La corruption en Algérie est un phénomène économique et social. En 2024, l'Algérie était à la place du classement « indice de perception de la corruption » de l'ONG Transparency International,.
La corruption en Algérie concerne le secteur public comme le privé, allant de produits de première nécessité comme l'alimentation, les médicaments ou le tabac, mais aussi l’armement, la construction, ou l'exploitation des hydrocarbures qui représentent les deux tiers du budget de l’État et plus de 90 % des recettes à l'exportation. Elle peut prendre des formes variées qui ne s’accompagnent pas nécessairement d’une contrepartie monétaire : extorsion de fonds, népotisme, clientélisme, fraude ou trafic illicite et peut se greffer sur des réseaux parallèles de distribution des biens, de circulation des devises, permettant d’échapper au contrôle et à l’impôt. De bas en haut de l’échelle sociale, elle touche tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, sont en mesure de monnayer une position de pouvoir, et est le principal symptôme des dysfonctionnements politiques et économiques du pays dont elle se nourrit.
Selon le politologue Mohammed Hachemaoui, la corruption en Algérie, qui s'y est généralisée depuis l'indépendance du pays en 1962, n’est , mais . Autoritarisme et corruption y procèdent de logiques structurantes et se renforcent mutuellement : tandis que l’autoritarisme implique la détention du pouvoir par un groupe restreint d'individus, l'absence de contrôle et de contre-pouvoir fournissent un environnement idéal à la corruption politique. Ce constat fait de l'Algérie une bonne illustration d'un principe énoncé par la journaliste lauréate du prix Albert-Londres Marion Van Renterghem : .
La corruption en Algérie a un impact fort sur la liberté individuelle, notamment économique ou d'expression, le régime algérien étant enclin à réprimer tout comportement qui pourrait menacer son pouvoir ou son contrôle des ressources du pays. En conséquence, l'Algérie est en 2021 à la place du classement de l'indice de liberté économique du classée dans la catégorie (« réprimée »), et à la place du classement de la liberté de la presse de Reporters sans frontières.
Historique
Premières années après l'indépendance À la suite de son indépendance de la France obtenue en 1962, l’Algérie, à l'instar de l'Égypte de Nasser, bâtit sa politique économique sur un système dit de « socialisme arabe », organisé autour d'un « État entrepreneur ». Le modèle, défini dans le « programme de Tripoli », adopté par le Conseil national de la Révolution algérienne, consiste en une série de mesures, comme la nationalisation et la collectivisation des terres, la nationalisation des richesses minérales et énergétiques, la nationalisation du crédit, l'industrialisation, l'éradication de l'analphabétisme, ou encore la gratuité de la médecine.. Mais la mise en œuvre de ce modèle pose des problèmes institutionnels et politiques en raison d'importantes divergences entre acteurs de l'indépendance algérienne, ce qui débouche sur la crise de l'été 1962. Après la victoire du « clan d'Oujda », le premier président de l'Algérie indépendante Ahmed Ben Bella réaffirme la ligne socialiste de son gouvernement en prônant ..
vignette|Ahmed Ben Bella et Houari Boumédiène en 1962.|alt=Deux hommes assis échangent discrètement
Deux ans plus tard, le ministre de la Défense, le colonel Houari Boumédiène renverse le président Ahmed Ben Bella, démontrant l'échec du Front de libération nationale à rester uni après l'indépendance. Houari Boumédiène reste au pouvoir de 1965 à 1978, et dirige le pays d'une main de fer avec le soutien de l'armée dont il est issu, avec un dirigisme économique total. À l'instar de l'Union soviétique à la même époque, en raison de l’idéologie socialiste qui l’anime, l’État algérien est obsédé par la confiscation de tous les pouvoirs à la société, au premier rang desquels le pouvoir économique.
La Société nationale pour le transport et la commercialisation des hydrocarbures (Sonatrach) créée en 1963, s'octroie à partir de 1965 le monopole des champs pétroliers et gaziers. En 1971, la nationalisation des hydrocarbures suivie par le choc pétrolier de 1973 permet au gouvernement de lancer un vaste programme d'industrialisation et de développement agricole. Mais si la hausse des prix des hydrocarbures permet à l’État algérien d'augmenter fortement ses recettes à l'exportation, elle entretient en Algérie, rapidement victime de la « malédiction des ressources naturelles »., une économie rentière, distributrice de richesses qu’elle ne crée pas..
La diversification de l'économie algérienne portée par la « Stratégie algérienne du développement » ne se concrétise pas et l'économie algérienne reste très dépendante de la rente gazière et pétrolière, qui représente alors 97 % des recettes d’exportation et près des deux tiers des ressources budgétaires.
Années 1980 : libéralisation économique et émeutes vignette|Timbre célébrant le plan quadriennal d’industrialisation entre 1970 et 1973. Dans les années 1980, le successeur d'Houari Boumédiène, Chadli Bendjedid, constatant l'échec des politiques économiques de son prédécesseur, amorce une libéralisation économique, avec une transition vers l’économie de marché. mettant fin à certains monopoles d’État, dont celui du commerce extérieur.
Mais alors que cette transition promettait d'atténuer les opportunités de recherche de rente et de diminuer la corruption, c'est le contraire qui se produit. La concurrence et la grande quantité et variété de produits arrivant sur le marché entraînent la multiplication des intermédiaires et de « parrains » proches du gouvernement ou de l'armée, qui règlent la concurrence. Qui veut lancer une affaire doit être protégé tout au long de la chaîne commerciale, tandis que les entrepreneurs non-parrainés sont intimidés et écartés, ou doivent trouver des niches plus discrètes souvent vers le secteur informel.. Ce processus de libéralisation irréfléchie ne change rien à la nature rentière de l'économie dans laquelle les mécanismes d'accumulation et de distribution renforcent les inégalités.
