Le daltonisme racial, également appelé neutralité raciale., cécité aux races ou cécité à la couleur de peau est la conviction selon laquelle la couleur de peau ou l'origine ethnique d'une personne ne devrait pas influencer le traitement juridique ou social qui lui est réservé au sein de la société et donc qu'il faut avoir une attitude indifférente aux caractéristiques et aux traits dits raciaux dans le traitement social ou juridique des citoyens ou résidents d'un pays, par exemple lorsqu'il s'agit de choisir les individus qui devraient être autorisés à participer à une activité ou à bénéficier d'un service. Il s'oppose aux politiques de discrimination positive basées sur l'appartenance raciale ou sur la couleur de peau. Il est fréquemment qualifié d'idéologie raciale.
En psychologie sociale, plus précisément dans le champ de la psychologie multiculturelle, on identifie quatre croyances qui constituent l'approche du daltonisme racial. Ces quatre croyances sont les suivantes : premièrement, la couleur de peau est superficielle et sans rapport avec la qualité du caractère, les capacités ou la valeur d'une personne ; deuxièment, si une société prétend être fondée sur le mérite, la couleur de peau ne doit en son sein avoir la moindre incidence pour qu'une personne puisse mériter des jugements de valeur équitables ; troisièmement, dans une société fondée sur le mérite, le mérite et l'équité sont compromis si la couleur de peau venait à être prise en compte ; quatrièmement, ignorer la couleur de peau lors des interactions avec les autres est le meilleur moyen d'éviter la discrimination raciale.
Confrontées au défi que représentent le recrutement et la gestion d'une main-d'œuvre de plus en plus diversifiée, de nombreuses organisations contemporaines ont adopté une culture interne d'indifférence à la couleur de peau. Le bien-fondé perçu de cette approche réside dans sa capacité à normaliser les salariés d'une structure en déplaçant l'attention sur leurs différences raciales et culturelles vers une identité ou un objectif organisationnel unificateur (par exemple, une organisation peut souligner que tous les employés sont égaux et travaillent à la réalisation du même objectif).
Idéal Des sociétés sans distinction de couleur sont exemptes de tout traitement juridique ou social différentiel fondé sur la race ou la couleur de peau.
Une telle société a des politiques gouvernementales neutres sur le plan racial qui rejettent toute forme de discrimination afin de promouvoir l'objectif de l'égalité raciale. Cet idéal était important pour le mouvement américain des droits civiques et les mouvements internationaux de lutte contre la discrimination des années 1950 et 1960..
États-Unis Aux États-Unis, dans les années 1960, des changements législatifs ont été mis en œuvre afin d'éliminer le racisme et de garantir l'égalité des chances. L'espoir est de mettre fin aux discriminations raciales et d'établir des normes aveugles à la race. En 1963, Martin Luther King a exprimé son espoir, dans le discours I have a dream, que les gens soient jugés sur le contenu de leur caractère et non sur la couleur de leur peau. Le Civil Rights Act de 1964 avait pour but de rendre toutes les personnes égales devant la loi, quels que soient leur race, leur couleur, leur religion, leur sexe ou leur origine nationale., et le daltonisme pouvait alors apparaître comme un idéal atteint permettant cette égalité, mais cette théorie apparait bientôt comme relevant du mythe..
En 1992, Andrew Kull affirme dans The Color-Blind Constitution « Alors que chaque État fédéré doit garantir à chaque personne soumise à sa juridiction « l'égale protection des lois cette cécité n'a donc pas été inscrite dans la Constitution, de façon délibérée, le juge se trouvant dès lors investi de la responsabilité de statuer au cas par cas quant à la constitutionnalité des mesures législatives comportant des distinctions »...
Savoir si ce processus a réellement abouti à une société américaine sans distinction de couleur et si les politiques sans distinction de couleur constituent le meilleur moyen d'atteindre l'égalité raciale est donc très controversé.
L'Université de Berkeley, qui a abandonné les mesures de discrimination positives au profit d'une politique de cécité aux races et d'une prise en compte personnalisée et multicritères des candidatures a constaté une diminution significative des personnes dites issus de minorités dans ses effectifs. Dans le même temps, le niveau global à l'entrée s'est élevé. Toutefois ce changement de politique a coïncidé avec un accroissement des candidatures et une sélectivité accrue, de sorte qu'il n'est pas possible de savoir si la hausse du niveau provient de cette sélectivité accrue ou de la nouvelle politique d'admission..
En Arizona, une loi a été passée en 2010 au nom de cette cécité à la couleur de peau, vue comme favorisant une meilleure intégration de chacun et censée lutter contre le racisme. Elle a abouti à l'interdiction des études mexico-américaines et à la censure des livres qui servaient de support aux programme d'étude du département concerné au sein de l'Université à Tucson..
France En raison de son universalisme républicain, la France est parfois qualifiée de « société daltonienne » (à la race) par des médias.. et les études universitaires américaines.. L’idéal républicain universaliste français fait privilégier l’appartenance nationale par rapport à d’autres formes d’identité et fait de cette appartenance un outil de facto contre le racisme : se rassembler autour de la « francité » est considéré comme essentiel à l’intégration.
