Léon Issaakovitch Chestov (en ), né Yehuda Leyb Schwarzmann () le à Kiev (aujourd'hui Ukraine) et mort le à Paris Acte de décès (avec date et lieu de naissance) à Paris , n° 2131, vue 15/31., est un avocat, écrivain et philosophe.

Il étudie la philosophie rationaliste de la tradition grecque et influence, dès 1933, Albert Camus, notamment dans Le Mythe de Sisyphe Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, in Essais, Paris, Gallimard, , 1981, . et Caligula.

Biographie Chestov naît dans une famille juive de commerçants manufacturiers en tissus. Son père, Isaak Moisseïevitch Schwarzmann, forte personnalité, autoritaire, est très respecté et bon connaisseur de la tradition juive et de la littérature hébraïque<ref>Maxime Lamiroy : Chestov. La lutte contre l'idéalisme; 2016, éd. Lamiroy, </ref>.

Études Chestov fait ses études secondaires à Kiev, puis à la faculté de physique-mathématiques de l'université de Moscou (1884). À la suite d'un conflit avec les autorités, il abandonne ses études scientifiques pour le droit, qu'il étudie à l'université de Kiev. En 1889, la censure refuse la soutenance de sa thèse de doctorat, consacrée à la législation ouvrière, au contenu qualifié de « révolutionnaire », ce qui lui ferme l’obtention de son doctorat en droit. Malgré tout, la faculté de Kiev l'accepte et son nom apparaît sur la liste des avocats de Saint-Pétersbourg.

Après son service militaire (1890), il effectue un stage au sein d'un cabinet d'avocats de Moscou, tout en gérant l'entreprise paternelle sauvée de la faillite en 1891. Il commence une liaison clandestine avec une employée de confession orthodoxe, Aniouta Listopadova, qui lui donne un fils, Sergueï Listopadov, né en 1892, qu'il ne reconnaît pasGeneviève Piron, Léon Chestov, philosophe du déracinement, Éditions L'Âge d'Homme, 2010 ..

Il fréquente les cercles littéraires de Kiev et de Moscou.

Il prend la direction de la manufacture familiale de 1908 jusqu'à son exil en 1919. Malgré la contrainte que représente la gestion de cette entreprise, il abandonne le droit et se tourne vers l'écriture et la philosophie.

Débuts philosophiques Dès 1895, paraissent, non signés, ses premiers textes littéraires et philosophiques : « Le Problème de la conscience (à propos de Vladimir Soloviev) » et « Georg Brandes sur Hamlet ». C'est aussi l'année d'une crise morale et d'une dépression nerveuse. L'année suivante, il part en Suisse à Genève pour s'y soigner, travaillant à son premier livre, Shakespeare et son critique Brandès, qui paraît en 1898, à Saint-Pétersbourg chez A. Mendeleïevitch, à compte d'auteur et sous le pseudonyme de Lev Chestov. Le livre passe quasiment inaperçu.

Il séjourne aussi près de Vienne, à Carlsbad, à Berlin, au Tréport, à Paris, à Munich. À Rome où il s'installe un temps, il rencontre une étudiante en médecine, Anna Eléazarovna Berezovskaïa, qu'il épouse en 1897, à l’insu de ses parents. De cette union naissent ses enfants : Tatiana (1897) et Nathalie (1900).

thumb|upright=1.2|alt=dessin : Chestov par Pasternak|Portrait de Léon Chestov par Leonid Pasternak, 1910. Il effectue des retours réguliers en Russie pour participer à partir de 1899 aux réunions de diverses sociétés littéraires et de philosophie religieuses à Saint-Pétersbourg, Moscou ou Kiev et gérer l'entreprise jusqu'en 1914. Il rencontre et se lie avec Berdiaev, Boulgakov, A. Lazarev, G. Tchelpanov ainsi que Mejerovski, Rozanov, Z. Vengerova et Remizov avec qui il correspondra toute sa vie.

En 1905, « L'Apothéose du déracinement » lui vaut dans diverses revues de nombreux articles de I. Eihenvald, Berdiaev, Remizov et Rozanov.

En 1908, l'entreprise familiale est transformée en société. Il en prend la direction, mais se réserve plus de temps pour son travail personnel. À l'automne paraissent « Les Commencements et les Fins », un recueil d'articles parus en revues entre 1905 et 1907. Il s'installe à Fribourg-en-Brisgau en Allemagne.

