, dite « la Martyre », est une ansâr morte martyre en à Médine. La tradition musulmane fait d'elle la première imame de l'islam, racontant qu'à partir de 624, elle est chargée par Mahomet de la direction de la prière de son , terme signifiant « lieu » et dont l'extension sémantique suscite la polémique.
Au , l'historien Ibn Saad écrit sa première biographie d'après les traditions primitives (hadîths) à son sujet, qu'Ibn Hanbal et Abou Dawoud recueillent aussi. L'historicité d'Oumm Waraka et la portée de son imamat ont été scrutées : aucune réponse définitive n'a été donnée par la recherche universitaire occidentale contemporaine, mais les hadîths la concernant font l'objet d'un examen critique par les érudits musulmans dès le Moyen Âge, qui jugent leur véracité faible (). Cependant, trois des quatre écoles juridiques de l'islam (hanéfite, chaféite et hanbalite) les estiment assez bons () voire authentiques () pour autoriser les femmes à être imames, sous certaines conditions. Une minorité des érudits, notamment de tendance soufie, ont permis l'imamat féminin sans opposer de restrictions particulières.
Au fil des siècles, la figure d'Oumm Waraka est minimisée, certaines biographies ne mentionnant pas son imamat. Depuis les années 2000, Oumm Waraka est remise en avant par l'islam libéral, qui fait directement référence à elle pour soutenir l'imamat des femmes et la mixité des salles de prière dans les mosquées.
Nom
Son (prénom) est inconnu, seule sa (surnom) d’ (« mère de Waraka ») est passée à la postérité.. Son (filiation) est Oumm Waraka bint Abd-Allah ibn el-Harith ibn Nawfal, ou Oumm Waraka bint Abd-Allah ibn el-Harith ibn Awaimer ibn Nawfal selon al-Asqalani (mort en ). On ne connaît pas son (origine) si elle en avait un, mais son (nom honorifique) d’ (« l'Ansâr » au féminin) indique qu'elle fait partie des ralliés à Mahomet à Médine.
Biographie traditionnelle vignette|alt=Miniature représentant le sanctuaire de Médine avec des habitations au premier plan, et des montagnes et le ciel bleu nuageux en arrière-plan.|Sanctuaire de Médine, manuscrit du du , BNF, Arabe 6859, . Sources L'historien Ibn Saad (mort en ) écrit la biographie d'Oumm Waraka au moment où son contemporain Ahmad Ibn Hanbal (mort en ) recueille deux hadiths sur elle dans son . Ces textes figurent plus tard dans les de son élève Abou Dawoud (mort en ) : le premier raconte la vie d'Oumm Waraka, le second sa nomination à l'imamat..
Vie à Médine Selon Ibn Saad, son premier biographe, Oumm Waraka bint Nawfal est une respectable Médinoise appartenant aux Banou-Nadjdjar, clan de la tribu des Banou-Khazradj. En 622, après la fuite de Mahomet de La Mecque pour Yathrib (nom de Médine à l'époque), elle compte parmi les premières Médinoises à devenir musulmanes et à lui prêter allégeance, ce qui fait d'elle une ansâr. , elle connaît le Coran entièrement.
En 624, elle demande à participer à l’effort de guerre lorsque Mahomet part pour la bataille de Badr, souhaitant être infirmière de guerre afin de devenir martyre. Mahomet n’exclut pas la possibilité pour elle de venir sur le champ de bataille, mais le hadith d'Ibn Saad n’est pas explicite sur sa présence à Badr. Le chef arabe garantit encore à Oumm Waraka que Dieu lui octroiera le martyre, sans préciser où et quand cela arrivera.
Le prophète de l'islam rend souvent visite à Oumm Waraka, qu’il surnomme « la Martyre », accompagné par d’autres musulmans. Il lui permet d'avoir un muezzin pour l'appel à la prière islamique, et Ibn Saad précise que Mahomet ordonne à Oumm Waraka de diriger la prière de son en raison de son statut de .
Martyre Femme riche, Oumm Waraka possède deux esclaves, un homme et une femme. En 641, ceux-ci l'étranglent dans son sommeil (peut-être après avoir essayé de la voler) puis ils fuient Médine. Dans la version du hadith d’Abou Dawoud, le mobile du crime est le suivant : Oumm Waraka annonce que ses esclaves seront affranchis après sa mort, et ceux-ci l’assassinent afin de retrouver leur liberté plus rapidement. Finalement capturés et amenés devant le calife bien-guidé Omar ( 634-644), ils sont reconnus coupables de meurtre et exécutés par crucifiement. La tradition ajoute qu'il s'agit de la première fois que le de crucifiement était appliqué à Médine.