En effet, l'attachement à une attitude strictement et foncièrement indifférente à la prétendue race ou à l'ethnie (colorblind) est partout manifeste dans le paysage politique français, que l'on considère l'état du droit ou, plus généralement, l'ensemble du discours public. En France, les citoyens sont supposément égaux, car ils sont unis par le seul fait d’être français. Le citoyen français est pensé comme un individu abstrait, qui ne laisse pas ses identités particulières, y compris raciales ou religieuses, apparaître dans la sphère publique. La « race » n’existe donc pas, même si elle apparaît encore dans la Constitution française du 4 octobre 1958, elle fait l'objet de plusieurs projets de révision constitutionnelle pour la retirer de l'article 1 et l’utilisation de statistiques ethniques est également prohibée. Bien que les politiciens reconnaissent parfois l’existence du racisme, l’establishment rejette systématiquement les références à des biais institutionnels ou structurels. Le racisme, selon le récit national, est un défaut moral qui provient des individus plutôt que des systèmes — et devrait donc être combattu dans ces conditions. La notion de race n’est pas seulement occultée dans les politiques publiques françaises, elle est considérée comme un sujet presque tabou et, pour beaucoup, comme un rappel effrayant des horreurs de l’Holocauste et de l’Allemagne nazie. La politique identitaire et la classification ou la différenciation des citoyens en fonction de leur origine raciale ou ethnique constituent une question sensible qui rappelle les divisions et les troubles des décennies passées.
La réticence des Français à collecter des données sur l'origine ethnique et raciale constitue aussi une forme de tabou. Tout au long de l' histoire de l'immigration en France, des milliers de personnes ont immigré dans le pays et ce nombre d'immigrants n'a cessé d'augmenter, connaissant une forte hausse après la Seconde Guerre mondiale. Les immigrés ont comblé les pénuries de main-d’œuvre et ont transformé la France en une mosaïque multiethnique de cultures, de races et de traditions. Malgré la composition multiethnique du pays, les responsables politiques se sont tenus à l’écart de toute politique « tenant compte de la race ». Une loi de 1978 a interdit la collecte et l’informatisation des données raciales, privant ainsi la nation de statistiques concrètes sur la race ou l’ethnicité. Cette loi reflète la volonté du gouvernement d’éviter d’utiliser la race comme moyen de différencier les individus et de ne pas rappeler une période amère et traumatisante de l’histoire de la nation.
Le Conseil constitutionnel français a invalidé à plusieurs reprises des projets de loi qui, en vue de remédier à certaines situations d'inégalité, mentionnaient des catégories raciales, ethniques ou régionales. Par exemple, en novembre 2007, le Conseil constitutionnel a invalidé certaines dispositions d'une loi sur l'immigration qui, pensait-on, aurait permis, à des fins de recherche, la collecte anonyme par l'administration de données sur l'appartenance raciale ou ethnique que s'attribueraient elles-mêmes les personnes interrogées. Si cette décision était techniquement fondée sur des raisons de procédure, les conseillers constitutionnels ont interprété cela comme laissant aussi fortement entendre qu'au surplus les dispositions contenues dans le projet de loi violaient l'article premier de la Constitution. En revanche, dans le commentaire officiel de la décision, il est précisé que le le fait de traiter de données subjectives comme celles fondées sur le « ressenti d'appartenance » ne méconnait pas le principe énoncé par l’article 1er de la Constitution de 1958, c'est seulement la définition, a priori, d'un référentiel ethnoracial qui contrevient à ce principe et est donc inconstitutionnelle. Voulant éviter tout communautarisme, le Conseil constitutionnel français fait une interprétation stricte des dispositions constitutionnelles particulières qui peuvent fonder des dérogations au principe d’égalité.
Des chercheurs distinguent un daltonisme racial de gauche du daltonisme racial de droiteRacisme et modernité, sous la direction de Michel Wieviorka, éditions La Découverte, 2013, 1121 p..
Critiques Les chercheurs, et notamment les juristes à l'origine de la Critical race theory, ont identifié que la cécité à la couleur de peau pouvait en réalité masquer le refus de prendre en compte certaines pratiques racistes implicites..
Pour , ce daltonisme renforce le statu quo et aboutit au contraire à une forme de racisme, qu'il organise en quatre grandes catégories : un libéralisme abstrait reposant sur l'idée d'une égalité initiale des chances et justifiant les inégalités par des choix personnels ; le naturalisme, qui justifie la ségrégation et les inégalités raciales comme résultant de phénomènes normaux ou « naturels » ; le , qui s'auto-justifie à partir de stéréotypes négatifs, et qui renforcent le prisme en « blâmant les victimes » et en postulant que ces inégalités proviennent d'un manque d'aspiration à travailler de la part des « minorités » ; et enfin une relativisation du racisme, avec un déni de son importance et de ses conséquences sur ceux qui le subissent..
Le chercheur jamaïco-britannique en psychologie social Keon West explique que loin de faciliter les interactions interraciales, le daltonisme racial engendre chez les Blancs des comportements moins favorables aux Noirs. Si West reconnaît que les partisans du daltonisme racial ne veulent pas nuire et sont animés des meilleures intentions, il explique que l'évaluation des faits par les données scientifiques montre que la neutralité raciale, même défendue avec sincérité, est inefficace car la neutralité raciale produit l'effet inverse. Il constate que les personnes blanches remarquent toujours la race de leur interlocuteur mais modifient leur comportement pour paraître indifférents à cette caractéristique s'ils sont en présence d'une personne perçue comme noire. Ne pas voir la couleur de peau permet aux personnes blanches de ne pas prendre conscience des causes historiques des inégalités raciales et de ne pas chercher à comprendre pourquoi elles persistent de nos jours.