Le , il rend visite à Tolstoï à Iasnaïa Poliana. Il s'installe en Suisse à Coppet, villa des Saules, où il demeure jusqu'en . Il travaille à des études sur la philosophie grecque, les mystiques, Luther et des théologiens allemands spécialistes de Luther, Harnack et Denifle. Ce travail aboutit à une première version de Sola Fide (« la foi seule ») qui lui est confisquée à la douane, à son retour en Russie en . Il s'installe à Moscou et commence à rédiger Le Pouvoir des clefs (Potestas Clavium), où il reprend nombre de thèmes abordés dans Sola Fide. En , il est élu membre de la Société de Psychologie de Moscou qui est un centre d'études religieuses.

En 1917, pendant la Révolution d'Octobre, il ne partage pas l'enthousiasme général ; son fils Sergueï Listopadov meurt au combat.

En 1918, il quitte Moscou pour Kiev où il loge chez sa sœur, Sophie Balachovskaïa. L'année suivante, il rédige la version définitive du Pouvoir des clefs (Potestas Clavium) qui ne sera publiée, à Berlin, qu'en 1923. À l'automne, il se rend avec sa famille à Yalta, cherchant le moyen de se rendre en Suisse.

L’exil parisien vignette|Léon Chestov photographié par Pierre Choumoff, années 1920. En , Chestov obtient des places sur un bateau en partance pour Constantinople, puis gagne Gênes, puis Paris et enfin Genève où il est hébergé par sa sœur, Madame Lowtzky. En , il s'installe à Clamart puis à Paris, dans le , rejoignant la communauté russe émigrée.

Le peintre Savely Sorine fait son portrait, actuellement conservé au Metropolitan Museum of Art à New York..

En 1922, il publie "Dostoïevski et la lutte contre les évidences", dans le numéro de février de La Nouvelle Revue française, traduit par Boris de Schlœzer, ami de l'auteur, accompagné d'un article d'André Gide et un article de Jacques Rivière, ainsi que des textes de Dostoïevski. À la fin de l'année au Mercure de France, Boris de Schloezer publie un essai intitulé Un penseur russe : Léon Chestov. Schloezer fera énormément pour la réception du philosophe en France. Chestov rencontre André Gide, devient professeur à la Faculté de lettres russes de l'Université de Paris (Institut d'Études slaves), où il dispense des cours de philosophie religieuse. C'est là que le jeune Georges Bataille, bibliothécaire à la Bibliothèque nationale de France, et qui n'est pas encore devenu écrivain, le rencontre en 1923 ; Chestov l'initie à la lecture de Dostoïevski, Pascal, Platon, Nietzsche, Georges Bataille, Œuvres complètes, t. VIII, Paris, Gallimard, 1976, .. Bataille, qui le fréquente jusqu'en 1925, a alors le projet, avorté, d'une étude sur son œuvre ; mais il collabore à la traduction d'un livre de Chestov, L'Idée de Bien chez Tolstoï et Nietzsche, philosophie et prédication, qui paraît en 1925 aux Éditions du Siècle. À la même époque, un des articles de Chestov sur Descartes et Spinoza (au Mercure de France), et son essai intitulé La Nuit de Gethsémani (chez Grasset) sont publiés en français, et reçoivent un accueil élogieux. Il rencontre aussi Benjamin Fondane, qui devient vite un ami proche et son disciple, lequel contribue à faire connaître sa pensée en France. Il collabore à des revues, notamment dès 1926 à la Revue philosophique que dirige le professeur Lucien Lévy-Bruhl.Le Pouvoir des clefs (Potestas Clavium) est traduit en allemand dès 1923. Chestov se rend à Berlin, puis à Halle, ainsi qu'à Prague et Cracovie. En 1928, à l'occasion d'un séminaire à Amsterdam, il rencontre le philosophe Husserl qu'il revoit régulièrement jusqu'en 1933, soit à Fribourg, chez lui, soit à Paris où Husserl a été invité plusieurs fois. Husserl fait découvrir le philosophe danois Søren Kierkegaard, son « double intellectuel ».

En Allemagne, la même année, il rencontre aussi Heidegger et Max Scheler. On pense que l'essai de Heidegger intitulé Qu'est-ce que la métaphysique ? (1929) est inspiré des conversations qu'avaient eues les deux hommes.

