Les marchands canadiens sous le Régime français sont les individus vivant sur le territoire du Canada dont l’activité principale est liée au commerce. Les premiers marchands indépendants arrivent dans la colonie, en provenance de la France, dans les années 1650 et leur présence devient significative dans la décennie suivante. On les retrouve surtout dans les deux villes principales de la colonie, Québec et Montréal, mais leur présence dans les campagnes environnantes s’accroit au milieu du . Leurs activités commerciales sont majoritairement déterminées par le commerce des fourrures, mais tendent à se diversifier au cours du XVIIIe siècle, particulièrement pour les commerçants de Québec. Le niveau de vie du marchand moyen est supérieur à celui des couches populaires, mais inférieur à celui des élites. Le groupe n’est d’ailleurs pas homogène. Il existe des différences entre l’élite commerciale et les marchands plus modestes qui constituent la majorité des hommes de commerce canadiens. Ces divergences se manifestent non seulement en termes de richesse, mais également au niveau des réseaux de sociabilité et des opportunités d’ascension sociale. Dans tous les cas, le mariage représente un moyen privilégié pour consolider son appartenance à la communauté marchande ou encore pour se rapprocher de la haute société coloniale. Les commerçants les plus importants occupent souvent des fonctions supplémentaires au cours de leur carrière qui témoignent de l’influence du groupe marchand sur la société canadienne. Les plus importantes sont celles de marguillier, d’officier de milice, de syndic des marchands et de conseiller au Conseil supérieur.

Évolution temporelle

1627-1663 vignette|Charles Aubert de La Chesnaye Le est fondée la Compagnie des Cent-Associés par le duc de Richelieu. Celle-ci se voit accorder, en plus de l’administration de la colonie de la Nouvelle-France, le contrôle de la traite des fourrures à perpétuité ainsi que le monopole de « tout autre commerce, soit terrestre ou naval » pour une durée de 15 ans, soit jusqu’en 1643. En 1645, en raison de plusieurs revers financiers successifs, la Compagnie cède le contrôle de la traite à la Communauté des Habitants. Le monopole commercial ayant pris fin en 1643, quant à lui, n’est pas reconduit. Plutôt, un règlement royal (mars 1648) accorde la liberté de commercer à tous les « habitans », ces derniers pouvant maintenant transiger directement avec les autochtones et vendre les pelleteries à la Communauté par la suite. C’est donc dire qu’avant les années 1650, il n’y a pas réellement de marchands indépendants au Canada. Cette situation change à compter de 1652 alors que la Communauté, incapable d’assurer le bon fonctionnement du commerce transatlantique en raison des guerres iroquoises, fait appel aux marchands français de Rouen et de La Rochelle. Ceux-ci envoient alors des représentants, dont certains s’établissent à Québec et à Montréal. Au nombre de 35 en 1656, ces individus profitent de la liberté de commerce récemment octroyée pour s’implanter comme la base d’un nouveau groupe social : les marchands canadiens. Parmi ceux-ci, on retrouve Charles Aubert de La Chesnaye (1632-1702), représentant des marchands de Rouen arrivé à Québec en 1655. Dès son arrivée, La Chesnaye s’implique dans la traite, mais varie également ses activités du côté du commerce de marchandises et de l’agriculture, ce qui lui permet de faire fortune et de s’établir comme « le chef incontesté de la classe commerçante canadienne » au .

Il y a également Joseph-Michel Cadet, riche marchand, boucher et munitionnaire qui approvisionna la colonie jusqu'à la défaite en 1759.

1663-1717 Peu après l’instauration du gouvernement royal (1663), la Compagnie des Cent-Associés est dissoute et remplacée par la Compagnie des Indes occidentales, ce qui met également un terme à l’existence de la Communauté des Habitants. Le changement est significatif pour les marchands coloniaux puisque la liberté de commerce est étendue à l’ensemble des activités entourant la traite des fourrures. On assiste ainsi à l’accélération de l’immigration marchande entamée une décennie auparavant. Si les plus importants, représentants des grandes compagnies commerciales françaises, s’établissent majoritairement à Québec pour œuvrer dans le domaine de l’importation et de l’exportation, Montréal voit plutôt des jeunes hommes plus modestes venir tenter leur chance du côté de la traite. Ils sont souvent fils de marchands et proviennent des grandes villes françaises. On constate que la règle générale de cette immigration est l’appartenance à des réseaux de parenté. En effet, rares sont ceux qui traversent l’Atlantique sans avoir au moins un membre de leur famille, proche ou éloignée, qui appartient déjà au groupe de marchands établi dans la colonie. Ces liens familiaux sont une porte d’entrée dans le monde du commerce et une occasion de bâtir une clientèle tout en ayant accès à du crédit. Ainsi, pour les marchands du Canada, le succès « réside dans cette cohésion familiale qu’ils ne cessent de cimenter par des alliances à chaque nouvelle génération ». Néanmoins, si le nombre de marchands ne cesse d’augmenter (on en dénombre 39 en 1681 pour la seule ville de Montréal), peu parviennent à mettre en place une entreprise rentable. Les faillites sont fréquentes et plusieurs rentrent en France après de tels échecs. On assiste ainsi à un constant remaniement des effectifs. Quelques marchands parviennent tout de même à se démarquer et à établir des entreprises plus que rentables. C’est le cas notamment de Charles Lemoyne (1626-1685) et de son associé, son beau-frère Jacques Le Ber (c1633-1706), qui consolident dans ces années des fortunes parmi les plus importantes du Canada.

