vignette| L'écologie historique étudie les interactions sur le long terme entre l'être humain et son environnement. L'écologie historique est le domaine d'étude des interactions entre les humains et leur environnement sur de longues périodes de temps, généralement des siècles.
Généralités Les chercheurs de ce domaine synthétisent des données en série longue collectées par des chercheurs de divers domaines. L'écologie historique ne se concentre pas sur des événements spécifiques, mais vise à étudier et comprendre ces interactions à la fois dans le temps et dans l'espace afin de mieux comprendre leurs effets cumulatifs. Via ces interactions, les humains à la fois s'adaptent et façonnent leur environnement, contribuant continuellement à transformer le paysage. Les chercheurs en écologie historique reconnaissent que les humains ont influencé leur environnement partout dans le monde, que les changements qu'ils ont produit sur le paysage sont très divers, accroissant ou réduisant la diversité des espèces selon les cas, et qu'adopter un point de vue holistique est indispensable pour pouvoir comprendre ce système.
Reconstituer des paysages exige un travail interdisciplinaire parfois difficile entre sciences de la nature et sciences sociales, d'accorder une attention particulière aux échelles géographiques et temporelles, de bien connaître l'étendue de la complexité écologique humaine et de présenter des résultats d'une manière qui soit utile à des chercheurs de domaines très divers. Ces travaux requièrent à la fois des développements théoriques et l'utilisation d'outils méthodologiques provenant de la géographie, de la biologie, de l'écologie, de l'histoire, de l'archéologie, de la sociologie, de l'anthropologie, et plusieurs autres disciplines. Les travaux les plus courants en écologie historique consistent en des recherches historiques, des reconstitutions climatologiques, des relevés de plantes et d'animaux, des fouilles archéologiques, des entretiens ethnographiques et des reconstitutions de paysages.
Histoire La discipline est apparue en plusieurs lieux distincts, initiée par des chercheurs qui partageaient un intérêt commun pour la question de l'écologie et de l'histoire, tout en ayant des approches diverses. C'est Edward Smith Deevey, Jr. qui, dans les années 1960, a utilisé en premier cette expression pour désigner une méthodologie qui était en développement depuis longtemps. Edward Deevey a souhaité rapprocher les pratiques d'une « écologie générale » étudiée expérimentalement en laboratoire, avec une « écologie historique » s'appuyant sur des témoignages recueillis sur le terrain. Par exemple, il a utilisé la datation au radiocarbone pour réconcilier les successions de plantes et d'animaux des biologistes avec les séquences de culture matérielle et de sites découverts par les archéologues.
Dans les années 1980, des membres du département d'histoire de l'Université de l'Arkansas ont organisé une série de conférences intitulée « Ecologie historique : essais sur l'environnement et le changement social ». Relevant les préoccupations croissantes du public au sujet de la pollution et de la diminution des ressources naturelles, les auteurs ont amorcé un dialogue avec des chercheurs dont la spécialité recouvrait les sciences sociales. Les publications ont souligné l'importance de comprendre les structures sociales et politiques, les identités personnelles, les perceptions de la nature et la multiplicité des solutions aux problèmes environnementaux.
L'émergence de l'écologie historique en tant que discipline cohérente a été motivée par un certain nombre de projets de recherche à long terme en écologie historique des environnements tropicaux, tempérés et arctiques, notamment :
Le projet d'Écologie historique des Mayas d'Edward Deevey (1973-1984), rassemblant archéologues et biologistes, a combiné des données provenant de sédiments lacustres, de modèles de peuplement et de matériaux provenant de fouilles réalisées dans le Petén, au Guatemala, pour réfuter les hypothèses selon lesquelles un effondrement des zones urbaines mayas était dû à un problème de production alimentaire.
Le projet du Paysage bourguignon de Carole L. Crumley (1974-présent), par une équipe de recherche multidisciplinaire, vise à identifier les multiples facteurs qui ont contribué à la durabilité à long terme de l'économie agricole bourguignonne.
Le projet Inuit-Norse de Thomas H. McGovern (1976-présent) utilise l'archéologie, la reconstruction environnementale et l'analyse textuelle pour examiner l'écologie changeante des colonisateurs nordiques et des peuples autochtones du Groenland, d'Islande, des îles Féroé et des Shetland.
L'écologie historique a étendu son domaine d'étude aux environnements côtiers et marins :
Le projet de sanctuaire marin national de Stellwagen Bank (1984-présent) étudie le cas de la pêche à la morue au Massachusetts entre le et le au travers de documents historiques.
Les chercheurs du projet d'écorégion des récifs coralliens des Florida Keys (1990-présent) du Institut d'océanographie Scripps étudient des documents d'archives, notamment des descriptions d'histoire naturelle, des cartes et des graphiques, des documents familiaux et personnels, ainsi que des documents d'État et coloniaux afin de comprendre les conséquences de la surpêche et de la perte d'habitats dans les Florida Keys, qui hébergent le troisième plus grand récif de corail au monde.
Le projet d'écologie historique du sanctuaire marin de Monterey Bay (2008-présent) cherche à collecter des données historiques pertinentes sur la pêche, la chasse à la baleine et le commerce des fourrures d'animaux aquatiques afin de constituer une base de référence pour les restaurations environnementales de la côte californienne.
