Les historiens désignent par libéraux du Maroc les personnalités qui dans les années 1950 représentent le courant de pensée s'élevant contre les inégalités du système colonial au Maroc, et prônent le rapprochement social entre les communautés européennes et musulmanes. Au même moment, un courant d'idée similaire se développe de l'autre côté de la frontière, avec les mêmes objectifs, les libéraux d'Algérie.

Ces personnalités de la presse ou de l'industrie étant et ne constituant ni , ils n'ont pas recherché la célébrité, préférant une qui s'est révélée entre Français et MarocainsCompte-rendu par Robert Mantran, dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, en 1976, du livre Hervé Bleuchot, Les Libéraux français au Maroc, publié aux Editions de l'Université de Provence en 1973 .

Grâce à leur soutien, celui du parti de l'Istiqlal et de Mehdi Ben Barka, le sultan du Maroc revient à l'automne 1955 de deux ans d'exil forcé et signe les « accords de La Celle-Saint-Cloud », accordant sans guerre et sept ans avant l'Algérie, l'indépendance du pays, mettant fin au protectorat français du Maroc. les remercie alors de leur contribution, plusieurs d'entre eux ayant péri dans une série d'assassinats.

Histoire Tensions de l'année 1947 Après les violentes émeutes de 1947 à Casablanca, une partie des Français du Maroc se sont sentis en désaccord avec les « dérives » du système de protectoratLes utopistes avaient raison. Quarantième anniversaire de la "Lettre des 75" (1954-1994 -Maroc) par Anne-Marie Rozelet dans la revueHorizons maghrébins - Le droit à la mémoire en 1994 . Parmi eux, les animateurs des 'Amitiés marocaines" présidées par Félix Nataf du Gères (Groupe d'études et de réalisations économiques et sociales) présidé par Robert Orain. Ils participent aux initiatives d'une presse qui veut se distinguer du ton procolonialiste des journaux de Pierre Mas. En 1947 aussi, André de Peretti, Louis Massignon et Jean Scelles fondent le Comité chrétien d'entente France-Islam. Le même André de Peretti fondera en , avec François Mauriac et Louis Massignon, le Comité France-Maghreb.

Le Maroc est par ailleurs impliqué en 1950 dans la grève anticolonialistes des dockers CGT, dirigée contre la guerre d'Indochine, en bloquant les expéditions de matériel militaire, qui part de Marseille puis s'étend à d'autres ports notamment le , puis le lorsque 3000 dockers du port de Casablanca cessent le travailSyndicalisme et politique au Maroc, volume 1, par Fouad Benseddik, aux Éditions L'Harmattan, 1990. Dès un congrès CGT à Oran, en Algérie, avait voté une résolution de « solidarité fraternelle avec le peuple vietnamien » des dockers suivie d'un refus, dès l’été 1949, de charger sur les navires le matériel de guerre puis d'une demande le ) de coordonner l’action contre la guerre du Vietnam"LA GRÈVE HISTORIQUE DES DOCKERS D’ORAN" par l'historien Ahmed AABID, dans El Watan du 13 février 2010 « La grève des dockers d'Oran en février 1950 », Michel Pigenet dans L'Humanité du 21 février, 2020 .

Certains libéraux du Maroc ont alors des positions encore prudentes ou ambigües. Les archives de Jacques Lemaigre-Dubreuil, notamment le compte-rendu d'une conversation téléphonique du , contiennent des informations témoignant de ses réticences envers le sultan Mohammed Ben Youssef, alors suspecté de s'opposer à la démocratisation de la colonie et ainsi de faire le jeu du Parti de l'Istiqlal.

Les suites des émeutes de décembre 1952 Les émeutes de décembre 1952 à Casablanca, qui ont fait de 100 à 300 morts selon les historiens, accélèrent cette réflexion et cette évolution, d'autant qu'il avait été approché peu avant par des libéraux du Maroc comme Robert Barrat.