Au tournant du XVIIIe siècle, on observe un désir grandissant chez les marchands de s’organiser afin d’obtenir une représentation dans les affaires de la colonie. L’engorgement du marché du castor en Europe entraîne une nouvelle baisse des prix à la fin du XVIIe siècle, ce qui motive la création de la Compagnie de la Colonie, active entre 1700 et 1706. Celle-ci, dirigée par sept directeurs dont quatre doivent être des marchands, détient le monopole de la traite et offre ainsi aux commerçants canadiens une certaine représentation. Cependant, seuls les mieux nantis possèdent le capital nécessaire pour détenir des parts dans la société, ce qui avantage grandement les marchands importateurs de Québec tandis que ce sont leurs homologues montréalais qui sont les plus impliqués dans le commerce des fourrures. La compagnie éprouve toutefois des difficultés financières et est rapidement dissoute. À compter de 1707, la communauté marchande ne peut désormais faire valoir ses opinions que lors d’assemblées dirigées par le gouverneur et l’intendant. Ce n’est qu’en 1717, avec la création des syndics de marchands, qu’elle obtient finalement un droit de représentation stable et relativement efficace.

1717-1760 Le , les marchands coloniaux se voient accorder le droit de « s'assembler tous les jours dans un endroit convenable dans chacune des villes de Québec et de Montréal pour y traiter entre eux de leurs affaires de commerce comme aussi de nommer dans chacune desdites villes l'un d'eux pour faire au nom de tous les représentations qui seront nécessaires ». Chaque ville peut donc élire un représentant pour faire valoir les intérêts du groupe auprès de la métropole. Entre 1717 et 1760, 67 demandes sont effectuées par les assemblées et par les syndics. La majorité de celles-ci concernent trois sujets principaux : le prix des fourrures, la concurrence commerciale provenant des forains et des marchands ruraux ainsi que le manque de numéraire. Même si finalement la majorité de ces requêtes sont refusées, il n’en reste pas moins que les marchands possèdent un outil pour se faire entendre. Ils parviennent d’ailleurs à influencer des décisions à quelques reprises lorsque celles-ci concernent le commerce local.

Bien que les fourrures représentent l’activité commerciale principale de la colonie et que les activités de la majorité des marchands y soient connectées, on assiste au XVIIIe siècle à une certaine diversification des activités marchandes. Certains participent activement au commerce de la pêche alors que d’autres investissent dans diverses entreprises. C’est le cas notamment d’Ignace Gamelin (1698-1771) qui investit dans les forges du Saint-Maurice, de Pierre Trottier Desauniers (1700-?) qui œuvre dans la construction de navires ou encore de Louis Charly Saint-Ange (1703-1767/8) qui s’implique dans l’exploitation de mines de cuivre.

Par ailleurs, à partir des années 1720-1730, un autre milieu est investi par les marchands : le monde rural. Demeurées plutôt à l’écart des activités commerciales des centres urbains, les campagnes commencent à se peupler davantage au XVIIIe siècle. Le développement de Louisbourg dès les années 1720 et la hausse des prix du blé sur les marchés internationaux offrent des débouchés intéressants aux produits agricoles canadiens dont la production augmente constamment. Flairant la possibilité de vendre leurs marchandises aux populations locales tout en rachetant les surplus de blé, quelques marchands commencent à s’établir de façon permanente dans certains villages, comme c’est le cas pour François-Augustin Bailly (1709-1771) lorsqu’il ouvre un magasin à Varennes en 1731. Dès le début des années 1740, le nombre de marchands ruraux devient assez important pour devenir une source d’agacement pour les commerçants urbains qui perçoivent leur présence comme une concurrence importune.

Organisation géospatiale

Les marchands de Québec Le commerce de la ville de Québec tourne en grande partie autour des activités d’importation et d’exportation. Cela est dû au fait que la ville soit l’unique port d’entrée et de sortie de la colonie pour les marchandises impliquées dans le commerce transatlantique. Il n’est donc pas surprenant qu’une grande proportion des marchands de Québec, généralement appelés négociants, soit impliquée de près ou de loin dans le commerce avec la métropole. Toutefois, la ville compte également son lot de petits boutiquiers dont les activités sont concentrées majoritairement dans le commerce local. En 1744, ils comptent pour la moitié environ des 60 marchands enregistrés lors du recensement de la ville. Du côté des négociants, sur les 76 individus recensés par l’historienne Kathryn A. Young pour les années 1717-1745, environ la moitié sont nés en France. Il s’agit majoritairement d’agents des compagnies marchandes de La Rochelle, de Bordeaux ou de Rouen ou de représentants de la compagnie détenant le monopole de la traite. On retrouve également un certain nombre d’officiers de la couronne et de fonctionnaires qui s’impliquent dans le commerce pour augmenter leurs revenus. Le reste des négociants sont nés dans la colonie. Environ le tiers sont en réalité la deuxième génération de familles marchandes natives de Québec. C’est donc dire que l’accumulation familiale de richesse et de patrimoine joue un grand rôle dans l’attachement de ces marchands à la colonie. De ce groupe de 76 négociants, la moyenne du temps de résidence au Canada est de trente ans et les trois-quarts y demeurent jusqu’à leur décès. vignette|Ville de Québec en 1700