est un cheval-fée légendaire de robe baie, issu de nombreuses chansons de geste du Moyen Âge chrétien. Les plus anciennes versions remontent au , et figurent parmi les histoires les plus populaires jusqu'au . Ces textes, surtout celui des Quatre Fils Aymon, lui attribuent des qualités magiques et une origine surnaturelle : fils d'un dragon et d'une serpente, Bayard est libéré d'une île volcanique par l'enchanteur Maugis. Le roi Charlemagne le donne à Renaud de Montauban, l'aîné des quatre fils Aymon. Renommé pour sa force et son intelligence, Bayard peut porter les quatre fils sur son dos en même temps, pour leur permettre d'échapper à la colère du roi. Livré à Charlemagne en gage de paix, il est jeté au fond du Rhin (ou de la Meuse selon le folklore et des versions littéraires plus tardives) avec une meule autour du cou. Bayard parvient à s'échapper et, selon la légende, continue depuis à errer dans la forêt ardennaise, d'où retentit son hennissement à chaque solstice d'été.

Ce cheval, probablement le plus célèbre du Moyen Âge, semble remonter à des croyances païennes antérieures à la plupart des textes qui le mettent en scène. Il pourrait être issu d'un mythe des Francs, de la monture reptilienne du géant Gargantua primitif, ou de la mythologie celtique. Chthonien tant par son origine que par sa couleur, subversif car résistant à l'empereur Charlemagne, il tient auprès de Renaud un rôle de protecteur totémique et d'animal nourricier.

Depuis le Moyen Âge, Bayard est une figure importante du folklore, particulièrement dans l'Ardenne, en Belgique et en France, notamment près de Bogny-sur-Meuse, de Liège et de Dinant. Selon la légende, le rocher Bayard aurait été fendu par un coup de ses sabots. De nombreux toponymes connus sous le nom de « Pas-Bayard » ou de « Saut-Bayard » lui seraient dus. Des processions et cortèges folkloriques le mettent en scène parmi les géants du Nord, comme la ducasse d'Ath et l'ommegang de Termonde. La vaste diffusion de sa légende et le succès de celle-ci ont influencé bon nombre d'artistes, ainsi que des croyances populaires.

Étymologie thumb|Selon Marc-André Wagner, le nom de « Bayard » est issu d'un mot latin pour désigner la robe baie du cheval, d'un brun proche du rouge, comme chez celui-ci.|alt=Cheval brun-rouge aux crins noirs et au bas des jambes de la même couleur, vu de profil, et monté par une cavalière.

Bien que le nom le plus couramment rencontré soit « Bayard », la forme « Bayart », plus ancienne, semble également plus exacte. Le « d » final apparaît au fil des adaptations du texte. Selon le germaniste Marc-André Wagner, ce nom est issu de l'ancien français (ou ), lui-même du latin (« bai ») avec le suffixe germanique d'amplification hart (« dur », « fort »). Cette étymologie renvoie à la robe de l'animal, probablement un brun proche du rouge... Henri Dontenville voit dans Bayard un nom dérivé de « bélénique », c'est-à-dire en rapport avec le dieu celte Belenos..

Après le et sous l'influence de la légende, le nom commun devient d'usage pour désigner tous les chevaux bais, y compris en Suisse romandeLouis Gauchat, Jules Jeanjaquet, Ernst Tappoletet Ernest Muret, Glossaire des patois de la Suisse romande, , , 1954, ., et sans avoir de rapport avec le chevalier BayardPascale Bourgain et Marie-Clotilde Hubert, Le Latin médiéval, Brepols, 2005, , .. Il donne naissance à des proverbes populaires tels . En wallon liégeois, ou désigne non seulement une robe du cheval, mais aussi tous les chevaux vigoureux et robustes à l'instar de celui de la légende. Par extension, le mot en vient à désigner les cheveux roux et noirs, ainsi, quelques familles héritent-elles du nom propre « Bayard ».. Dans le Nord-Pas-de-Calais, « Bayard » ou « Baielart » désigne des chevaux efflanqués utilisés lors de joutes humoristiques, par dérisionCommission départementale des monuments historiques du Pas-de-Calais, Mémoires, , université de . Centre régional d'études historiques, 1955, ..