Al-Asqalani rapporte un hadith où Omar , surpris de ne pas avoir entendu Oumm Waraka réciter le Coran aux prières du jour précédent, serait allé à sa rencontre, chez elle ; il découvre le corps de l'imame, dans un coin, le linge ayant servi à l’étrangler autour du cou, deux jours après l'assassinat. Le calife monte ensuite au minbar, duquel il annonce la nouvelle du décès de l’ansâr et ordonne de poursuivre ses meurtriers.
Analyse des traditions
Depuis le , les érudits musulmans débattent de la validité des traditions primitives concernant Oumm Waraka, en examinant le degré de confiance qu'il convient d'accorder aux narrateurs qui les ont transmises.
L’ du hadith Selon l'historien Ibn Saad et l'érudit Ibn Hanbal, l’ (chaîne de transmission de l'information) remonte à Walid ibn Abd-Allah ibn Jumay al-Zuhri, qui tient l'histoire de sa grand-mère (anonyme), qui la tient d'Oumm Waraka. Le collecteur de hadiths Abou Dawoud ajoute un autre transmetteur, le compagnon Abd-al-Rahman ibn Khalid al-Ansari (mort en ), dont on ne sait quasiment rien. Simonetta Calderini conjecture que son ajout sert à renforcer la crédibilité du récit car il s'agit d'un contemporain d'Oumm Waraka ; selon d'autres versions de l'isnad, Ibn Khalid n'est pas témoin de l'événement et tient l'anecdote de son père. Sur la mort de l'imame, al-Asqalani rapporte une encore différente : elle remonte à Walid ibn Abd-Allah ibn Jumay al-Zuhri, qui la tient de sa grand-mère Layla bint Malik, qui la tient de sa propre mère, à qui Oumm Waraka a raconté son histoire. Le fait que seul Ibn Khalid rapporte un hadith sur cet événement a conduit à remettre celui-ci en question en raison de cette étrangeté () dans la transmission, d'autant qu'il n'y a pas consensus autour de la fiabilité du narrateur commun (Walid al-Zuhri) et que les autres transmetteurs sont inconnus.
Al-Daraqutni (mort en ) et une majorité d'oulémas postérieurs à Abou Dawoud et Ibn Hanbal jugent l’ de ce hadith faible () pour les raisons précitées.. Cependant, une partie des oulémas (tels qu'Ibn Khouzayma ou Albani) continuent de le juger authentique () ou bon ()...
Le du hadith Les (spécialistes des hadiths) soulignent qu'il n'est pas dit clairement dans le (récit du hadith) où le muezzin et l'esclave masculin étaient placés par rapport à Oumm Waraka (devant ou derrière) ni si d'autres hommes étaient présents à la prière.
Le récit de la nomination d'Oumm Waraka comme imame est le même chez Ibn Saad et Ibn Hanbal, mais chez Abou Dawoud, Ibn Khalid précise que le muezzin est un vieil homme : cela permet de répondre à d'éventuels questionnements sur la pudeur et la bienséance d'Oumm Waraka, car il y a un homme libre non- dans sa maison, et son âge avancé est synonyme de sagesse.
Définir le d'Oumm Waraka vignette|gauche|alt=Deux hommes en turban et robes orientales appellent une ville à la prière depuis un balcon en hauteur.|Mahomet permet à Oumm Waraka d'avoir un muezzin pour appeler à la prière de son (Wilhelm Gentz, Appel à la prière de Muezzin, 1878).
