La villa Majorelle, aussi surnommée autrefois villa Jika, est une maison de maître, ancienne propriété de Louis Majorelle, construite de 1901 à 1902, située à Nancy, dans le style École de Nancy. C'est une pièce maîtresse de l'architecture, typique de l'Art nouveau français.
Historique
Conception et réception initiale (1897-1907) L'artiste et entrepreneur Louis Majorelle, installé depuis 20 ans à Nancy, souhaite déplacer ses ateliers qu'il juge trop étroits. Il décide alors d'acheter un terrain à sa belle-mère, Mme Kretz, dans le quartier appelé alors Médreville : il s'agit d'un territoire composé essentiellement de terres agricoles et de quelques propriétés bourgeoises et faisait alors partie des terres que la municipalité de Nancy avait choisies pour étendre son urbanisation répondant à l'augmentation de la population. Il choisit, par commodité, de faire installer sa maison à proximité de ses ateliers.
En 1898, Louis Majorelle décide d'employer Henri Sauvage, un jeune architecte parisien que Majorelle a rencontré pendant ses études à Paris et avec lequel il a déjà travaillé pour le Café de Paris. Le choix de Sauvage s'explique par la volonté de Majorelle de maintenir des liens avec le milieu artistique parisien mais aussi parce que le seul exemple d'architecture innovante à l'époque à Nancy est l’œuvre d'Eugène Vallin, architecte mais aussi ébéniste et ainsi concurrent de Majorelle. L'architecte travaille avec la collaboration de Lucien Weissenburger, qui supervise aussi le chantier des usines Majorelle.
La rénovation extérieure de 2016-2017 met en évidence une construction rapide et économique de la villa : les pierres, de Savonnières et d'Euville, ne sont pas sélectionnées à l'avance en fonction de leur teinte, ce qui donne des façades polychromiques ; des pierres sont posées en délit, signe de méconnaissance ou de recherche d'économie ; certains joints sont creux, témoignant d'une exécution rapide de la construction au détriment de la pérennité de l'ouvrage. Sans doute en raison de l'inexpérience d'Henri Sauvage, dont il s'agit de la première construction, des erreurs de conception sont présentes dans la toiture en particulier sur la façade Nord : la complexité des couvertures et la proximité des pieds de couverture provoquent des infiltrations, créant rejaillissements et reflux sous les ardoises.
Les travaux se terminent en 1902 et l'ameublement, réalisation de Majorelle lui-même est finalisé la même année. Les peintures intérieures sont confiées à Francis Jourdain; la céramique, intérieure comme extérieure en grès émaillé, au jeune Alexandre Bigot; la ferronnerie à Louis Majorelle; les vitraux à Jacques Gruber et la maçonnerie, la pierre de taille et le béton armé à l'entreprise France-Lanord et Bichaton. Le choix de cette entreprise vient du fait qu'elle est la seule à Nancy à proposer le procédé Hennebique du béton armé, qui allie armures de fer rond et béton et est utilisé pour le plancher du rez-de-chaussée.
Si la presse artistique est enthousiaste, soulignant l'harmonie intérieur/extérieur de la villa ainsi que la lisibilité de l'articulation forme/fonction des volumes, en revanche, la presse locale n'en parle pas, sans doute désemparée devant la modernité du projet.gauche|vignette|Jacques Majorelle et sa grand-mère dans la villa Majorelle, 1908. Collection du musée de l'école de Nancy.La villa répond à deux fonctions : elle est lieu de travail et d'exposition de Louis Majorelle, qui y possède son atelier et qui en a réalisé les meubles, et lieu de la vie intime ; les pièces figuraient au catalogue Majorelle. Le salon démontre notamment l'importance de la vie familiale, où Jika (Jeanne Kretz, l'épouse de Louis Majorelle) jouait du piano.
