António de Oliveira Salazar (Prononciation en portugais du Portugal retranscrite selon la norme API.), né le à Vimieiro et mort le à Lisbonne, est un homme d'État portugais et Premier ministre du Portugal de 1932 à 1968. Arrivé au pouvoir sous la Dictature nationale (Ditadura Nacional), il la transforme en Estado Novo (« État nouveau »), un régime dictatorial et corporatiste qui dirige le Portugal de 1933 à 1974.
Juriste de formation, spécialisé en économie politique et finances publiques. Au XIXe et au début du XXe siècle, la spécialisation en sciences économiques n'était alors possible qu'au terme du cursus généraliste de droit, comme en France., Antonio Salazar entra dans la vie politique en tant que ministre des Finances avec le soutien du président Óscar Carmona, après le coup d'État du 28 mai 1926. Les militaires du régime se considéraient comme les gardiens de la nation à la suite de l'instable Première République, mais ils ignoraient les solutions pour redresser le pays. En un an, Salazar équilibra le budget et stabilisa la monnaie portugaise. Il produisit le premier de nombreux excédents budgétaires et lorsqu'il devint Premier ministre en 1932, il promut l'administration civile au sein du régime à un moment où la politique des autres nations du monde devenait de plus en plus militarisée. L'objectif de Salazar était la dépolitisation de la société, plutôt qu'une mobilisation de la population. Cependant, le Portugal resta largement sous-développé, sa population relativement pauvre et d'un faible niveau d'instruction par rapport au reste de l'Europe.
Opposé au communisme, au socialisme, au syndicalisme et au libéralisme, le régime de Salazar était de nature conservateur, corporatiste et nationaliste. Il était également capitaliste dans une certaine mesure, bien que de manière très conditionnée jusqu'au début de la phase finale de son règne, dans les années 1960. Bien que Salazar ait prétendu se distancier du fascisme italien par un "juridisme" rigide, il en a adopté les piliers : parti unique (l'Union Nationale), milices paramilitaires (la Légion portugaise) et embrigadement de la jeunesse. Son nationalisme s'exprimait par la devise « Dieu, Patrie, Famille », utilisée pour justifier un ordre moral coercitif. S'il maintenait l'Église catholique à distance politique (Concordat de 1940) il l'utilisait comme un instrument de contrôle des masses.
L’Estado Novo permit à Salazar d'exercer un grand pouvoir politique. Il utilisa la censure et la police secrète PIDE pour réprimer l'opposition. Un des opposants, Humberto Delgado, qui contesta ouvertement le régime de Salazar lors de l'élection présidentielle de 1958, fut d'abord exilé puis assassiné par la police secrète. Salazar soutint Francisco Franco pendant la guerre civile espagnole et joua un rôle clé dans le maintien de la neutralité du Portugal pendant la Seconde Guerre mondiale, tout en fournissant de l'aide et de l'assistance aux Alliés.
Bien qu'il fût une dictature, le Portugal sous son règne participa à la fondation de certaines organisations internationales. Il fut l'un des douze membres fondateurs de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN) en 1949, rejoignit l'Union européenne des paiements (UEP) en 1950, fut l'un des membres fondateurs de l'Association européenne de libre-échange (AELE) en 1960, puis de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en 1961 et adhéra à l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) la même année. Son règne fut également marqué par le début des guerres coloniales en 1961. La doctrine du pluricontinentalisme constitua la base de sa politique territoriale, où l'Empire colonial portugais était considéré comme un État unifié s'étendant sur plusieurs continents. Ce refus obstiné de la décolonisation a conduit à l'envoi forcé de jeunes soldats et à une exploitation violente des territoires africains, coûtant la vie à des milliers de jeunes Portugais et à des dizaines de milliers d'Africains.
Après qu'il fut tombé dans le coma en 1968, le président Américo Tomás le démit de son poste de Premier ministre. L’Estado Novo s'effondra quatre ans après sa mort en 1970, lors de la révolution des Œillets de 1974.
Les évaluations de son régime varient, ses partisans louant certains de ses résultats et ses critiques dénonçant d'autres résultats ainsi que ses méthodes. Cependant, il y a un consensus général sur le fait que Salazar fut l'une des figures les plus influentes de l'histoire du Portugal. Au cours des dernières décennies, de nouvelles sources et méthodes ont été employées par les historiens portugais pour tenter d'éclaircir le bilan de sa dictature, qui dura trente-six ans.
Biographie Jeunesse Salazar est le quatrième et dernier enfant d'une modeste famille rurale, conservatriceO salazarismo de Jacques Georgel, . et catholique, originaire de la Beira Alta. Son père, Antonio de Oliveira (1839-1932), est l'intendant d'un domaine terrien. Sa mère, Maria do Resgate Salazar (1845–1926), exploite la petite auberge familiale. Il a trois sœurs aînées.
Alors que l'ambition des parents est d'orienter leur fils vers le commerce, le curé de la paroisse préconise les cours du séminaire religieux de Viseu. où il entre en 1900 à l'âge de 11 ans.
En 1905, il complète le cycle préparatoire. Il entreprend alors les études théologiques dominées par les courants thomistes en vigueur. Il conclut le cours en 1908 en étant major de sa promotion et reçoit les ordres mineurs. Il part ensuite suivre les cours du collège Barreiros pendant trois ans.