Interdisciplinarité vignette| Un exemple de nature artificielle : à Idaho Falls, ces chutes d'eau ont remplacé celles d'origine naturelle. Du fait de la complexité de son objet, l'écologie historique est interdisciplinaire, dans la continuité de l'histoire intellectuelle de l'anthropologie environnementale. Depuis l'époque de Platon, les chercheurs occidentaux savent qu'histoire des changements environnementaux et histoire humaine peuvent être séparées. Plusieurs idées ont été utilisées pour décrire les interactions des humains avec leur environnement, la première étant le concept de la Scala naturæ, ou grande chaîne de la vie. Ce concept considère que toutes les formes de vie sont ordonnées, les humains étant sa forme la plus élevée, du fait de sa connaissance et de sa capacité à modifier la nature. Il conduit au concept d'une autre nature, qui serait artificielle, conçue ou modifiée par l'Homme, par opposition à une nature qui se concevrait elle-même.
L'intérêt pour la transformation de l'environnement a continué de croître aux , et siècles, introduisant de nouvelles approches intellectuelles. Parmi ces approches, on trouve le déterminisme géographique, développé par le géographe Friedrich Ratzel. Selon cette approche, ce ne serait pas les conditions sociales, mais les conditions environnementales, qui déterminent la culture d'une population. Friedrich Ratzsel considérait également que la nature limitait les humains, leurs comportements étant limités et définis par leur environnement. Plus tard, Franz Boas a adopté un point de vue historique pour réfuter le déterminisme environnemental, affirmant que ce n'est pas la nature, mais les spécificités de l'histoire, qui façonnent les cultures humaines. Si l'approche de Franz Boas reconnaissait bien que l'environnement puisse imposer des limites aux sociétés, il affirmait que chaque environnement a un impact différent sur chaque culture. L'écologie culturelle de Julian Steward est considérée comme une fusion du déterminisme environnemental et de l'approche historique. Selon Julian Steward, ce n'est ni la nature, ni la culture qui ont le plus d'impact sur une population, mais plutôt le mode de subsistance utilisé dans un environnement donné.
Cherchant à s'éloigner de l'écologie culturelle, l'anthropologue Roy Rappaport a introduit le champ de l'anthropologie écologique dans l'écologie historique. Les études en anthropologie écologique empruntent fortement aux sciences de la nature, et en particulier le concept d'écosystème à l'écologie des systèmes, ou théorie des systèmes. Dans cette approche, les écosystèmes sont considérés comme s'autorégulant et revenant à un état d'équilibre. Cette théorie considère les populations humaines comme statiques et agissant en harmonie avec l'environnement.
Plusieurs chercheurs, dont l'anthropologue Eric Wolf, ont permis de préciser le périmètre de l'écologie historique, en prenant en compte les dimensions temporelles et spatiales de l'histoire et des cultures, plutôt qu'en continuant à considérer les populations comme statiques. Ces critiques ont renforcé la nécessité de considérer la nature historique, culturelle et évolutive des paysages et des sociétés. L'écologie historique a alors pu se développer en tant que discipline scientifique pour étudier tous les types de sociétés, simples ou complexes, et leurs interactions avec l'environnement dans l' espace et le temps .
Le cas des paysages En écologie historique, un paysage est défini comme une zone d'interaction entre une culture humaine et l'environnement non humain. Le paysage est une manifestation physique de l'histoire en perpétuel changement. L'écologie historique revoit la notion d'écosystème et la remplace par celle de paysage : là où un écosystème est statique et cyclique, un paysage est historique. Alors que le concept d'écosystème considère que l'environnement essaie sans cesse de retrouver un état d'équilibre, le concept de paysage considère la « transformation du paysage » comme un processus évolutif. Les paysages ne reviennent pas à un état d'équilibre, mais sont comme des palimpsestes de perturbations qui se succèdent sur le même environnement. L'utilisation de la notion d' « paysage » au lieu de celle « d'écosystème » comme unité centrale d'analyse est aujourd'hui au cœur de l'écologie historique.
Les perturbations anthropiques vignette| Canal d'irrigation artificiel Tout au long de son histoire, Homo sapiens a interagi avec son environnement, influençant de manière durable les paysages du monde entier. Les humains modifient parfois activement leurs paysages ; à d'autres moments, c'est par le biais d'effets secondaires que leurs actions modifient les paysages. Dans ce dernier cas, on appelle les changements des perturbations médiées par l'homme. Les mécanismes à l'origine de ces perturbations sont variées, et peuvent aussi bien être avantageuses ou délétères.
Tout à la fois destructeur et parfois constructif, le feu anthropique est la perturbation anthropique la plus immédiatement visible, sans laquelle de nombreux paysages seraient dénaturés. Cela fait des milliers d'années qu'à travers le monde, les humains pratiquent l'écobuage des forêts, façonnant les paysages pour que ceux-ci répondent mieux à leurs besoins. Ils ont brûlé la végétation et les forêts pour obtenir de nouvelles surfaces cultivables, conduisant, parfois, à une diversité des espèces accrue. Aujourd'hui, en l'absence de populations indigènes qui, autrefois, pratiquaient des brûlages contrôlés (notamment en Amérique du Nord et en Australie), les feux de forêt d'origine naturelle se multiplient. De plus, il y a eu une déstabilisation « des écosystèmes les uns après les autres, et de nombreux éléments suggèrent aujourd'hui que la suppression des incendies par les Européens a conduit à des extinctions florales et fauniques ».