Juan Antonio Suanzes Fernández (Ferrol, 1891 - Madrid, 1977) était un militaire, ingénieur naval et homme politique espagnol, deux fois titulaire du portefeuille de l’Industrie (1938-1939 et 1945-1951), et cofondateur, puis premier président, de l’Institut national de l'industrie (INI).

Originaire du ghetto militaire de Ferrol , où il eut pour camarades de jeu et d’études Francisco Franco et Camilo Alonso Vega, il suivit une formation d’officier de marine, complétée plus tard par un cursus d’ingénieur naval, et mena jusqu’en 1919 une carrière dans la marine de guerre, avant d’être embauché par la SECN, entreprise espagnole de construction navale, fondée en partenariat avec la britannique Vickers (cette dernière censée apporter ses compétences, mais en réalité très jalouse de son savoir-faire) et adjudicataire de la construction navale militaire espagnole. Ulcéré par la dépendance de l’Espagne vis-à-vis de l’étranger (en particulier pour les pièces détachées) et par les tentatives de mainmise sur la SECN par son coactionnaire britannique, Suanzes entra en conflit ouvert avec sa direction et finit par démissionner en 1934, pénétré désormais de la nécessité d’une souveraineté économique nationale et de l’impératif d’industrialiser l’Espagne.

Ayant rallié le camp nationaliste en 1936, il se vit bientôt confier par son ami intime Franco plusieurs missions, celle d’abord de renflouer les navires sabordés pendant la Guerre civile et obstruant les ports espagnols, puis celle de mettre sur pied (en 1941) et de diriger l’INI, grande institution industrielle et financière publique, vouée à réaliser l’autosuffisance nationale et l’industrialisation du pays, et appelée à devenir un acteur essentiel de la politique économique lors de la phase dite « autarcique » de la dictature franquiste. Virent ainsi le jour, à la faveur de ce capitalisme d’État, un ensemble d’entreprises publiques ou semi-publiques dans les domaines de l’industrie lourde, de l’énergie, du pétrole, de l’automobile etc. Le bilan mitigé de ces opérations, et de la politique autarcique en général, conduisit Franco vers la fin de la décennie 1950, sous l’influence des dénommés « technocrates », à changer de cap et à adopter une politique économique nouvelle faite de libéralisation et d’ouverture sur l’extérieur. Suanzes, cramponné aux anciens concepts, se brouilla durablement avec le Caudillo, démissionna en 1963 et se détourna de la vie publique.

Biographie

Origines familiales et formation

Né dans une famille qui appartenait depuis les au groupe des familles ferrolanes traditionnellement liées à la marine espagnole, Juan Antonio Suanzes Fernández avait pour père Saturnino Suanzes Carpeña, qui, membre du Corps général de la marine, avait participé à quelques campagnes militaires, mais qui allait se distinguer — et acquérir une certaine réputation — par son engagement dans l’enseignement, dirigeant en effet la plus importante des écoles préparatoires de Galice vouées à former les candidats cadets à l’entrée dans l’École navale de Ferrol.. L’enseignement donné dans ces centres de préparation à l’Académie navale était de façon générale, et celle du père de Suanzes en particulier, de bien meilleure qualité, comme l’observait Francisco Franco, « parce qu’il existait plusieurs académies, avec un nombre d’élèves limité, dirigées par des officiers de marine ou des militaires, et parvenues à une grande réputation en raison de succès obtenus aux concours d’entrée : parmi elles, je choisis pour en être élève celle qui était dirigée par un capitaine de corvette, don Saturnino Suanzes ». Les cours de cet établissement, baptisé collège Notre-Dame-du-Carmel, étaient dispensés à bord de la frégate Asturias, dans la rade de Ferrol elle-même.

À Ferrol s’était formée — selon le terme de Bennassar — une microsociété d’adolescents, composée des Franco Bahamonde, de leurs cousins Franco Salgado-Araújo (dont Pacón), et des De la Puente Bahamonde, qui retrouvaient d’autres compagnons d’études et de jeux, comme Pedro Nieto Antúnez, Juan Antonio Suanzes ou Camilo Alonso Vega, qui tous entreront dans la carrière militaire et, à la suite de Franco, investiront les allées du pouvoir, à la seule exception de Ricardo de la Puente Bahamonde, qui choisira le camp républicain. Toutes ces familles étaient prolifiques : Juan Antonio Suanzes p. ex. avait 5 frères et sœurs, et lui-même allait engendrer 10 enfants..

Ces antécédents familiaux ont sans doute favorisé l’inscription en 1903 du jeune Juan Antonio à l’École navale de Ferrol, avec le statut d’aspirant de la Marine, alors qu’il n’avait encore que douze ans. Il y eut pour camarades de promotion, entre autres, Alfredo et Luis Guijarro, José Crespo et le frère du futur Caudillo, Nicolás Franco Bahamonde, que Suanzes qualifia de « surdoué », mais de qui par ailleurs il ne se priva pas ensuite de critiquer vertement le comportement professionnel et les mœurs..

Il y a lieu d’insister sur l’importance pour Juan Antonio Suanzes de ce contexte familial, en ceci, d’une part, que son éducation militaire renforça chez lui sa sensibilité patriotique, et d’autre part, que sa proximité avec la famille Franco fut déterminante pour le choix de sa personne à des postes de responsabilité pendant une grande partie du régime franquiste.