La construction de la villa s'inscrit dans un contexte national et local de renouveau de l'architecture, en particulier sous les enseignements de Viollet-le-Duc : à la même époque sont construites les villas Victor Luc par Jacques-René Hermant (1903), Bergeret par Lucien Weissenburger (1904) et Lejeune (1902) et Huot (1903) par Émile André. Celui-ci se passionne pour la construction de la villa Majorelle, au point d'en dessiner balcon et terrasse et de réaliser des photographies du chantier.
En 1907, Majorelle décide de fermer la terrasse de la façade Nord.
Bombardement de 1916 La villa est partiellement détruite par un bombardement allemand en 1916, lors de la Première Guerre mondiale. Certaines parties de la villa sont détruites. Une fenêtre est alors bouchée, remplacée par un coq patriotique français, et le vitrail de Jacques Gruber de la cheminée du salon est détruit, remplacé par un nouveau vitrail aux motifs orientalisants sans doute inspirés du voyage de Jacques Majorelle, fils de Louis Majorelle, au Maroc.
Utilisation par le ministère des Ponts-et-Chaussées (1931) À la mort de Louis Majorelle, la famille vend le jardin et la villa au ministère des Ponts-et-Chaussées en 1931 qui en fera des bureaux pour l'administration. Le ministère adapte la villa à son usage : agrandissement de certaines fenêtres, installation d'un oriel sur la terrasse et d'un blockhaus pour se protéger des bombardements de la Seconde Guerre mondiale.
Le parc, quant à lui, est vendu à un promoteur immobilier qui le transforme en lotissement d'habitations.
Son mobilier est dispersé ; celui de la chambre à coucher est d'abord transporté par Jacques Majorelle dans sa villa de Marrakech, puis racheté lors d'une vente à Monaco le par la ville de Nancy et la direction des Musées de France pour être conservé au musée de l'École de Nancy dès 1982Véronique Baudoüin, « La villa Majorelle », Dossier de l'Art, , mai 2009, p. 82-85.. Depuis 2020, ce mobilier a retrouvé son emplacement initial dans la chambre qui était celle des époux Majorelle.
En 1999, Thierry Algrin mène des travaux de restauration de la façade Nord et d'une partie de la façade Est.
Possession par la ville de Nancy (à partir de 2003) La villa devient propriété de la ville de Nancy en 2003. La même année, le musée de l'école de Nancy, qui gère les visites de la villa, achète un album photographique familial réalisé par Louis Majorelle entre 1905 et 1911, qui témoigne à la fois de la vie familiale dans la villa et de l'aménagement initial des différentes pièces. Cet album est d'autant plus important que très peu d'archives de la construction de la villa persistent : celles d'Henri Sauvage n'ont pas été conservées, celles de Lucien Weissenberg ont brûlé et celles de France-Lanord ont subi une inondation.
En 2004, à la suite de la chute d'une des mitres de cheminée, l'ensemble d'entre elles est retiré et mis en dépôt au musée de l'École de Nancy, pour ne retourner sur la villa que lors de la restauration de 2017. En 2013, la ville mène une campagne d'entretien de pieds de couvertures réalisée sous la supervision de l'architecte Alexander Entzer. Puis, en 2016, elle fait l’objet de travaux plus ambitieux, à la fois de rénovation extérieure, en 2016 et 2017, puis de rénovation intérieure en 2018 et 2019. Pendant cette première phase des travaux, seuls le rez-de-chaussée et l'atelier restent visitables, avec le reste des pièces occupées par le musée de l'École de Nancy et le service territorial d'architecture et du patrimoine de Meurthe-et-Moselle. L'objectif est de retrouver au maximum l'état de la villa à son ouverture en 1902, tout en conservant les évolutions voulues par Majorelle jusqu'à sa mort en 1926 ; ce parti-pris permet de mettre en valeur l'un des principes fondamentaux de l'Art nouveau, la cohérence globale, en particulier intérieur/extérieur. Cette rénovation s'appuie à la fois sur l'album photographique et sur le catalogue Majorelle, où les photographies du salon, de la salle à manger et de la cage d'escalier de la villa servaient d'argument commercial. Concernant la rénovation extérieure, outre la réinstallation des mitres de cheminée, elle vise à remettre en état les grès émaillés, à la restitution des couvertures d'ardoise et à la restitution de la polychromie. L'Atelier Grégoire André remporte la maîtrise d’œuvre de la rénovation et effectue le travail avec 11 entreprises et restaurateurs : ils rénovent les parquets abîmés, mosaïques, terrazzo, restaurent les peintures au pochoir, les vitraux et les éléments en grès flammé, ainsi que les boiseries, noircies par le temps. Le bow-window est détruit, redonnant à la terrasse son aspect à la mort de Louis Majorelle. Cette rénovation intérieure permet aussi de pérenniser le bâtiment en y installant un meilleur système électrique, de chauffage et de ventilation ainsi que de rendre le lieu plus adapté à sa fonction touristique, en installant une billetterie et un vestiaire à l'emplacement de la cuisine et de l'office et des outils de médiation dans les pièces. Malgré les sondages effectués sur les murs, il n'est pas possible d'en restaurer l'aspect d'origine, aussi le choix est fait de réaliser une peinture à l'huile avec glacis pour en donner des aspects de matière.
