Salem Esch-Chadely, né le à Monastir et mort le , est un médecin et militant nationaliste tunisien qui s'est fortement impliqué dans la défense de la souveraineté de son pays sous le régime du protectorat français.

Médecin psychiatre à l'hôpital pour les maladies mentales de La Manouba, il s'est trouvé confronté à la discrimination raciale, particulièrement cruelle lorsqu'elle touche les aliénés livrés à l'arbitraire des aliénistes coloniaux. Sa dénonciation des faits dans ses discours et ses écrits mécontente les autorités coloniales qui tentent de le réduire au silence sous le poids d'accusations fallacieuses et de poursuites judiciaires, afin de masquer la nature politique de son combat sous des dehors d'infractions pénales, et de le discréditer aux yeux de ses confrères et de la société. Il a fallu des décennies pour que soit enfin reconnue la vérité des faits et que soient retracés son combat et le rôle qu'il a joué dans la lutte nationale.

Formation

vignette|Internes du Collège Sadiki (1913-1914) : Salem Esch-Chadely, est debout dans la rangée supérieure (5), avec Habib Bourguiba assis (3).

Salem Esch-Chadely naît le à Monastir.

Il fait ses études primaires à l'école franco-arabe de Monastir, où il côtoie des élèves qui deviendront illustres, parmi lesquels Hédi Nouira et Mohamed Salah Mzali. Son certificat d'études primaires lui ouvre les portes du Collège Sadiki, où il poursuit ses études d' à et obtient son diplôme de fin d'études secondaires..

Son année d'études au lycée Carnot de Tunis interrompue par la guerre, il se rend en France en . Il prépare son baccalauréat au lycée de Thonon-les-Bains, tout en assurant les fonctions de surveillant d'internat., puis entame ses études à la faculté de médecine de Paris. et s'oriente vers la psychiatrie. Il obtient le diplôme de médecine légale et de psychiatrie en .. Il soutient sa thèse de doctorat sous le titre Rythme paradoxal de fatigue et équilibre acide-base dans la neurasthénie, en 1929, sous la direction du professeur Henri Claude.. Il obtient les diplômes de médecine coloniale (1926), de médecine des voies génito-urinaires (1933) et de phtisiologie (1934). Il suit également les cours de l'École libre des sciences politiques et en obtient le diplôme..

Activités nationalistes En 1917, depuis Thonon-les Bains, Salem Esch-Chadely se rend fréquemment à Berne (Suisse), où il rencontre de jeunes nationalistes expulsés de Tunisie, regroupés autour de Mohamed Bach Hamba, proche d'Abdelaziz Thâalbi et du leader syro-libanais Chakib Arslan, qui prônent une politique nationaliste et panarabe. Les autorités françaises exercent sur les membres du groupe une surveillance étroite et cataloguent Esch-Chadely et ses amis nationalistes en tant que ..

En , à l'ouverture de la conférence de la paix de Paris, le président des États-Unis, Woodrow Wilson parle pour la première fois du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Le , Salem Esch-Chadely fait parvenir au président Wilson, à l'hôtel Murat où il séjourne à Paris, une lettre recommandée, en son nom propre, avec avis de réception, revendiquant le droit des Tunisiens à l'émancipation..

Président fondateur de l'AEMNA

vignette|Membres de l'AEMNA.

Durant ses études médicales, Salem Esch-Chadely fonde à Paris, avec une quinzaine de jeunes Maghrébins, l'Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA). Le comité fondateur en élabore les statuts en .. Salem Esch-Chadely est élu premier président (-).. Plusieurs étudiants de ce premier bureau s'illustreront dans le militantisme et la lutte de libération de leur pays, notamment les Tunisiens Tahar Sfar et Ahmed Ben Miled et les Marocains Ahmed Balafrej, Mohamed Ghali El Fassi et Mohamed Ouezzani..

Cette association œuvre pendant de longues années, jusqu'aux indépendances, à la formation d'une élite intellectuelle dans les pays du Maghreb.

