Pendant la Seconde Guerre mondiale, environ enfants polonais, ainsi qu'un nombre indéterminé d'enfants d'autres nations, ont été arrachés à leurs foyers et transférés de force en Allemagne nazie à des fins de travail forcé, d'expérimentation médicale et de germanisation.
Ces enlèvements visaient à obtenir et germaniser des enfants présentant une apparence aryenne et nordique, car les dirigeants nazis pensaient que leurs ascendants étaient des colons allemands qui avaient migré en Pologne. Ces enfants, catégorisés comme « racialement précieux », étaient germanisés malgré eux dans des centres puis expédiés dans des familles allemandes et les écoles primaires des Schutzstaffel (SS).
L'association « Enfants volés : les victimes oubliées » (Geraubte Kinder - Vergessene Opfer e.V.), basée en Allemagne, représente les victimes des enlèvements Forgotten victims: Polish children abducted during World War II still seeking truth. Monika Sieradzka. 2017. Deutsche Welle.
Contexte
Dans un discours célèbre prononcé le à Obersalzberg devant ses chefs militaires, Adolf Hitler approuve l'assassinat sans pitié ni merci de tous les hommes, femmes et enfants d'ethnie ou de langue polonaise.
Le , Hitler décrète que Heinrich Himmler, dont le titre à l'époque est Reichskomissar für die Festigung deutschen Volkstums, devient responsable des mesures appliquées aux populations dans les territoires occupés. La création du programme d'enlèvement d'enfants figure très probablement dans un document intitulé Rassenpolitisches Amt der NSDAP. Le , Himmler reçoit un document de 40 pages intitulé : « La question du traitement des populations dans l'ancien territoire polonais sous l'angle de la politique raciale ». Le dernier chapitre de ce document porte sur les enfants polonais « racialement précieux » et les stratégies pour les rafler de force dans le cadre des programmes et objectifs nazis :
Himmler indique les directives particulières pour l'enlèvement des enfants polonais dans deux documents : Einige Gedanken ueber die Behandlung der Fremdenvoelker im Osten (« quelques idées sur le traitement des étrangers de l'Est ») daté du et un memorandum top-secret daté du : « Le traitement des étrangers raciaux de l'Est ». Himmler « décrit aussi les grandes lignes de l'administration de la Pologne annexée et du Gouvernement général, à savoir les travaux forcés pour les Polonais et l'enlèvement d'enfants choisis selon des critères raciaux à des fins de germanisation ».
La stratégie de Himmler comprend entre autres ces points clés : Sur le territoire polonais ne resteraient que quatre écoles primaires où l'instruction serait rudimentaire. Les enfants y apprendraient à compter jusqu'à seulement 500, à écrire leur propre nom et entendraient que Dieu enjoint aux Polonais de servir les Allemands. L'apprentissage de l'écriture était considéré comme superflu pour la population polonaise. Les parents qui souhaiteraient une meilleure instruction pour leurs enfants devraient obtenir un permis spécial auprès de la SS et de la police. Ce permis serait accordé aux enfants catégorisés comme « racialement précieux ». En revanche, les enfants catégorisés en tant que « faible valeur raciale » ne recevraient aucune instruction supplémentaire. Chaque année se tiendrait une sélection des enfants âgés de six à dix ans selon les critères raciaux nazis. Les enfants correspondant au profil germanique seraient emmenés en Allemagne, recevraient un nouveau nom et seraient germanisés. Ce plan vise à détruire les Polonais en tant que groupe ethnique en laissant en Pologne une importante population d'esclaves qui serait exploitée au cours des dix prochaines années. Au bout de 15 ou 20 ans, les Polonais seraient entièrement exterminés.
Le , Hitler approuve les directives de Himmler et ordonne que des exemplaires soient adressés aux principaux services de la SS, aux Gauleiters des territoires occupés en Europe centrale et au gouverneur de Pologne ; il ordonne aussi que l'enlèvement des enfants polonais, pour en sélectionner les représentants aryens, devienne une priorité dans ces territoires.
Himmler a réfléchi à l'idée de lancer des projets similaires en France occupéeHitler, Adolf; Gerhard Weinberg (2007). Hitler's table talk, 1941-1944: his private conversations, p. 303. Enigma Books.. D'après les Libres propos d'Adolf Hitler, Himmler pense que le « problème français » trouverait sa meilleure issue dans des prélèvements annuels d'enfants racialement sains, choisis dans la « population germanique de France ». Il souhaite qu'ils soient placés dans des pensionnats allemands, afin de les séparer de leur nationalité française « accidentelle » et de favoriser chez eux la prise de conscience de leur « sang germanique ». Hitler répond que « les tendances de petite bourgeoisie religieuse du peuple français rend pratiquement impossible le sauvetage des éléments germaniques tenus dans les griffes de la classe dirigeante de ce pays ». Martin Bormann en revanche pense que cette stratégie est intelligente.
Conditions de transfert
vignette|droite|Vol d'enfants polonais pendant l'opération nazie Action Zamość.
Les enfants, dont quelques-uns de Lidice, sont enlevés de force, souvent après l'assassinat de leurs parents dans les camps de concentration ou leur exécution en tant que « partisans »Lynn H. Nicholas, Cruel World: The Children of Europe in the Nazi Web p 253-4 . Certains enfants sont prétendument issus d'une relation entre des soldats allemands et des mères étrangères ; d'autres qualifiés d'« orphelins allemands » élevés dans des familles non allemandes Limited preview. Google Livres.. Il est vrai que les orphelinats et les résidences pour enfants, ainsi que les enfants placés dans des familles d'accueil, forment la cible prioritaire car les nazis croient que les Polonais, dans une stratégie délibérée et systématique, ont « polonisé » des enfants d'origine allemandeLynn H. Nicholas, Cruel World: The Children of Europe in the Nazi Web p 244-5 .