L'aménagement intérieur se fait de trois manières. Certains des meubles sont d'origine, tels que l'ensemble de la salle à manger et de la chambre à coucher, tous deux provenant des collections du musée de l'École de Nancy qui avait, depuis 1984, une politique d'acquisition des meubles de la villa ; d'autres œuvres d'origine proviennent de dons ou d'achats spécifiques au moment de la rénovation.
Une seconde partie des meubles correspond à des copies identiques à celles d'origine, comme l'aménagement pommes de pins du salon, racheté à un particulier en 2018. Enfin, en ce qui concerne les arts décoratifs, comme il n'était pas possible de retrouver les pièces exactes possédées par Majorelle, le choix est fait d'exposer des pièces issues de la collection du musée de l'École de Nancy, en favorisant celles réalisées par Majorelle lui-même ou des artistes avec lesquels il a travaillé (frères Daum, Keller, Guérin, Rambervilliers ou les frères Mougin), rénovées pour l'occasion. vignette|upright|Visite guidée dans la villa Majorelle, 2013.
La villa a rouvert ses portes au public en . La salle de bain, la penderie et d'autres pièces dédiées à la présentation du contexte de l'Ecole de Nancy seront rénovées lors d'une ultime phase de travaux à venir.
Architecture
Volumes left|thumb|Entrée.|100px La conception de la villa aux trois étages, par Sauvage et Weissenburger, représente l'exemple du déploiement de l'architecture Art nouveau dans Nancy, avec plusieurs fenêtres en demi-cercles et des motifs floraux couvrant les extérieurs. Majorelle produisit lui-même les ferronneries ainsi que le mobilier intérieur, les lambris ou encore le majestueux escalier.
Louis Majorelle choisit d'installer son atelier au dernier étage de la villa, sous le toit à pignons, avec une somptueuse baie vitrée arquée aux formes évoquant les branches d'un arbre, et un balcon belvédère. Le rez-de-chaussée sert aux pièces de réception et de service (cuisine, salle à manger...) ainsi que de salle d'exposition pour les productions de Majorelle. Le premier étage accueille les chambres. Les combles sont dévolus à l’hébergement des domestiques et à l'atelier de Majorelle.
L'architecture se veut légère, lumineuse et asymétrique. Elle cherche délibérément à rompre avec le conformisme. L'intérieur présente, au milieu de vastes volumes ornés de motifs floraux évoquant par exemple la monnaie-du-pape, si chère à l'École de Nancy, thème repris sur certains vitraux de la villa, dessinés par Jacques Gruber. Les peintures de la salle à manger sont l'œuvre de Francis Jourdain, et d'Henri Royer pour le reste des frises. Une monumentale cheminée en céramique, créée par Alexandre Bigot, trône au centre de la salle à manger et évoque les flammes et la lave en fusion.