L'usage du nom commun s'est perdu au fil du temps. D'après Doppagne, . Éric Baratay fait remarquer que « Bayard » est aussi un prénom humain, induisant peut-être un certain anthropomorphisme.. Quelques confusions existent entre le Bayard de la légende des Quatre Fils Aymon et d'autres chevaux du folklore populaire, probablement à cause du nom commun pour le cheval bai.

« Bayard » est la forme française. En italien, on le connaît sous le nom de « », en wallon « », et en flamand « ». En néerlandais, vers 1822, désigne non-seulement le cheval Bayard, mais aussi un lutin, un dragon, ou une incarnation du DiablePhilippe Olinger, Nouveau dictionnaire hollandais-français, Collette, 1822, ..

Mentions dans les chansons de geste et la littérature Bayard, selon Michel Stanesco., et (France et Belgique) selon Henri Dontenville., est issu des chansons de geste. Il est connu grâce aux nombreux textes qui les retranscrivent. Le plus ancien est une version française des Quatre Fils Aymon., peut-être d'origine ardennaise., dont fait partie la Chanson de Renaut de MontaubanTout comme le nom de est progressivement remplacé par la forme , est devenu .. La plus ancienne version remonterait au plus tard au milieu du (selon Jacques Thomas)Jacques Thomas, L'épisode ardennais de Renaud de Montauban, édition synoptique des versions rimées, vol. 3, Brugge, De Tempel, 1962, faculté de philosophie et de lettres de l'université de Gand.. Certains font remonter le prototype à la fin du au maximum, sur base du fait que la légende circulait oralement avant cette date.. Le cheval Bayard y tient une fonction adjuvante et appartient à Renaud. Plus tard, la tradition raconte que c'est le cousin de Renaud, le magicien Maugis (ou Maugris), qui l'a capturé et lui en a fait don., grâce à la diffusion du Maugis d'Aigremont, paru au .

Comme Joseph Bédier le fait remarquer, .. La grande longévité et le succès de ce texte, qui a subi assez peu de retouches depuis le , semblent être dus à la présence de l'enchanteur Maugis et du cheval BayardÉric Hicks, Denis Bjaï et Bernard Ribémont, Entre Moyen Âge et Renaissance: continuités et ruptures, l'héroïque, de Cahiers de recherches médiévales , Honoré Champion éditeur, 2004, .. Ils sont les deux seuls éléments fantastiques et merveilleux de la légende. et contribuent à lui donner ses traits féeriques si appréciés du public.

Les Quatre Fils Aymon et Renaut de Montauban

thumb|left|La fuite des quatre fils Aymon sur Bayard depuis Paris, d'après un incunable lyonnais.|alt=Gravure montrant la fuite des quatre fils Aymon sur Bayard depuis Paris, extraite d'un incunable lyonnais.

Les Quatre Fils Aymon (et Renaut de Montauban) forme la source principale concernant Bayard, qui en est indissociable.. Le cheval joue toujours un rôle presque aussi important que son cavalier. Il est décrit comme (fée) dans un sens adjectival, c'est-à-dire comme ... Bien que la représentation du cheval portant les quatre frères (Renaud, Alard, Richard et Guichard) en même temps soit très connue et indissociable de la chanson, elle semble issue d'une influence de l'iconographie sur les versions postérieures du texte, car si les plus anciens textes disent que Bayard est capable de porter plus d'un cavalier, ils ne précisent jamais qu'il s'agit des quatre frères..

L'attachement de Renaud pour son cheval est plus d'une fois mis en avant dans la chanson, à travers des phrases comme Wacyf Boutros-Ghali, La tradition chevaleresque des Arabes, bibliothèque arabo-berbère, Eddif, 1996, , . après la mort de Maugis, selon l'une des versionsSelon Ferdinand Castets, ... . selon d'autres mentions.

