Le centenaire de la Commune de Paris est célébré en France et dans le monde durant le printemps 1971.
L'insurrection révolutionnaire, qui s'est déroulée du au , est un symbole majeur des mouvements de gauche en France. Sa commémoration s'étale du mois de mars au mois de mai, avec de nombreuses manifestations, expositions, sorties culturelles, colloques scientifiques et plusieurs scandales politiques.
Hégémonique sur la mémoire de la Commune, le Parti communiste français se voit contesté par les mouvements révolutionnaires d'extrême gauche issus de Mai 68, qui proclament la « Commune vivante » pour une mémoire réinventée et festive. Les traditionnelles montées au mur des Fédérés du Père-Lachaise commémorant la Semaine sanglante marquent la division des différents partis en quatre cortèges distincts. Les partis traditionnels organisent plusieurs meetings et banquets durant la durée du centenaire, alors que l'extrême gauche se mobilise autour d'évènements publics, parfois chahutés.
La Commune n'est pas commémorée par le pouvoir gaulliste en place. Éloigné des médias et des organismes d'État, son anniversaire reste circonscrit aux sphères de la gauche. Malgré cela, le centenaire voit le renouveau des représentations théâtrales et littéraires autour de la Commune.
L'historiographie est elle aussi en mutation, perdant de sa lecture marxiste. Sans pour autant bénéficier de célébrations importantes, les Communes dites de province sont mises en avant.
Contexte mémoriel et politique
Dès le début du conflit en 1871, les Versaillais construisent une « légende noire » de la Commune, vision caricaturale des communards. Dans cette optique, la vision des vainqueurs présente la Commune comme l'incarnation d'un mal de l'humanité, criminel et incendiaire.. Cette conception reste toujours utilisée par les mouvements conservateurs et réactionnaires..
Les différents mouvements révolutionnaires (socialiste, communiste, anarchiste) transforment eux la Commune en une « aurore » des révolutions à venir. Durant le , sa mémoire est accaparée par le Parti communiste français qui l'utilise pour sa propagande pro-soviétique puis lors du Front populaire. Les mouvements de gauche commémorent régulièrement la Commune de Paris, notamment durant le mois de mai avec une manifestation en direction du mur des Fédérés, monument en hommage aux communards et communardes situés dans le cimetière du Père-Lachaise, un des derniers lieux des affrontements en 1871. La manifestation devient annuelle à partir de 1908 et se transforme dans le même temps en manifestation politique. Les conflits fratricides des partis empêchent l'organisation de défilés communs et, à partir de 1921, le Parti communiste français (PCF) et la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) ne défilent plus le même jour. Après 1947, les plus importantes mobilisations, qui s'étaient notamment fait remarquer lors des manifestations unitaires de 1935 et 1936 et de la Libération, ne sont plus qu'occasionnelles. Les divisions politiques et l'affaiblissement de la classe ouvrière parisienne ont amoindri la capacité mobilisatrice du Mur.
Peu avant le centenaire, les manifestations étudiantes de Mai 68 redonnent de l'importance aux montées au Mur, qui sont organisées en plus grand nombre que les années précédentes.. Le mouvement étudiant se réapproprie les codes du mouvement ouvrier, y compris l'épisode de la Commune de Paris dont il revendique l'héritage. La vision de l'insurrection par les mouvements d'extrême gauche, maoïste, trotskiste ou libertaire, sortis renforcés de Mai 68 et de l'influence de la révolution culturelle chinoise, s'oppose à celle du PCF, pour qui la Commune est annonciatrice des révolutions socialistes à venir, et son échec dû au manque d'organisation des communards en un parti fédérateur. L'extrême gauche vilipende ce qui n'est plus, selon elle, qu'un simple hommage aux morts et proclame la « Commune vivante », festive et subversive. Contre la réplique nostalgique du passé, elle propose de réinterpréter la Commune sous un sens actuel ; c'est aussi pour elle l'occasion de s'inscrire dans la mémoire historique.
Les expressions mémorielles changent et la montée au mur n'en est plus le centre, concurrencée par d'autres motifs. L'extrême gauche inquiète le PCF, qui craint d'être contesté dans sa position hégémonique par ceux qu'il qualifie de « gauchistes ». Ces sentiments sont partagés par l'association des Amis de la Commune (1871), principale organisation mémorielle et très liée aux communistes. Dans le bulletin de l'association de 1969, son président, Jacques Duclos, également candidat communiste à l'élection présidentielle, s'alarme : En 1971, les dissensions entre les différents mouvements politiques sont nettes.
Évènements commémoratifs partisans
Ni le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas ni le président de la République Georges Pompidou, tous deux gaullistes, ne commémorent la Commune. De fait, plusieurs organismes culturels publics d'importance et les médias d'État ne participent pas non à la commémoration, ou alors seulement de manière restreinte.
La promotion de l'École nationale d'administration entrée en est partagée pour le choix de son nom, entre « Charles de Gaulle » et « Commune de Paris ». Le premier emporte le vote les départageant de cinq voix seulement..