À Stockholm, où il reçoit son prix Nobel de littérature, François Mauriac est alerté par un diplomate français qui l'accueille. Dès son retour, menés par André de Peretti, des témoins lui présentent un dossier détaillant ce qui s'est passé. Il écrit dans Le Figaro du un éditorial retentissant puis organise le 26 une réunion d'intellectuels catholiquesJacques Lemaigre Dubreuil de Paris à Casablanca, William A. Hoisington, en 2009 aux Editions L'harmattan . De nombreuses menaces l'obligent à demander une protection policière. Le Figaro, Témoignage chrétien et d'autres journaux envoient des reporters sur place pour enquêter.

La violence des événements inquiète aussi les milieux économiques en Tunisie. En , Jacques Lemaigre Dubreuil, directeur des huiles Lesieur, qui a investi en 1944-1945 dans une grande usine à Casablanca pour pallier la destruction de celle de Dunkerque, écrit ses premiers articles critiques dans le quotidien économique L'Information.

Les et leur quotidien du matin Maroc-Presse, fondé en 1949 sur une idée de Jean Walter, qui a aussi permis à Antoine Mazzella de poursuivre la publication du quotidien du soir Le petit marocain syndicaliste, dénoncent la vision de ces événements donnée par le gouvernement"Rien n'a été découvert qui puisse accréditer la version d'un complot au Maroc en décembre 1952 écrit le quotidien casablancais Maroc'Presse, dans Le Monde du 12 octobre 1954 , qui minimise le nombre de décès, selon lui au nombre de seulement 34. En est fondé le "Mouvement des Jeunes Patrons", réunissant Français et Marocains"La conversion libérale de Jacques Lemaigre Dubreuïl au Maroc (1950-1955)", par Clotilde De Gastines, dans Outre-mers, Revue d'histoire, 2009 , à l'initiative de Charles Celier. Le , c'est le comité France-Maghreb, présidé par François Mauriac, avec pour vice-présidents Louis Massignon et Charles-André Julien et au secrétariat la journaliste Eva Deschamps. Il compte parmi ses adhérents François Mitterrand, ex-ministre de la France d'Outre-mer ( – ), qui reviendra au gouvernement à l'été 1953 chargé de l'Europe et le ministre des Affaires étrangères Daniel Mayer. Un Comité chrétien d'entente France-Islam est également créé, tandis que Charles Celier fonde la revue marocaine bilingue Houna Koullouchei.

Les intellectuels catholiques réussissent à alerter l'opinion publique française, mais sans empêcher le gouvernement français de monter une cabale contre le sultan du Maroc puis de le forcer à l'exil en Corse au mois d'août, malgré l'indignation de "France-Maghreb" et du "Comité chrétien d'entente France-Islam". L'été et la rentrée 1953 voient L'Aurore dénoncer avec virulence France-Maghreb, son président et le général Catroux, tandis que l'envoyé spécial de « l'Humanité », Robert Lambotte, est expulsé"Maroc, Tunisie: Une liberté arrachée à l'État français", dans L'Humanité du 4 Mars 2016 et que France-Soir des 29 et publie des documents accusant le sultan d'avoir eu des relations avec des agents hitlériens. Fin , le Comité France-Maghreb lance sa première grande initiative.

Les libéraux du Maroc reçoivent le soutien des trois hebdomadaires créés ou relancés entre 1949 et 1953 en France"Frères de Plume" par Ahmed Alami aux Éditions du Panthéon en 2016 , Témoignage chrétien, France-Observateur et L'Express, à l'audience plus large que les revues intellectuelles Esprit de Jean Cassou et Vercors,Les Temps modernes de Jean-Paul Sartre et Contemporains de Clara Malraux, qui renforcent le pôle non-communiste de l'anticolonialisme. S'y ajoute des chefs d'entreprise méfiants envers le lobby colonial, en particulier des industriels qui produisent au Maroc et n'ont pas besoin de produits importés de France. C'est le cas de Jacques Reitzer, directeur de la Compagnie fermière des Eaux d'Oulmès, qui gère un important complexe industriel"Jacques Reitzer : l'ardent combat pour la justice" par Anne-Marie Rozelet, dans la revue Horizons Maghrébins - Le droit à la mémoire, en 1996 produisant des sodas à Casablanca, à partir des eaux minérales gazeuses d'OulmèsDossier d'information financière de BNP Paribas sur la société Les Eaux minérales d'Oulmès, mars 2017, par ailleurs ami de toujours d'Antoine Mazzella et l'un des plus précoces "libéraux du Maroc""Mohamed V et Hassan II: une évocation historique" par Ali Mounir Alaoui aux Editions EL Maarif Al Jadida en 1999 . Son entrepris est cotée en Bourse, comme celle de Jacques Lemaigre Dubreuil dont l'usine de Casablanca fournit toute la région en huiles permettant de conditionner en boites de conserve la production de sardines, avec des dépôts à Safi, Agadir et Mogador, auprès des entreprises de pêcheLe Monde des affaires de 1830 à nos jours, par Jacques Boutet en 1952 .

