Le Project Emily (projet Emily) est une opération de déploiement de missiles balistiques à portée intermédiaire (IRBM) américains Thor sur le territoire du Royaume-Uni, qui s'est déroulée entre 1959 et 1963. Dans le cadre de cette opération de dissuasion nucléaire, le Royal Air Force (RAF) Bomber Command a mis en service 60 missiles Thor, répartis dans 20 stations aériennes de la RAF.
En , les inquiétudes grandissantes face à la mise au point des missiles soviétiques incitent le président américain Dwight D. Eisenhower à rencontrer le Premier ministre Harold Macmillan aux Bermudes, pour explorer la possibilité d'un déploiement à court terme d'IRBM au Royaume-Uni, en attendant la mise en service des missiles balistiques intercontinentaux à longue portée (ICBM). La crise Spoutnik d' accélère le programme : le premier missile Thor parvient au Royaume-Uni en à bord de l'avion de transport Douglas C-124 Globemaster II et est livré à la RAF en septembre.
Les équipes de la RAF se rendent alors périodiquement aux États-Unis pour se former : au total, 21 lancements seront effectués depuis la base aérienne de Vandenberg lors des entraînements opérationnels.
En , pendant la crise des missiles de Cuba, 59 missiles équipés de têtes thermonucléaires W49 d'une puissance explosive de 1,44 Mt (6,0 PJ) sont préparés et opérationnels. En 1963, la force de missiles Thor est dissoute et les missiles sont renvoyés aux États-Unis, où la plupart serviront pour des tirs spatiaux militaires.
En , les anciens sites de lancement des bases aériennes RAF Harrington et RAF North Luffenham obtiennent le statut de monument classé.
Contexte
Au début de la Seconde Guerre mondiale, le Royaume-Uni dispose d'un projet d'armes nucléaires, de nom de code «Tube Alloys». En , lors de la Conférence de Québec, le premier ministre du Royaume-Uni, Winston Churchill, et le président des États-Unis, Franklin Roosevelt, signent l' Accord de Québec : Tube Alloys fusionne avec le projet américain Manhattan pour former un projet commun à la fois britannique, américain et canadien. Le gouvernement britannique attend alors des États-Unis un partage sur le long terme (même après la guerre) de la technologie nucléaire, qui constitue une découverte commune selon le Royaume-Uni. Cependant, l'adoption de lAtomic Energy Act (McMahon Act) par les États-Unis en 1946 met fin à la coopération technique : la mise en place du contrôle des « données restreintes », c'est-à-dire des informations liées à la technologie nucléaire, fait que celles-ci ne peuvent plus être transmises, même à leurs alliés. Craignant une résurgence de l'isolationnisme aux États-Unis et perdant son statut de grande puissance, le Royaume-Uni reprend son propre effort de développement nucléaire, de nom de code «High Explosive Research». Le , la première bombe atomique britannique explose avec succès au large des îles Montebello au cours de l'Opération Hurricane. Le premier modèle de production de bombe atomique est livré à la Royal Air Force (RAF) en
Initialement, l'armement nucléaire du Royaume-Uni est basé sur le largage de bombes gravitaires par la V-Bomber force, mais l'obsolescence probable des bombardiers, prévue pour la fin des années 1960, implique de repenser le système. En 1953, le sous-chef d'état major de l'armée de l'air britannique (l'''Air Vice Marshal Geoffrey Tuttle de la branche des Operational Requirements) réclame un cahier des charges pour un missile balistique d'une portée de , à définir avant le début des travaux de conception ; cela mène à la création de l'Operational Requirement OR.1139. Les travaux débutent cette même année au Royal Aircraft Establishment à l'aérodrome de Farnborough. En , le Ministry of Supply (ministère de l'Approvisionnement britannique) est prié d'émettre des propositions de projets à grande échelle pour le développement de missiles balistiques.