Carrière dans la marine espagnole

En 1906, trois ans après son inscription à l’École navale, il fut fait garde-marine et reçut sa première affectation sur le vétuste navire garde-côtes Numancia, puis fut assigné au vieux cuirassé Pelayo. Il gravit ensuite rapidement les échelons, montant au grade d’enseigne de frégate en 1908 et d’enseigne de vaisseau en , fut affecté au poste de commandement d’artillerie de Ferrol, puis prit part à plusieurs campagnes comme membre d’équipage de différents bâtiments de la marine, dont, l’année suivante, le Reina Regente, sur lequel il restera jusqu’en , la canonnière Marqués de Molíns, et, peu après, le yacht royal Giralda. En , Suanzes alla rejoindre la commission d’inspection de Ferrol, dans le but de faire partie bientôt de l’équipage initial du cuirassé España, qui avait été nouvellement livré à la marine et où il restera jusqu’à fin 1914, date à laquelle il fut à nouveau assigné au Reina Regente.

La décision du ministre de la Marine, Augusto Miranda, portant que les officiers du Corps général avaient désormais accès à l’École d’ingénieurs et de machinistes de la marine, créée à Ferrol peu avant dans le but de mettre en œuvre le programme de constructions navales militaires, signifia un tournant dans la trajectoire professionnelle de SuanzesÀ propos de cette école, voir : .. Faisant partie de la première promotion de cette Académie, où figuraient également d’autres ingénieurs appelés à exercer d’importantes responsabilités tant dans la construction navale que dans la vie politique, tels que Áureo Fernández Ávila, Nicolás Franco ou Federico Beigbeder Atienza, il décrocha en 1917 le titre d’ingénieur de marine. L’activité professionnelle de Suanzes en tant qu’ingénieur de la marine militaire, qui s’étala entre 1917 et 1922, était axée principalement sur le professorat à l’École navale, qui venait d’être transférée de Ferrol à San Fernando, non loin de Cadix. En , il contracta mariage avec Joaquina (« Tina ») Mercader y Bofill (née à Barcelone en 1897), fille de l’amiral Pedro Mercader, ce qui consacra l’union de deux des familles de Ferrol détenant un rôle majeur dans la marine. Après que Suanzes eut été nommé professeur titulaire de mécanique à l’École navale, le couple élut domicile à San Fernando. En 1921, Suanzes fut promu lieutenant-colonel du génie naval.

Carrière dans l’entreprise de construction navale SECN (1922-1934)

Convaincu du rôle stratégique de la marine, militaire autant que marchande, pour la souveraineté de l’Espagne, Suanzes s’engagea dans la difficile œuvre de reconstitution de la flotte espagnole, œuvre qu’il s’employa à réaliser au sein de la compagnie Sociedad Española de Construcción Naval (en abrégé La Naval, appelée aussi La Constructora, ci-après désignée par son sigle SECN), fondée comme société d’État en 1908, et en exécution d’une série de plans de construction navale élaborés par les pouvoirs publics en 1908, 1925 et 1926.

La SECN avait été fondée en 1908 sous la patronage d’entrepreneurs et d’institutions financières basques, et avec l’importante participation de la firme britannique Vickers, qui apportait son savoir-faire industriel et prenait à son compte la gestion de l’entreprise. La SECN avait été désignée adjudicataire à l’issue du concours d’appel d’offres organisé par la marine espagnole en vue de son important programme de nouvelles constructions navalesLa procédure suivie, entre la publication du cahier des charges le et l’attribution du marché à la SECN l’année suivante, était entachée d’ambigüités et d’abus de pouvoir plus ou moins maquillés. Certains chercheurs affirment que, malgré toutes les arguties utilisées pour légitimer l’adjudication du marché, la décision de choisir Vickers avait déjà été prise lors d’une entrevue tenue à Carthagène entre les monarques britannique et espagnol, les 8 et , où furent passés des accords concernant certains aspects de la politique méditerranéenne, et selon toute probabilité, des sujets furent également abordés en relation avec la possibilité que quelque firme britannique cède sa technologie navale à l’Espagne. Du reste, cette adjudication douteuse eut plusieurs tenaces opposants. Cf. .. Suanzes fit partie de la direction de la SECN, à partir de son retrait de la carrière militaire en 1922 jusqu’en 1934. Le parcours professionnel de Suanzes dans cette société le conduisit d’abord à la direction du chantier naval de Carthagène entre 1922 et 1926, laps de temps où furent livrés six sous-marins et trois destroyers, puis l’envoya prendre les rênes du chantier naval de Ferrol de 1926 à 1932 pour y réaliser les projets de construction des croiseurs Canarias et BalearesQuand à l’issue du concours d’appel d’offres le marché de l’Escuadra fut adjugé en août 1908 à la SECN, Basil Zaharoff, alors l’un des principaux conseillers et actionnaires de la Vickers Sons & Maxim, acquit par là une position importante dans l’état-major de la compagnie hispano-britannique. Cette situation lui servit, à lui et à la Vickers, à mettre la main sur un site de production de plus au bénéfice de son vaste système de commerce des armes. Tout en tirant des avantages commerciaux de la SECN, Vickers prenait soin de ne faire partager ses connaissances techniques aux Espagnols que dans certaines limites. Cette trame était habilement ourdie par Zaharoff, avec la complicité de quelques personnalités espagnoles influentes. Cf. ..