Le débarquement de la baie des Cochons (en espagnol invasión de bahía de Cochinos, également appelé invasión de playa Girón ou batalla de Girón, en anglais Bay of Pigs Invasion) est une tentative d'invasion militaire de Cuba par des exilés cubains soutenus par les États-Unis en . Planifiée sous l'administration de Dwight D. Eisenhower et organisée par la Central Intelligence Agency, l'opération est lancée au début du mandat de John F. Kennedy.

Elle vise à faire débarquer à Cuba, le , environ mille quatre cents exilés cubains recrutés et entraînés aux États-Unis par la CIA. L'objectif est de renverser le nouveau gouvernement cubain établi par Fidel Castro, qui mène une politique économique défavorable aux intérêts américains et se rapproche de l'URSS..

L'opération est un échec complet et signe les prémices d'une grave et profonde dissension entre la présidence et les services secrets américains..

Contexte historique vignette|gauche|Localisation de la baie des Cochons sur une carte de 1961.

près leur arrivée au pouvoir en 1959, à la suite du départ du dictateur Fulgencio Batista, le , les révolutionnaires castristes menés par Fidel Castro engagent une politique de révolution agraire, entraînant la nationalisation des terres des grands propriétaires. En , la réforme agraire élaborée par Che Guevara est publiée. Elle fixe le minimum de possession de la terre à et plafonne le maximum à .. La nationalisation enlève aussi aux grands propriétaires terriens cubains le système des latifundios et minifundios. La main d'œuvre ne leur appartient plus et ils ne bénéficient plus ou très peu des richesses qu'ils tiraient de leurs terresMarcel Niedergang, Les 20 Amériques Latines, Tome 3, éditions du Seuil, 1969, chapitre « Cuba », ..

Dans un premier temps, l'administration américaine, sous la présidence d'Eisenhower, reconnaît le nouveau régime, considérant la fin du régime de Fulgencio Batista, qu'elle avait soutenu, comme une opportunité constructive tout en continuant à appliquer les règles de la doctrine Monroe en vigueur depuis 1823.. Le programme annoncé par Fidel Castro, de démocratie, d'élections libres et de progrès social, semble compatible avec les intérêts des États-Unis, en regard de la corruption du régime précédent et de son impopularité grandissante auprès de la population. Washington pense pouvoir maintenir son influence sur l'île via une aide économique au nouveau régime..

Mais dès , à l'issue du voyage officiel à Washington de Fidel Castro, le vice-président Richard Nixon conclut qu'il ne sera pas possible d'entretenir des relations favorables avec le nouveau régime, et qu'il faudra le renverser notamment en armant et en entraînant militairement les exilés anti-castristes.

En effet, la révolution cubaine s'accompagne d'une vague de nationalisation de toutes les entreprises américaines qui intervient le , et d'une réforme agraire menaçant les intérêts des États-Unis, qui étaient considérables : 50 % des terres arables, 90 % des mines, et 100 % des raffineries appartenaient à des compagnies américaines. Le gouvernement révolutionnaire cubain amorce également un rapprochement diplomatique et commercial avec l'URSS, alors en pleine guerre froide avec les États-Unis, ce qui renforce les inquiétudes stratégiques de ces derniers.

Les États-Unis instaurent des restrictions commerciales en 1960 et finalement un embargo total contre l'île. Tous les échanges commerciaux Cuba/États-Unis prennent fin, notamment les exportations de sucre de canne de Cuba vers les États-Unis. Véritable colonne vertébrale économique, l'exploitation de la canne à sucre représente alors 80 % des exportations de Cuba, ce qui affecte profondément l'économie cubaine.

Le , le président Eisenhower signe un décret donnant le feu vert à toutes les tentatives de déstabilisation du régime castriste et d'assassinat de ses leaders. Parmi les premières mesures, est adopté le principe de l'entraînement des exilés anti-castristes dans des camps situés au Guatemala. En août, la CIA contacte la mafia (ou Cosa nostra) américaine à Chicago pour tenter d'élaborer un projet d'assassinats simultanés de Fidel Castro, Raúl Castro et Che Guevara. En échange, si l'opération réussissait et qu'un gouvernement pro-américain était restauré à Cuba, les États-Unis s'engagent à ce que la mafia y récupère .. Pour l'organisation criminelle, la révolution cubaine avait été la plus grave et coûteuse déroute de son histoire avec une perte chiffrée à de dollars annuels soit l'équivalent de de dollars en 2013 après la fermeture des casinos, des lieux de prostitution et de trafic de stupéfiants..

Fin , Che Guevara indique que le régime cubain s'est aligné politiquement sur l'URSS. Fidel Castro affirme le et annonce la nationalisation des intérêts économiques américains à Cuba. L'administration américaine classe dès lors le régime cubain comme ennemi. En janvier 1961, le gouvernement de Dwight Eisenhower rompt toutes relations diplomatiques avec Cuba..

Les préparatifs de l'opération En , le président Eisenhower approuve un budget de treize millions de dollars pour financer une opération paramilitaire contre le régime castriste, mais demande qu'aucun membre de l'armée américaine ne soit impliqué.. L'opération, connue sous le nom de code de Pluton, doit apparaître comme un conflit interne cubain.

La première préoccupation dans la préparation de l'opération est de ne pas laisser apparaître les autorités américaines comme le soutien logistique et financier de l'opération.. Pour ce faire, une unité est spécialement créée par Allen Dulles, le directeur de la CIA, Richard Bissell, son adjoint responsable des opérations spéciales et le général Charles Cabell. Cette unité de la CIA, la WH-4, ne transite pas par les circuits classiques de l'agence de renseignement. Les agents choisis pour diriger l'opération ont pour la plupart participé au renversement du président du Guatemala Jacobo Arbenz en 1953 ()..