Parcours académique et premiers pas en politique Salazar est un cas unique parmi les « grands dictateurs » du dans la mesure où sa reconnaissance publique découle de son mérite universitaire ; Oscar Ferreira, L'Universitaire au pouvoir. Le discours juridique du professorat salazariste (1926-1974), Paris, Classiques Garnier, 2023. Plus spécifiquement, analysant ses articles surtout versés en droit administratif : Oscar Ferreira, "De la « loi à la main » à la loi dans la main. La mobilisation des cathédocrates portugais en faveur de la foi catholique", Cahiers Jean Moulin, , 2024, §19-22..
À l'automne 1910, l'intégration de Salazar à l'université de Coimbra coïncide avec la chute définitive de la monarchie. À cette époque, l'université compte moins de et y étudier revient à accéder à l'élite des futurs dirigeants du Portugal. Les étudiants se connaissent tous et maintiennent un réseau amical pour le reste de la vie. Le temps que Salazar passe à Coimbra sera une escalade jusqu'au sommet de la hiérarchie académique.
Au départ, Salazar s'inscrit en Lettres puis change rapidement pour le Droit. Il ne tarde pas non plus à adhérer au (CADC), un mouvement étudiant fondé dix ans auparavant pour défendre les principes politiques et sociaux du Pape Léon XIII. Le plus souvent de façon anonyme, il s'illustre, dès ses années d'étudiant, par des articles utilisant ses connaissances en droit administratif pour pourfendre la politique menée par les gouvernants républicains. Ces derniers, dirigés par Afonso Costa, défendent une ligne dure de la séparation de l'Église et de l’État, inspirée par Combes plus que par Briand. Costa rédige ainsi une peu libérale loi de séparation en 1911., qui fait pourtant mine de copier la loi française de 1905 et va surtout engendrer des réactions catholiques, jusqu'au sein de l'université.
Pour Salazar, le CADC deviendra l'estrade de ses premières déclarations publiques abordant les affaires politiques, dans le détail. Salazar y rencontre la majeure partie de ses amis de faculté dont le plus intime. est Manuel Cerejeira, un prêtre du Minho qui, après Coimbra, atteindra rapidement le sommet de la hiérarchie de l'Église portugaise, devenant, en 1929, cardinal-patriarche de Lisbonne. Tout au long de leur carrière respective, les deux hommes maintiendront une correspondance régulière mais distante.
En 1912, Cerejeira fonde le journal , qui vise à attaquer l'anticléricalisme régnant à l'université. Salazar y contribue régulièrement en signant ses articles du pseudonyme Alves da Silva, en y abordant des questions de réforme éducative, de droit des religions et de vie universitaire. Ses premiers articles dévoilent une maîtrise du droit administratif, en particulier du droit administratif des biens, qui lui vaudra plus tard le surnom de « Maurice Hauriou portugais ».
En , dans un article intitulé « Tristezas não Pagam Dívidas » , Salazar plus politique met en perspective les principes de , les idéaux qui animent le CADC et la réalité d'un Portugal gouverné par les républicains :
Le , Salazar prend la parole lors de la session d'ouverture des activités du CADC pour l'année universitaire en cours. Il recourt à son plan rhétorique favori, allant du bas vers le haut, en se concentrant successivement sur l'individu, puis la famille, pour finir sur le pays. L'Homme est la base de la société et les changements sociaux doivent seulement s'accomplir par l'éducation. Mais ces changements ne doivent pas être conduits au détriment des familles, la première et la plus importante source d'éducation de l'individu.
La famille est, pour Salazar, . Comme démocrates chrétiens, les membres du CADC doivent suivre ces devoirs et non s'esquiver, sans tomber dans le piège traditionnel qui les attendait : une vie parasitaire passée à servir l'État, travaillant peu et ne créant rien. Le travail, dit-il, est plus qu'une simple création de richesse : une école de vertu.
Partant de ces prémisses, Salazar aborde alors le rôle du chrétien dans la politique portugaise. Le Portugal, dit-il, pourrait être une République, mais n'est pas une démocratie. La réaction populaire contre les privilèges est allée trop loin et de nouveaux privilèges et formes d'exclusions se sont créés. Dans de telles circonstances, il ne peut y avoir de liberté, d'égalité ni de fraternité :
La conclusion est simple : les catholiques ne doivent pas se limiter à désirer être « tolérés » par la classe politique ; ils devraient plutôt revendiquer une place au centre de la politique et la conquérir par leur travail. C'était aux autres d'apprendre à être tolérants et comprendre que la religion n'est pas l'ennemie du progrès, mais un ingrédient essentiel de moralité, d'ordre et civilisation : .
Il obtient sa licence de droit en 1914 et devient enseignant à la faculté alors qu'il prépare un doctorat en sciences économiques sur . (1916). Il devient ensuite titulaire de la chaire d'économie politique et de finances publiques de la faculté de droit de Coimbra.
En 1919, il est accusé de participer à un complot royaliste ; cette accusation l'amène à s'engager en politique contre la république ouvertement anticléricale de l'époqueJacques Georgel, O salazarismo, .. Il écrit des articles remarqués sur la situation financière du Portugal et entre en politique à l'époque du mouvement révolutionnaire du , fondant un nouveau parti, le , qui rassemble républicains et monarchistes. À l'université, il côtoie Manuel Gonçalves Cerejeira, le futur cardinal-patriarche de LisbonneJacques Georgel, O salazarismo, .. Ses opinions et ses liens avec le mouvement de la Jeunesse catholique lui permettent d'être élu, en 1921, pour un bref mandat de député catholique du Centre académique de démocratie-chrétienne (CADC) au Parlement. Après avoir assisté à sa première session, il décide de ne plus y siéger.