En , au cours d'une réunion de l'OTAN à Paris, Charles E. Wilson, secrétaire à la Défense des États-Unis, évoque la possibilité d'un programme de développement conjoint avec Duncan Sandys, ministre des Approvisionnements. Les pourparlers ont lieu en et aboutissent à la signature d'un accord le . Les États-Unis s'engagent à développer un missile balistique intercontinental (ICBM) d'une portée de , pendant que le Royaume-Uni se doit de développer, avec le soutien des États-Unis, un missile balistique à moyenne portée (MRBM) d'une portée de . Le nom de code Atlas est attribué à l'ICBM américain et le MRBM britannique est baptisé Blue Streak. Le coût du Blue Streak a été estimé à 70 millions de livres sterling, les États-Unis participant au paiement à hauteur de 15 pour cent.
En parallèle du programme ICBM, les États-Unis développent trois différents systèmes de missiles balistiques à portée intermédiaire (IRBM). Le , le secrétaire à la Défense Wilson approuve les projets IRBM de l' United States Army (Armée de terre des États-Unis) et de l' United States Air Force (USAF, forces aériennes des États-Unis). Le Conseil de sécurité nationale des États-Unis attribue le plus haut niveau de priorité nationale aux projets ICBM et IRBM. L' Army Ballistic Missile Agency (Agence des missiles balistiques de l'armée de terre), commandée par le major général John B. Medaris, développe l' IRBM Jupiter (SM-78) et confie la charge de directeur technique à Wernher von Braun. Après trois échecs, le missile réussit son premier vol à la base aérienne de Cap Canaveral le . La marine américaine participe au programme Jupiter à ses débuts, dans l'objectif de lancer les missiles à partir de navires. Cependant, la taille de ces missiles n'étant pas appropriée pour cette application, elle se détache du projet et décide de développer un IRBM à propergol solide plus petit et qui peut être lancé à partir d'un sous-marin: le Polaris. Le projet rival mené par l'USAF avance rapidement, et ce malgré la réticence du major général Bernard Schriever, commandant de la Western Development Division (division du développement occidental) de l'USAF, à prendre en charge le développement de l'IRBM et le manque d'enthousiasme prononcé des officiers supérieurs de l'USAF, qui préfèrent les bombardiers aux missiles. En , la Douglas Aircraft Company décroche le contrat pour le développement du missile, qui porte le nom de code «Thor» (SM-75). Les entreprises Rocketdyne, Ramo-Wooldridge, AC Spark Plug, Bell Laboratories et General Electric sont respectivement engagées en tant que sous-traitants pour le moteur-fusée, la coordination technique, le système de guidage inertiel, le système de guidage radio et le véhicule de rentrée. Le , le premier missile est livré à la Patrick Air Force Base. Après quatre échecs, le missile Thor effectue son premier vol d'essai réussi le .