Sélection thumb|250px|Kinder-KZ (en rouge, numéro 15) au ghetto de Łódź. Lieu de sélection des enfants.
Les enfants sont placés dans des camps spéciaux temporaires relevant des services de santé, ou du Lebensborn, appelés Kindererziehungslager (« camps d'éducation pour enfants »). Ils passent ensuite par une procédure spéciale de « sélection de la qualité » ou de « sélection raciale » : un examen racial approfondi conjugué à des tests psychologiques et des examens médicaux menés par des experts du RuSHA ou d'autres médecins. La « valeur raciale » d'un enfant est déterminée pour le rattacher à l'une des 11 catégories selon les proportions de son corps, la couleur de ses yeux et de ses cheveux, la forme de son crâne...
Pendant cette procédure, les enfants sont partagés en trois groupes : « croissance démographique souhaitée » () ; « croissance démographique acceptable » () ; « croissance démographique indésirable » ().
Un enfant qui satisfait aux « critères raciaux » peut néanmoins être assigné au deuxième groupe s'il présente des traits comme « tête de forme ronde » en termes d'indice céphaliqueLynn H. Nicholas, Cruel World: The Children of Europe in the Nazi Web p 250 . Des enfants sont rattachés au troisième groupe s'ils sont atteints de tuberculose, s'ils présentent une forme crânienne « dégénérée » ou « des traits gitans »Lynn H. Nicholas, Cruel World: The Children of Europe in the Nazi Web p 251 . Une petite fille qui portait une légère marque de naissance aurait été rejetée si celle-ci eut été plus grandeGitta Sereny, "Stolen Children", rpt. in Jewish Virtual Library (American-Israeli Cooperative Enterprise). Accessed September 15, 2008. (Reprinted by permission of the author from Talk [November 1999].).
Ces examens raciaux déterminent l'avenir des enfants, qui sont soit tués, soit envoyés en camp de concentration, soit confrontés à d'autres conséquences. Par exemple, si un enfant est retiré de force à ses parents, les « examens médicaux » peuvent être menés en secret et sous un prétexte quelconque.
Certains jeunes sont considérés comme d'authentiques allemands et, parmi eux, des enfants sont issus de parents exécutés parce qu'ils ont résisté à la germanisation.
Procédures administratives des nazis
Une fois passés par la sélection, les enfants âgés de 6 à 12 ans sont expédiés vers des foyers spéciaux. Leurs noms sont modifiés pour correspondre à une consonance allemandeLynn H. Nicholas, Cruel World: The Children of Europe in the Nazi Web p. 249 . Les enfants sont obligés d'apprendre l'allemand et, s'ils persistent à s'exprimer en polonais, ils sont battus. Ils entendaient que leurs parents étaient morts, même si ce n'était pas la vérité. Les enfants qui refusent d'apprendre l'allemand ou qui se souviennent de leurs origines polonaises sont renvoyés dans les camps pour jeunes en Pologne.
Les autorités sont réticentes à autoriser l'adoption officielle des enfants car les procédures risquent de révéler leurs origines polonaises. Et de fait, certains enfants subissent des maltraitances quand leurs parents adoptifs découvrent qu'ils sont polonais. En outre, l'adoption pose problème parce qu'une surveillance ou des compléments d'information risquent de révéler des problèmes concernant l'enfant. Dans le cas d'une fillette adoptée, Rosalie K., des preuves ont montré que sa mère était épileptique et les autorités, malgré les souhaits de sa famille allemande d'adoption, ont immédiatement décidé que la germanisation, l'instruction et l'adoption de l'enfant ne sont plus justifiéesLynn H. Nicholas, Cruel World: The Children of Europe in the Nazi Web p 251-2 . Quand des parents adoptifs demandent un certificat d'adoption, des documents falsifiés leur sont remis.
Expérimentations médicales
Les enfants qui ne réussissent pas les examens et critères impitoyables des nazis sont envoyés comme cobayes pour des expérimentations dans des centres spéciaux. Les enfants qui y sont envoyés ont entre 8 mois et 18 ans. Deux de ces centres se trouvent en Pologne occupée ; l'un d'eux, Medizinische Kinderheilanstalt, est à Lubliniec en Haute-Silésie. Les enfants y sont aussi victimes d'« euthanasie » forcée. Le second centre se trouve à Cieszyn. Les jeunes prisonniers reçoivent des substances psychoactives, chimiques ou autres à des fins d'expérimentation médicale, bien que l'objectif véritable de ces procédure consiste à exterminer en masse les victimes.
Heuaktion vignette|droite|Czesława Kwoka fait partie des nombreux enfants polonais assassinés à Auschwitz.
Le , Gottlob Berger, co-auteur du pamphlet Der Untermensch et promoteur du pamphlet Mit Schwert und Wiege (« avec l'épée et le berceau ») pour recruter des non-Allemands, propose à Heinrich Himmler le plan top-secret « Heuaktion » selon lequel la 9e armée procédera à l'« évacuation » de à enfants âgés de 10 à 14 ans depuis le territoire du centre militaire pour les faire travailler au service du Troisième Reich.
Heuaktion n'a pas été appliqué à grande échelle, peut-être à cause des arguments en sa défaveur : . Toutefois, entre mars et , jeunes de 10 à 18 ans sont déportés de Biélorussie pour travailler dans le complexe militaro-industriel allemand..
Statistiques