Commémoration par le PCF et les Amis de la Commune
Malgré ses craintes, le Parti communiste français parvient à consacrer son hégémonie dans la diffusion de la mémoire de la Commune, grâce notamment à l'association des Amis de la Commune (1871). Le parti multiplie les évènements, dont notamment un colloque à l'Institut Maurice-Thorez en mai et une exposition au musée d'Art et d'Histoire de Saint-Denis. thumb|Appel à une montée au mur des Fédérés par les Amis de la Commune, le PCF et la CGT. L'association des Amis de la Commune, après une refondation menée par son président Jacques Duclos en 1962, s'affaiblit durant les années précédant le centenaire : la candidature de Jacques Duclos à la présidence de la République en 1969 ne permet pas le maintien d'une montée au Mur ; les membres actifs Jean Dautry et Maurice Choury décèdent en 1968 et 1969 peu avant des évènements organisés par l'association. En , à deux jours d'intervalle, décèdent le secrétaire général Emmanuel Fleury et le président-adjoint Arthur Adamov. La même année, l'association ne participe pas à la montée au Mur, qui voit se répéter les conflits entre les communistes et ses opposants. Malgré cela, les Amis de la Commune acquièrent une indépendance importante à l'occasion du centenaire. Ils proposent un certain nombre d'évènements commémoratifs ; étant la principale organisation active pour la mémoire de la Commune, ils connaissent une année marquée par une très grande activité.
Le centenaire débute par une exposition à la Fête de l'Humanité en , conjointement organisée avec le musée de l'Histoire vivante de Montreuil. Elle propose plus de trois cent portraits de communards et cent affiches. Elle obtient un vif succès et les affiches sont reprises lors de l'édition suivante. Elles sont cette fois-ci exposées aux côtés des affiches du centenaire, de France comme de l'étranger.
La tradition annuelle du banquet des Amis de la Commune, initiée en 1880, a lieu le dimanche à Montreuil, et plusieurs centaines de personnes y prennent part. Une médaille du centenaire est tirée pour l'occasion par André Gosselin.. Montreuil est le centre des premières commémorations de 1971. Ville communiste située en Seine-Saint-Denis, elle accueille à la fois musée de l'Histoire vivante et les bureaux de l'association des Amis de la Commune. Le jour même, une exposition y est inaugurée. Précédant le banquet, le Parti communiste français organise le Affiche du PCF : un meeting à la maison de la Mutualité, où, outre les discours communistes, se produit un spectacle de chant et de danse par l'Union des syndicats CGT de Paris, intitulé À l'assaut du ciel. L'évènement est suivi par la télévision belge.
Un décompte provisoire réalisé en établit à cinquante le nombre des interventions des Amis de la Commune, dont trente-cinq dans des entreprises et congrès, six dans des maisons des jeunes et de la culture (MJC) et cinq à l'initiative de municipalités, sans compter l'activité des sections locales et de très nombreuses interventions ponctuelles sollicitées par des branches locales du Parti communiste ou des MJC ; celles-ci ont souvent pour thèmes les figures communardes de Louise Michel et Eugène Varlin. L'association collabore essentiellement avec des villes communistes, qui sont aussi prédominantes parmi celles ayant consacré le nom d'une de leurs rues à un communard.
Le Comité du centenaire, tentative unitaire
Avec l'ambition de former une gauche unitaire pour les commémorations, un Comité du centenaire de la Commune voit le jour. Déclaré le . mais actif dès le mois de mars, il est dirigé par Jacques Énock, un cadre du Parti socialiste.. Il réunit différents clubs, le Parti socialiste (PS), la Convention des institutions républicaines (CIR), la Fédération anarchiste (FA), l'Organisation communiste internationaliste (OCI)La Quinzaine littéraire, Numéros 109 à 13 ainsi que les syndicats Force ouvrière (FO), la CFDT et la Fédération de l'Éducation nationale (FEN), à l'exclusion notable des communistes, de la Confédération générale du travail et des groupes révolutionnaires qui ont refusé de s'y associer.
Le Comité organise le , jour du lancement des commémorations, un meeting à la Maison de la Mutualité. De nombreux organismes, allant des socialistes aux anarchistes, rejoignent l'appel : les partis politiques Radicaux de Paris, CIR, PS, OCI et FA, les syndicats CFDT, FO, FEN et l'étudiant Mouvement d'action et de recherche critique, les mouvements socialistes Atelier républicain, Objectif 72, la Ligue des droits de l'homme, le Club Louise Michel, la , ainsi que les obédiences maçonniques de la Grande Loge de France et du Grand Orient de France. Cette diversité provoque plusieurs divergences et la soirée connaît quelques éclats. Le service d'ordre est assuré par l'Alliance des jeunes pour le socialisme, liée à l'OCI ; cette dernière est alors en conflit avec la Ligue communiste, qui déclare dans son organe Rouge :
Dans les deux mois qui suivent, l'association subit la défection de la CFDT et de la Convention des institutions républicaines, qui rejoint les communistes .
« La Commune vivante » de l'extrême gauche
Apparus peu avant le centenaire, les journaux de l'extrême gauche post-Mai 68 commémorent tous la Commune. Elle est leur principale référence historique. Soixante-huitards et communards ayant tous deux, à des époques différentes, formé des barricades à Paris, certains se voient porteurs de son héritage radical et de son histoire. Adolphe Thiers, incarnation de la figure sombre de la répression versaillaise, est assimilé à des personnalités contemporaines tout aussi haïes, comme le roi de Jordanie Hussein ou le président de la République Georges Pompidou. Un certain nombre d'organisations d'extrême gauche se regroupent derrière l'association « La Commune vivante » ; elles se réapproprient l'héritage de la Commune et refusent de se limiter à l'hommage aux morts, en tentant de rendre le passé vivant et de l'actualiser.
Les différents groupes politiques réutilisent la Commune selon leurs considérations politiques : d'après l'organe trotskiste de l'Organisation communiste internationaliste La Vérité en . L'Humanité rouge maoïste titre le et la branche lyonnaise du PCMLF loue la prise du pouvoir par les armes :