Longtemps cachés à la population grâce à la redistribution de la rente pétrolière, les dysfonctionnements du modèle économique algérien éclatent au grand jour en , lorsque l'Algérie est secouée par de violentes émeutes qui touchent tous les principaux centres urbains du pays.. Les manifestants réclament la fin du parti unique incarné par le Front de libération nationale qui règne sans partage depuis l'indépendance obtenue plus tôt, dont la gestion du pays est très critiquée en raison de l'explosion de la pauvreté et de la dette extérieure. Après une féroce répression de l'armée faisant des centaines de morts parmi les manifestants, le président Chadli Bendjedid quitte le pouvoir et organise des élections législatives dans lesquelles le pluralisme est respecté pour la première fois de l'histoire du pays. Mais cet épisode reste un traumatisme pour les Algériens, qui percevaient l'armée algérienne comme l'héritière de l'Armée de libération nationale pendant la guerre d'indépendance, et non comme une force de répression..
Brève libéralisation politique entre 1988 et 1991 Les événements de 1988 aboutissent à un changement de gouvernement et à l'adoption d'une nouvelle Constitution en 1989 qui instaure la libéralisation de l'espace public à travers le multipartisme électoral, la liberté d'association et le retour de certains opposants.
Mais de tous les changements, c’est l’adoption de normes juridiques libérales. qui pose le plus de problèmes : les nouvelles règles entraînent une obligation de transparence dans les échanges entre les sociétés d’État algériennes et leurs associés, un changement mal vécu par ceux qui avaient monopolisé le marché . Ainsi, en le chef du gouvernement à l'initiative de ces réformes Mouloud Hamrouche est démis de ses fonctions et son programme stoppé, dès que celui-ci commençait les réformes structurelles visant l’assèchement des rentes et des situations rentières.
En , les élections législatives mettent le Front islamique du salut en position de remporter les deux tiers des sièges au second tour. Un tel résultat permettrait aux islamistes de modifier la constitution, ce qui est inacceptable pour les généraux . En , l'armée décide d'annuler les résultats et de se réimposer au pouvoir par la force, et dans le même temps d'enterrer définitivement les réformes politiques initiées en 1988 : c'est le début de la guerre civile algérienne.
1992 - 2002 : la « décennie noire » vignette|Blindés de l'armée algérienne dans les rues d'Alger en 1992.|alt=Un char d’assaut dans une rue encombrée de voitures Dans les années 1990, la « décennie noire » voit la corruption s'accentuer, alors que des régions entières délaissées par l’État sont livrées à la mainmise de réseaux locaux, assortie de prédations tant des groupes islamistes que militaires. Cette guerre qui fait plus de et des dégâts colossaux au niveau des infrastructures, provoque une fracturation du pays et augmente le nombre d'extorsions de fonds parfois en échange de vente forcée de services de protection et sécurité, dans un contexte d'insécurité et d'impunité généralisées..
Sur le plan politique, de 1991 à 1993, les gouvernements de Sid Ahmed Ghozali puis de Bélaïd Abdesselam, qui partagent tous deux le mythe du retour vers l’« ère bénie des hydrocarbures » répondant à tous les besoins de la population, tentent de réinstaurer un dirigisme économique centralisé. Mais la baisse du cours du baril de pétrole entre 1985 et 1999 provoque une forte chute des recettes à l'exportation et une explosion de la dette publique algérienne..
En , l’Algérie, en cessation de paiement, signe un accord de rééchelonnement de sa dette extérieure avec le Fonds monétaire international en échange de l’application d’un programme d’ajustement structurel comprenant notamment l'abandon du monopole de l’État sur le commerce extérieur et la réduction de moitié de la valeur du dinar. Cette « thérapie économique » conduit toutefois à plusieurs dérives, dont la prolifération des monopoles privés avec le bradage d’entreprises publiques à des hommes d'affaires proches du pouvoir, et la dégradation de la situation sociale de la population. La classe moyenne, majoritairement composée de fonctionnaires avant 1994, s'appauvrit, tandis qu'une part de l'économie du pays, initialement centralisée, bascule vers le secteur informel. Ses dizaines de milliers d’acteurs exercent principalement dans le commerce alimenté par des importations, ainsi que dans l’agriculture et la spéculation immobilière, privant l'État d’une grande partie des revenus fiscaux nécessaires à son fonctionnement.
En 1998, la remontée des prix internationaux des hydrocarbures ravive toutefois chez les dirigeants l’illusion d’une gestion administrée de l’économie, et ceux-ci abandonnent de nouveau les réformes économiques en cours.
La guerre civile prend fin après l'arrivée au pouvoir en 1999 d'Abdelaziz Bouteflika, ancien ministre des Affaires étrangères soutenu par l'armée, bénéficiant de sa relative virginité et de la nostalgie des Algériens de l'ère Boumediène. Bouteflika parvient à faire baisser les tensions avec la loi de « concorde civile » qui instaure des mesures pour inciter les insurgés islamistes à déposer les armes en contrepartie d'une réinsertion dans la vie civile. Mais malgré une embellie des finances du pays, toujours grâce à la manne pétrolière permettant l'achat de la paix sociale par diverses initiatives, l'économie du pays est toujours entravée par la corruption et le clientélisme. À noter enfin que ce plan de « réconciliation nationale » permet de conférer l’impunité non seulement aux insurgés islamistes, mais aussi aux généraux putschistes de janvier 1992.
De la présidence d'Abdelaziz Bouteflika au « Hirak »