Membre du Conseil national du Néo-Destour

vignette|Membres du Conseil national du Destour.

À son retour en Tunisie en 1934, Salem Esch-Chadely adhère au nouveau parti nationaliste, le Néo-Destour.. En 1935, il est élu membre de son Conseil national et président de sa commission politique. En 1937, il figure parmi les trente membres du Conseil national élus lors du congrès de la rue du Tribunal (–)..

Président d'un mouvement scout Dès 1934, Salem Esch-Chadely s'implique également dans le mouvement scout.. Il préside les Éclaireurs tunisiens musulmans puis fonde en 1936, et préside pendant plusieurs années, l'association des Scouts musulmans tunisiens.. Il mène cette activité au rez-de-chaussée de son cabinet de consultations (90-92, rue Bab Souika)..

gauche|vignette|Salem Esch-Chadely et des scouts.

À la suite des événements d'avril 1938, les associations scoutes musulmanes sont contraintes à s'affilier à une fédération française. Les Scouts musulmans tunisiens résistent à ces tentatives d'assimilation.. L'activité nettement nationaliste et la politisation de ce groupement scout, en totale opposition avec la politique coloniale du gouvernement., fait l'objet d'échanges de notes alarmistes entre la résidence générale de France à Tunis et le ministère des Affaires étrangères à Paris..

En 1947, le Ahmed Stamrad succède au Salem Esch-Chadely à la présidence de cette association scoute.

Médecin engagé et homme de culture

vignette|Certificat médical de la Société de bienfaisance musulmane tunisienne.

Durant son séjour en France, Salem Esch-Chadely est membre du Comité d'action franco-musulmane de l'Afrique du Nord, dont l'objectif est de veiller à la protection des migrants nord-africains.. A Tunis, il est vice-président de la Société de bienfaisance musulmane tunisienne et membre du Comité de secours aux nécessiteux. Il consacre la journée du vendredi à des soins gratuits, dans son cabinet de consultations.

Dans ses fonctions hospitalières, il milite pour la défense des droits des patients tunisiens (musulmans et israélites) et mène campagne contre la ségrégation raciale et les injustices dont ils sont victimes. Il poursuit ce combat, même au cours des épreuves qui lui sont infligées après qu'il a été abusivement démis de ses fonctions en . Le , jour de l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme, il lance un appel au secours au secrétaire général de l'ONU, Trygve Lie, pour faire interdire l'application du , qui prévoit la suppression du certificat d'internement établi par un médecin étranger à l'hôpital, seul verrou de protection contre un internement abusif.. Il insiste sur la gravité de ce projet et en dénonce vigoureusement le texte auprès de nombreux responsables : le grand vizir M'hamed Chenik. et le ministre de la Santé Mohamed Ben Salem. en 1950, le M'hamed Ghachem, ministre de la Santé en 1952. et le grand vizir Mohamed Salah Mzali, le , soit moins d'un mois avant son décès...

vignette|Brouillon de la lettre adressée par Esch-Chadely à l'ONU, le jour de l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Il dénonce le pouvoir colonial qui détient le monopole et la diffusion du takrouri (chanvre indien). dont il constate, dans sa pratique, les effets néfastes sur la santé physique et mentale des populations déshéritées. Il envoie des rapports à l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et à l'ONU, sollicitant l'arrêt de la culture et de la diffusion des stupéfiants par l'État..

Il fonde les revues scoutes Le Flambeau et Essabil, dont le premier numéro date de , et qui continue à paraître de nos jours.. Il est l'auteur de plusieurs articles dans la revue Le Jeune Tunisien, dont il est rédacteur-collaborateur, et également dans les revues Leïla et Chems El Islam. Il est président du bureau de la Société d'art dramatique Al Kaoukab Ettamthili et membre de la Société des écrivains de l'Afrique du Nord.

Il est décoré de la médaille d'or décernée par l'Académie du dévouement national, pour services rendus aux œuvres sociales et humanitaires (1950) et de la médaille commémorative de la Guerre 1939-1945, avec barrette (1953)..