En 1930, ses filles se marient et il déménage à Boulogne-Billancourt, où il vivra jusqu'à sa mort.

C'est en qu'il termine la rédaction de Dans le taureau de Phalaris [] dont les derniers chapitres sont entièrement consacrés à Kierkegaard, suivi de son Kierkegaard et la philosophie existentielle, achevé en 1935, mais écrit en 1930 ou 1931, ouvrage fondamental dans la philosophie existentielle chrétienne.

Il découvre la Palestine en 1936 à l'occasion d'une tournée de conférences et participe à des émissions de radio portant sur l’œuvre de Dostoïevski et Kierkegaard à Radio-Paris en 1937Ces enregistrements ont donné lieu à des publications ; voir la bibliographie..

Il meurt le à la clinique Boileau et est enterré le surlendemain, au nouveau cimetière Pierre-Grenier à Boulogne-Billancourt.

Philosophie Critique de la raison D'après le philosophe russe Nicolas LosskyN. O. Lossky, Histoire de la philosophie russe : des origines à 1950, Paris, Payot, 1954, p. 341., c'est son idéal irréalisable d'une connaissance « supra-logique » absolue qui est la source de l'antirationalisme manifesté par Chestov dans toute son œuvre. Dès L'apothéose du déracinement, ouvrage publié en 1905, Chestov promeut, dans une perspective sceptique radicale, une attitude « qui refuse de se construire une vision du monde », rejette les valeurs communément admises ainsi que les « palais de cristal » auxquels rêvent ceux qui croient au progrès de la raison. Dans Athènes et Jérusalem, ouvrage rédigé dans les années 1930 durant la dernière période de sa vie, Chestov oppose la pensée rationnelle, qui remonte à la philosophie grecque, et l'irrationnelle appréhension biblique du monde qui dément le principe même de contradiction. La religion est en effet pour lui un mystère insaisissable par la logique. Il faut se lancer dans ce mystère, quitter la « terre ferme » des connaissances rationnelles pour s'aventurer dans l'« abîme » (Bespotchvennost) de l'inconnu, et retrouver ainsi la « liberté créatrice » d'avant la chute originelleA. Papadopoulo, Introduction à la philosophie russe, Paris, Editions du Seuil, 1995, p. 235-239.. La Chute, selon Chestov, a consisté précisément dans le fait de renoncer à la liberté, en obéissant aux principes éternels de la raison, à l'arbre de la connaissance, donc à la nécessité.

La pensée de Léon Chestov s'apparente à la misologie selon Daniel EpsteinConférence de Daniel Epstein.. D'après Alexandre Papadopoulo, son antirationalisme va jusqu'à prendre un aspect « pathologique ». L'idée que deux fois deux font quatre ou qu'un événement du passé ait définitivement eu lieu constitue en effet pour Chestov le « mur » auquel se heurte la liberté et qu'il faut détruire, car l'évidence rationnelle nous prive de notre liberté pour nous soumettre à sa nécessité. Chestov critique vigoureusement en ce sens les méthodes de la science, mais aussi l'éthique rationnelle et la théologie. La liberté créatrice implique chez lui le refus systématique de la raison et l'acceptation sans condition du mystère. L'irrationalité de la liberté créatrice et le mystère de l'individu ne lui paraissent d'ailleurs pas suffisants comme remparts contre la raison et ses évidences contraignantes. Il faut s'appuyer, contre le rationalisme, sur une puissance plus grande : la religion, la foi en un mystère surnaturel que seule la révélation biblique permet d'approcher. La foi est devenue pour Chestov « une nouvelle dimension de la pensée, ouvrant la voie vers le Créateur »Chestov 1936, repris dans Papadopoulo 1995, p. 235., « un grand et même le plus grand des dons de Dieu, que l'on ne peut comparer avec rien d'autre ».

Citations Une lettre à ses filles – Genève, le 13.04.1921Sur la balance de Job. Pérégrinations à travers les âmes [Na vesah Iova (Stranstvovaniâ po dusam)] (Paris, 1929 ; Introduction : lettre de l’auteur à ses filles, traduction Boris de Schloezer, rééd. 2016, Éditeur : Le Bruit du temps, . :

Œuvres publiées vignette|alt=photo : Chestov|Léon Chestov. Les archives Léon Chestov sont conservées à la Bibliothèque de la Sorbonne et contiennent une grande partie d'inédits.