Négociations La décision du secrétaire à la Défense américain Wilson de développer des IRBM sous-entend de devoir les baser à l'étranger. En effet, le missile Thor a une portée de et ne peut donc pas atteindre l'Union soviétique et la Chine depuis les États-Unis. La Grande-Bretagne, l'Allemagne de l'Ouest, la Turquie, les Philippines, Taïwan, la Corée du Sud et le Japon sont alors envisagés comme des sites de déploiement potentiels. En , Gordon Gray, secrétaire adjoint à la Défense des États-Unis pour les affaires de sécurité internationale, fait part de cette information à un responsable du Ministry of Supply, ce qui induit la mise en place de démarches officieuses et informelles dès . Il faut attendre les 16 et pour que Donald A. Quarles, secrétaire à la Force aérienne des États-Unis, aborde officiellement le sujet avec Sir Walter Monckton, ministre de la Défense (Minister of Defense), et Sir Frederick Brundrett, son conseiller scientifique en chef, lors de réunions au Palais de Westminster. Quarles propose de baser les missiles en Angleterre et d'effectuer des tirs réels depuis l'Écosse. Monckton note que cette option a déjà été rejetée pour le Blue Streak et que le choix s'était porté en faveur de tirs d'essai depuis la base de lancement de Woomera. Monckton et Brundrett évaluent quel missile, parmi le Thor et le Jupiter, est plus approprié en termes de portée, au vu des objectifs britanniques. Les Américains n'ont toutefois plus le droit de fournir des armes nucléaires en vertu du McMahon Act. Les missiles peuvent éventuellement être équipés d'ogives britanniques, mais celles-ci sont plus lourdes et réduisent la portée à . Brundrett juge «inutile» un tel missile. Sir William Dickson, président du comité des chefs d'état-major et maréchal de la Royal Air Force, demande si le Blue Streak continuera d'être utile avec l'arrivée des missiles Thor. Au même titre que de nombreux officiers supérieurs de la RAF et leurs homologues de l'USAF, il est également préoccupé par le sort que le gouvernement réserve aux bombardiers une fois que la technologie des missiles sera adoptée. gauche|vignette| Un missile Thor est chargé dans un avion de transport Douglas C-133 Cargomaster Lors des premières négociations, les principales préoccupations britanniques concernent les aspects techniques des armes, ainsi que les coûts et avantages de leur déploiement au Royaume-Uni, plutôt que leur maîtrise. Il y a en effet un précédent : le Projet E, au cours duquel des données sur les armes nucléaires américaines ont été fournies à la Grande-Bretagne pour permettre aux bombardiers English Electric Canberra et V-bomber de les transporter en temps de guerre. La McMahon Act avait été modifiée par amendement en pour permettre cela.
Dans le cadre du projet E, les stocks d'armes nucléaires américaines destinées à être utilisées par le Royaume-Uni sont maintenus dans des bases aériennes de la RAF sous la garde des États-Unis. Le , le général Nathan Twining, chef d'état-major de l'US Air Force, suggère à l'Air Chief Marshal Sir Dermot Boyle, son homologue britannique, de mettre à disposition les ogives des missiles Thor « selon les mêmes termes et conditions ». Sandys, ministre de la Défense à cette époque, affirme que cet accord est acceptable pour le gouvernement britannique. En , lors de sa visite aux États-Unis, il trouve les Américains impatients de déployer les IRBM en Grande-Bretagne. Le premier ministre Harold Macmillan et le président Dwight D. Eisenhower se mettent finalement d'accord pour le faire lors d'un sommet aux Bermudes en . Bien que les négociations des IRBM aient lieu avant la dégradation des relations britannico-américaines lors la crise de Suez, il est profitable pour le gouvernement britannique de pouvoir présenter l'accord de l'IRBM comme une preuve qu'il n'existe plus de fossé entre les deux pays.
Cependant, les deux nations continuent de travailler avec des objectifs opposés. Les Britanniques considèrent les IRBM comme une étape supplémentaire sur la voie de l'indépendance nucléaire, afin d'être une force de dissuasion indépendante, tandis que les Américains les voient comme un renforcement du Strategic Air Command (SAC). Les Américains envisagent au début d'employer 120 missiles Thor, répartis dans quatre escadrons de la RAF (dont les deux premiers seraient d'abord dirigés par du personnel de l'USAF) et dans quatre escadrons de l'USAF : les 672e, 673e, 674e et escadrons de missiles stratégiques (Strategic Missile Squadrons). En , la crise du Spoutnik fait modifier ce plan. L'administration Eisenhower est alors soumise à la forte pression publique d'une nation choquée et désemparée lui réclamant d'agir sur le déploiement de missiles : le Spoutnik est en effet la preuve que l'Union soviétique est capable de déployer des ICBM. Les États-Unis ont donc plus que jamais besoin des IRBM et de la coopération britannique. Le , le projet de baser les escadrons de missiles Thor de l'USAF en Grande-Bretagne est abandonné en raison de l'opposition politique britannique.