Les réunions des "libéraux du Maroc" s'enchaînent, de février à , à l'hôtel Mansour de Casablanca et forment, par leurs débats animés, un équivalent du "Jeu de Paume" de 1789 à Paris. Parmi les participants à cette mouvance figurent aussi l'association "Les Amitiés" de Félix Nataf, l'association Conscience Française du docteur Guy Delanoé, et des notables marocains de l'Istiqlal, comme M'hamed Boucetta, Hadj Omar Abd-El-Djellil et Ahmed ben Kirane.

Jean Védrine, père du futur ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine, qui parcourt le Maroc en 1950 avec les recommandations de François Mitterrand puis revient en France tente ensuite de faire connaître les jeunes étudiants marocains de Paris comme Abderrahim Bouabid et d'autres nationalistes pro-indépendance aux membres du gouvernement et à la presse, en leur permettant d'exprimer des propositions pour l'avenir au bon momentInterview d'Hubert Védrine dans Zamane, propos recueillis par Sami LAKMAHRI . De son côté, Jacques Lemaigre-Dubreuil tente des rapprochements au sein de cette nébuleuse encore peu organisée, en jouant les intermédiaires entre les représentants du gouvernement, les modérés et les « libéraux » favorables à l'autonomie du Maroc. Une « tendance modérée et constructive qu'il serait peut-être opportun d'encourager », selon une note du haut fonctionnaire Charles Merveilleux du Vignaud, mais qui est surtout surveillée par le gouvernement. En , il se rallie à l'opinion des socialistes Paul Ramadier et Marius Moutet, soutenant que la conservation de l'Empire colonial relève du passéisme, et le fait savoir par un article dans Le Monde. Jacques Lemaigre-Dubreuil devient ainsi la cible des mouvements qualifiés à l'époque de , partisans du maintien du Maroc sous protectorat françaisClothilde de Gastines, « Chronique d'une décolonisation – Jacques Lemaigre Dubreuil au maroc, 1950-1955 » , dans La Lettre de la coopération française au Maroc, 20, mai 2006, 16/36, sur le site ambafrance-ma.org, consulté le 11 mars 2010. Texte intégral sur le site de l'auteure..

Enquête sur les assassinats en 1953 Le radical Léon Martinaud-Déplat, alors ministre de l'intérieur depuis le , entretient des liens avec le "lobby ultra" colonialiste du MarocL’Assassinat de Lemaigre-Dubreuil : Casablanca, le 11 juin 1955, François Broche en 1977 aux Éditions Balland, cité par Emmanuel Blanchard, dans sa thèse d'histoire d'octobre 2008 Encadrer des ”citoyens diminués”. La police des Algériens en région parisienne (1944-1962) au moment où se multiplient les actions violentes incluant les assassinats politiques. Un autre chef de file du parti, René Mayer député radical de Constantine et défenseur des colons algériens, pivot des différentes majorités parlementaires et cabinets de la , avait veillé à partir de 1950 à ce que le ministère de l’Intérieur soit l'apanage de proches des intérêts coloniaux, notamment dans la mouvance radicale, avec des personnalités comme Martinaud-Déplat ou Charles Brune"Encadrer des citoyens diminués. La police des Algériens en région parisienne (1944-1962)", par Emmanuel Blanchard, thèse d'histoire, sous la direction de Jean-Marc BERLIÈRE, Professeur d’histoire contemporaine, à l'Université de Bourgogne, octobre 2008 .