Les membres du département d'État chargé des affaires latino-américaines et cubaines sont maintenus dans l'ignorance. Au Pentagone, les membres du Comité des chefs d'état-major interarmées, sont consultés à titre personnel, mais pas pour l'organisation militaire de l'opération et ne fournissent donc pas d'expertise militaire. Le , l'amiral Robert Dennison, commandant en chef de l'Atlantique, estime qu'aucun des plans dressés jusque-là par la CIA n'est viable.

Lors du recrutement du futur leader du groupe d'invasion, l'agent Franck Bender indique à Manuel Airtime (ancien directeur de l'Institut national de la réforme agraire), la chose suivante : .

La CIA applique la doctrine de son directeur Allen Dulles suivant laquelle : . Pour l'agence de renseignement, l'objectif est d'éviter toute implication et au travers d'elle, celui du gouvernement des États-Unis, conformément aux ordres donnés par la Maison-Blanche.

D'une guérilla à un débarquement L'objectif initial de la CIA est le suivant :

Le , la CIA établit le plan définitif de l'invasion :

Par la suite le projet évolue au sein de la CIA pendant la période de transition entre l'administration Eisenhower et Kennedy. Le , l'amiral Robert Dennison, commandant en chef de l'Atlantique, déclare qu'aucun des plans de la CIA n'est viable. L'objectif devient alors de débarquer une force de cubains, recrutés et formés par la CIA, afin qu'ils établissent une tête de pont après un débarquement amphibie. avec une neutralisation préalable des moyens de riposte de l'armée cubaine, à savoir l'aviation et la marine par un bombardement aérien. Mesurant ses forces, l'objectif de la troupe contre-révolutionnaire n'est pas de s'emparer de La Havane et de la totalité de l'île mais de conquérir une portion suffisamment importante du territoire pour y établir un « gouvernement provisoire » grâce à la structure politique du Cuban Revolutionary Council installé à Miami avec à sa tête Miró Cardona, aussitôt reconnu par les États-Unis, qui réclamerait (et obtiendrait) une intervention militaire américaine..

Malgré ce changement d'envergure, la CIA, désireuse de conserver la direction exclusive de l'opération, n'inclut pas dans la gestion de l'opération le Pentagone qui disposait pourtant d'une expertise militaire dans la matière.

Le choix des organisateurs pour diriger la brigade se porte sur un ancien officier cubain, Jose Perez San Ronan et son adjoint Erneido Oliva. Les hommes sont préparés dans des camps au Guatemala (situé à d'altitude, le camp Trax offre les mêmes conditions climatiques qu'à Cuba.) et en Floride, à Fort Gullick dans la région du canal de Panama et sur la base militaire américaine de Vieques à Porto Rico. La brigade est constituée de l'ensemble des couches sociales de la population cubaine en majorité de la classe moyenne, soit opposées au nouveau pouvoir cubain soit des anciens soutiens de Batista. La troupe hétéroclite compte des paysans, des médecins, des mécaniciens, des musiciens, des dessinateurs, des avocats, des géologues, des journalistes, des artistes, des instituteurs, des employés administratifs et de bureau, des bergers, des banquiers, des militaires et des hommes d'église.

Pour tromper l'espionnage cubain sur leurs effectifs, le numéro matricule des volontaires démarre à . Le dissident cubain Carlos Rodriguez Santana, porteur du numéro 2506, est tué au cours d'un entraînement le . En son honneur, la brigade adopte le numéro pour son blason.

Une opération de désinformation est mise en place avec la création le , d'une station de radio nommée Swan, dirigée par l'agent de la CIA David Atlee Phillips, et destinée à la population de l'île. Elle diffuse de la propagande anti-communiste. Des tracts sont aussi diffusés par voie aérienne. L'agent de la branche Executive Action de la CIA, Howard E. Hunt, vétéran de l'opération menée au Guatemala, reçoit la mission de former un gouvernement d'exilés pour remplacer Fidel Castro après l'invasion de l'île..

Des opérations de déstabilisation du régime castriste sous la forme de destructions des ressources agricoles (notamment les champs de canne à sucre, principale ressource économique de l'île), industrielles (comme les raffineries de pétrole) et portuaires (avec des destructions de navires) sont menées durant toute la période précédant l'opération de débarquement.

Les dernières évolutions dans le plan L'administration Kennedy, successeur d'Eisenhower, privilégie les considérations politiques par rapport à la tactique militaire, et ne souhaite pas que les États-Unis soient perçus comme l'envahisseur. Face au risque de crise diplomatique notamment avec l'URSS, et en pleine guerre froide, elle demande plusieurs changements censés réduire la visibilité de l'opération : modifier le lieu de débarquement de Trinidad, cité balnéaire de vers une autre zone moins peuplée, réduire de seize à huit le nombre d'appareils B-26 engagés dans la première frappe aérienne, et effectuer le débarquement de nuit.

Le , Richard Bissel présente quatre nouveaux plans différents. Ils sont refusés par la présidence, qui lui donne trois jours pour proposer un nouveau plan.

En réponse, la CIA présente à l'État-major conjoint trois opérations alternatives les 14 et : une modification du plan Trinidad, un débarquement sur une zone au nord-est de Cuba et un débarquement sur la nouvelle zone de Zapata.