Un débat oppose d'une part les érudits qui reconnaissent aux femmes une place éminente dans la prière, pour lesquels Oumm Waraka dirigeait la prière d'une congrégation nombreuse et mixte ; et, d'autre part, ceux qui y sont opposés, et selon lesquels la prière d'Oumm Waraka se tenait dans le cadre privé de sa maison, devant l'entourage proche et les serviteurs. La discussion porte ainsi sur l'extension à donner au mot arabe , qui peut désigner une maisonnée, un domaine, un voisinage, un territoire ou un pays.. Selon l'interprétation du théologien Muhammad Hamidullah, le hadith indique qu'Oumm Waraka a été nommée à la charge d'imame de la mosquée de son voisinage, et que les hommes priaient derrière elle, y compris le muezzin.. Cette interprétation a été soutenue par plusieurs juristes musulmans, tels que le chaféite Djamal al-Din al-Mizzi (mort en 1341) qui donne comme version du hadith :
La professeure Nevin Reda souligne à l'appui de cette interprétation que dans un hadith, Mahomet dit à Oumm Houmayd, épouse d'Abou Houmayd al-Saadi, qu'il est mieux pour elle de prier dans sa maison () que dans le voisinage () ; cette distinction indique que doit être pris au sens large. De plus, le fait qu'Oumm Waraka demande les services d'un muezzin suppose qu'un nombre important de personnes est appelé à la prière : serait donc difficilement limitable à la seule maisonnée d'Oumm Waraka ( elle-même et ses deux serviteurs) et au vieux muezzin.. Cet argument a toutefois été remis en question, car plusieurs hadiths indiquent que les muezzins peuvent être donnés à des petits groupes, et que des mosquées étaient instaurées dans les demeures (, pluriel de ) de croyants au temps de Mahomet..
En se basant sur un hadith de Mahomet félicitant les Banou-Nadjdjar d'être la meilleure tribu () des Ansars, Simonetta Calderini juge que ne doit pas être entendu comme un lieu physique (à la manière de Nevin Reda, qu'elle critique) mais comme un terme pour désigner une collectivité de personnes : Oumm Waraka aurait guidé la prière de sa tribu.
Un autre élément plaide en faveur d'une interprétation de au sens le plus large. Dans son dictionnaire des biographies de compagnons de Mahomet, , al-Asqalani rapporte un hadith où Omar , inquiet de ne pas avoir entendu la prière d’Oumm Waraka depuis la veille, serait d'abord allé la voir à son , où il ne trouve personne. Quand il va voir à sa maison (), Omar découvre là le corps d'Oumm Waraka. Pour Guardi, le besoin qu'a al-Asqalani de différencier le nom de démontre qu'il désignait d'abord le voisinage d'Oumm Waraka puis la maison de cette dernière.
Par harmonisation des sources, le hadith d'al-Asqalani semble plus explicite que celui d'Abou Dawoud sur le fait que la récitation du Coran par Oumm Waraka était quotidienne, et qu'elle pouvait être entendue par tout le monde.
Symbole d'une époque en mutation L'historicité d'Oumm Waraka ne fait aucun doute pour Matthew Long et Juliane Hammer... Au contraire, Simonetta Calderini estime qu'il est impossible d'en avoir l'assurance. Figure historique ou littéraire, Oumm Waraka est un symbole de la communauté islamique naissante : son désir de participer à la bataille de Badr, et l'octroi d'un muezzin par Mahomet, qui lui ordonne de diriger la prière, renvoient à une période où l'allégeance politique va de pair avec une allégeance religieuse, une ritualisation de l'islam se met en place, et d'importants changements religieux et politiques ont lieu à Médine.
Oumm Waraka dirige la prière comme Oumm Salama, épouse de Mahomet, mais cette dernière n'est imame que de femmes dans sa maison. Leurs biographies présentent plusieurs similitudes (connaissance du Coran, piété, fidélité envers Mahomet, femmes de haut rang, capacité à diriger), mais la bataille de Badr semble être un point important : un muezzin et la direction des prières sont attribués à Oumm Waraka avant , date à laquelle Oumm Salama épouse Mahomet.
Le hadith d'Oumm Waraka pourrait refléter une première période médinoise où les femmes pouvaient être imames en congrégation mixte, et la grande victoire que fut Badr a pu apporter des changements ayant touché ou influencé le rituel de la prière, notamment dans le rôle des femmes lors de celle-ci. Les récits relatifs à la direction de la prière par Oumm Salama sont favorisés comme base de la prophétique, alors que l'exemple d'Oumm Waraka est par la suite écarté ou remanié.
Évolution de la figure d'Oumm Waraka La croyante parfaite chez Ibn Saad vignette|alt=Photographie en noir et blanc de la mosquée de Quba, prise du côté du minaret.|La mosquée de Quba dans la seconde moitié du .