Évènements décisifs Le , une troupe de gendarmes exerce des sévices et des viols sur la population du village de Zéramdine, en guise de représailles collectives. La communauté internationale crie au scandale et demande des sanctions.. Pour soustraire les coupables à la justice, le général Duval, commandant supérieur des troupes de Tunisie, envoie les douze accusés à l'hôpital de La Manouba pour une expertise mentale. Le directeur français de l'hôpital étant absent, Salem Esch-Chadely qui le remplace conclut à la responsabilité pleine et entière des gendarmes..

Le , le Congrès national tunisien, mieux connu sous le nom de congrès de la Nuit du Destin, se tient clandestinement dans la soirée du 26 ramadan.. Trois cents congressistes de tous bords se réunissent pour signer un manifeste exposant les aspirations tunisiennes et revendiquant l'indépendance. La police, alertée, interpelle quarante-six congressistes, parmi lesquels Esch-Chadely. Ils sont écroués sous l'inculpation de .

Psychiatre sous le protectorat Alors qu'il exerce à La Rochefoucauld, en France, Salem Esch-Chadely est appelé en Tunisie en 1934, pour occuper, à l'hôpital pour les maladies mentales de La Manouba, le poste ouvert à un médecin tunisien qui parlerait la langue des patients.. Premier psychiatre tunisien, il est chargé d'un service hospitalier par l'arrêté du . Durant ses fonctions, il assume à deux reprises l'intérim de la direction de l'hôpital, du au , puis du au .

Dans l'exercice de ses fonctions, Esch-Chadely est confronté à la vindicte des psychiatres coloniaux qui refusent toute collaboration avec un collègue indigène... Ils prônent la théorie évolutionniste de l'École d'Alger. selon laquelle le Nord-Africain est atteint d'une insuffisance constitutionnelle (primitivisme), faite d'indigence mentale, d'ignorance, de crédulité et de suggestibilité, qui le rend inapte au développement et à l'autonomie, justifiant de ce fait l'ordre colonial.. Esch-Chadely découvre également les mauvais traitements auxquels sont soumis les aliénés tunisiens qui représentent plus des neuf dixièmes des patients hospitalisés. Contrairement aux aliénés européens, bien nourris, logés dans des pavillons bien entretenus et dont la prise en charge est régie par l'arrêté résidentiel du ., les aliénés tunisiens sont déshumanisés, mal nourris, mal soignés, mal vêtus, parqués dans des pavillons surpeuplés. et privés de la protection d'une législation règlementant leur hospitalisation. Plus grave encore, il découvre les expérimentations. menées à l'abri des regards, sur certains patients.. Il dénonce ces exactions dans des campagnes de presse et dans des rapports adressés à l'Institut Pasteur de Paris, à l'OMS et à la Commission internationale de défense des droits de l'homme..

Le comportement et les opinions politiques de Salem Esch-Chadely sont contraires au attendu des fonctionnaires. et d'autant plus mal perçus que le régime du protectorat français avait mis en place une législation réservant aux Français, à l'exclusion des Tunisiens, les postes d'autorité dans la fonction publique ..

Apprenant que le Conseil technique de la santé avait proposé la suppression de son poste, Esch-Chadely adresse une lettre circulaire aux grands conseillers, leur demandant d'. Pour mettre fin à ses fonctions, un rapport calomnieux, établi sur la seule base des déclarations du médecin-directeur de l'hôpital de La Manouba et conseiller technique de la santé pour la neuro-psychiatrie auprès du gouvernement., Pierre Mareschal, dénonce les expertises médicolégales d'Esch-Chadely dans lesquelles il rejette sur le régime du protectorat la responsabilité du manque de soins dont souffrent les aliénés tunisiens. Le rapport Mareschal met également en doute, sans justification, le titre de docteur en médecine d'Esch-Chadely, la validité de son diplôme de psychiatrie et de ses titres universitaires, sa ponctualité, sa conscience professionnelle, et sa moralité..