Résumé des manuscrits Aymon de Dordonne vient à Paris un jour de Pentecôte pour présenter ses quatre fils, Renaud, Aalard, Guichard et Richard, à son suzerain Charlemagne. Renaud impressionne et remporte la quintaine, si bien que Charlemagne le fait armer chevalier et ordonne qu'on lui remette une monture merveilleuse :

Chanson des quatre fils Aymonmanuscrit La Vallière (ancien français).Traduction en français moderne

Mais Renaud se querelle aux échecs avec un neveu du roi, Bertolai, et le tue sur un coup de colère. Il s'enfuit et, selon l'un des manuscrits, arrivé à Senlis avec ses frères, il les prend tous les trois en croupe (c'est le premier exploit de Bayard), puis emmène ainsi Richard et Guichard à Soissons..

Épisode ardennais thumb|upright=1.5|L'arrivée des quatre fils Aymon à Dordonne, montés sur le cheval Bayard, après leur exil dans la forêt. Manuscrit médiéval par Loyset Liédet.|alt=Manuscrit médiéval en couleur de Loyset Liédet montrant l'arrivée des quatre fils Aymon à Dordonne, montés sur le cheval Bayard, après leur exil dans la forêt.

Tous les quatre se réfugient en Ardenne, leur pays natal, grâce au cheval Bayard qui franchit des vallées d'un seul bond et galope plus vite qu'aucun autre. Charlemagne s'est lancé à leur poursuite mais les quatre frères sont retranchés dans la forteresse de Montessor (ou Montfort). L'armée de Charlemagne finit par la faire tomber et les frères sont contraints de vivre de rapines et de se cacher dans la forêt ardennaise, où ils manquent mourir de faim tandis que . Affamés, ils rentrent chez leur mère au château de Dordonne, mais leur père, de retour, les chasse à nouveau en raison de sa vassalité envers Charlemagne.

Épisode de Montauban Après de nombreuses aventures qui le voient se rendre maître de la forteresse de Montauban, Renaud retourne à Paris pour narguer le roi Charlemagne, lors d'une course visant à trouver le meilleur cheval qui soit pour Roland (le héros de la chanson homonyme). Grâce à l'aide de l'enchanteur Maugis, son cousin, il déguise Bayard en cheval blanc boiteux et prend lui-même l'apparence d'un adolescent de quinze ans afin de participer à une course près de Montmartre, au bord de la Seine. L'apparition de Bayard déclenche d'abord l'hilarité généraleJulien Havet, Mélanges Julien Havet: recueil de travaux d'érudition dédiés à la mémoire de Julien Havet (1853-1893), Slatkine Reprints, 1972, .., mais Renaud délie le pied de son destrier et gagne la course grâce à ses merveilleuses capacités.. Il va jusqu'à dépouiller Charlemagne de sa couronne, trophée du vainqueur.. Un soldat posté aux portes de Paris l'ayant reconnu et saisi par un étrier, Bayard lui lance un coup de sabot mortelAlain Somat et Claude Bouchard, Temps psychiques, temps judiciaires: Études anthropologiques, psychologiques et juridiques, Sciences criminelles, Éditions L'Harmattan, 2009, , ..

À Montauban, Renaud et ses frères sont rattrapés par l'armée de Charlemagne une fois de plus, et trahis par le roi Yon qui leur ordonne de se rendre désarmés à Vaucouleurs. Ils affrontent toute une armée, épreuve dont ils se tirent grâce à l'arrivée providentielle de Maugis chevauchant Bayard. Les quatre frères se lassent de la querelle. Roland sert d'intermédiaire entre Renaud et Charlemagne. Plus tard, alors que l'empereur s'apprête à faire traîtreusement pendre Richard, Bayard réveille Renaud en touchant son écu de son sabot :

Chanson des quatre fils Aymonmanuscrit La Vallière (ancien français)..Traduction en français moderne

Le chevalier peut alors secourir son frère. Bien plus tard, Renaud et ses frères sont réduits à la fuite et à la famine lors du siège de Montauban : leurs montures sont toutes tuées pour leur viande, à l'exception de Bayard. Après avoir envisagé de le manger, ils renoncent à l'idée de le saigner entre les murs du château car le cheval-fée est épuisé. Ils s'échappent alors en pleine nature grâce à un souterrain, et selon une version, ils boivent là le sang du cheval, ce qui les ranime.

Disparition de Bayard thumb|Charlemagne fait précipiter et noyer le cheval Bayard dans la Meuse, aux environs de Liège, selon le récit.