Les élections législatives françaises de 1885 se déroulent les et . Dans le département du Nord, où vingt députés sont à élire dans le cadre d'un scrutin de liste majoritaire, la totalité des sièges est remportée dès le premier tour par la liste conservatrice, c'est-à-dire monarchiste.

Contexte

En application d'une nouvelle loi électorale instaurant le scrutin de liste départemental, le Nord passe de 18 à 20 députés. Il s'agit du plus gros contingent après celui de la Seine.

Les élections législatives de 1881 avaient donné une très large majorité aux républicains, qui l'avaient emporté dans 13 des 18 circonscriptions nordistes, avec environ voix sur votants (67%), contre (33%) aux monarchistes.

Également majoritaire au niveau national, le camp républicain a cependant souffert, en fin de législature, des dissensions exacerbées entre les républicains modérés dits « opportunistes », et les républicains radicaux, notamment sur la question coloniale (expédition du Tonkin). Si la plupart des députés nordistes appartiennent au premier courant, ils ne peuvent ignorer la montée des radicaux, marquée, dès 1882, par la victoire d'Alfred Giard à une élection partielle à Valenciennes.

Face aux républicains, les conservateurs abordent les élections législatives avec confiance à la suite de la victoire du monarchiste Édouard Fiévet à l'élection sénatoriale du 25 janvier. Lors de cette dernière campagne, les monarchistes avaient évité d'exprimer leur opposition aux institutions républicaines et s'étaient plutôt concentrés sur des sujets économiques, religieux et sociaux, notamment sur le thème du protectionnismeAndré Daniel, L'Année politique 1885, Paris, G. Charpentier et Cie, 1886, ., très porteur dans les territoires ruraux du département.

Députés sortants

Circonscription Nom Parti Groupe 1 Avesnes-1 Ernest Guillemin Opportuniste Union républicaine 2 Avesnes-2 Maxime Lecomte Opportuniste Union républicaine 3 Cambrai-1 Auguste-Joseph Bernard Opportuniste Union démocratique 4 Cambrai-2 Jules Cirier Opportuniste Union républicaine 5 Douai-1 Casimir Giroud Opportuniste Union républicaine 6 Douai-2 Charles Desmoutiers Opportuniste Union démocratique 7 Dunkerque-1 Jean-Baptiste Trystram Radical Gauche radicale 8 Dunkerque-2 Alphonse Bergerot Monarchiste Union des droites 9 Hazebrouck-1 Alphonse Outters Opportuniste Union démocratique 10 Hazebrouck-2 Ignace Plichon Bonapartiste Union des droites 11 Lille-1 Pierre Legrand Opportuniste Union républicaine 12 Lille-2 Gustave Masure Opportuniste Union républicaine 13 Lille-3 Achille Scrépel Opportuniste Union républicaine 14 Lille-4 Eugène des Rotours Bonapartiste Union des droites 15 Lille-5 Georges Brame Bonapartiste Union des droites 16 Lille-6 Charles Jonglez Monarchiste Union des droites 17 Valenciennes-1 Alfred Giard Radical Extrême gauche 18 Valenciennes-2 Alfred Girard Opportuniste Union républicaine

Constitution des listes et campagne

Division des républicains

Face aux « réactionnaires », les républicains modérés décident tout d'abord de faire front commun avec les radicaux, dans une logique de concentration républicaine.

Le 29 juillet, à la salle du Conservatoire de Lille, le sénateur Achille Testelin préside une réunion départementale à laquelle participent les délégués des comités républicains cantonaux institués dans les différents arrondissements du Nord. C'est à l'issue de cette réunion plénière que la liste républicaine est adoptée.

Comme cinq sièges sont détenus depuis 1881 par les conservateurs et que deux des douze députés républicains sortants, Bernard et Masure, ne se représentent pas, sept candidats ont dû être désignés par les comités d'arrondissement. Il s'agit du maire de Bergues, Léon Claeys, pour l'arrondissement de Dunkerque, du journaliste Hector Depasse pour celui d'Hazebrouck et, enfin, pour l'arrondissement de Lille, des conseillers généraux Adolphe Bourgeois, Edmond Mariage et Albert Legrand, ainsi que de l'ancien maire d'Armentières, Mathias Tahon-Fauvel. Il ne manque que le nom du remplaçant de Bernard, les délégués de l'arrondissement de Cambrai s'étant donné jusqu'au 24 août pour investir un candidatLa République française, 31 juillet 1885, .. Leur choix se portera sur Jules Hallette, fabricant de sucre au Cateau.

Afin de briguer les deux sièges supplémentaires créés par la nouvelle loi électorale, la réunion plénière choisit le directeur du Petit Nord, Charles Simon, et l'un des adjoints au maire de Tourcoing, Fidèle LehoucqLa Gironde, 31 juillet 1885, ..

Comme la plupart de ces candidats appartiennent au courant opportuniste, les radicaux se sentent lésés. Alors qu'ils revendiquaient initialement cinq places sur la liste, il n'en ont obtenu que quatre, pour les sortants Giard (extrême gauche) et Trystram (gauche radicale), et pour les candidats Mariage (gauche radicale) et Tahon-Fauvel (extrême gauche). Cependant, ce dernier doit bientôt renoncer à se présenter après avoir été condamné par le tribunal de commerceLa Justice, 30 août 1885, ..

Moins de deux semaines après la réunion plénière, le député opportuniste sortant Alphonse Outters annonce qu'il se retire pour raisons de santéLe Temps, 11 août 1885, .. Le comité d'Hazebrouck décide de le remplacer par le conseiller général Émile Moreau, mais les hommes forts de l'opportunisme, Testelin et le préfet Jules Cambon, refusent d'inclure cet élu proche de l'extrême gauche. Plusieurs membres du comité démissionnent pour protester contre cette ingérence, tandis que ceux qui restent choisissent l'ancien sous-préfet d'Hazebrouck Théophile SaloméLa Lanterne, 10 septembre 1885, ..

Les radicaux n'ont pas davantage gain de cause dans l'arrondissement d'Avesnes, où l'opportuniste Ernest Guillemin, également empêché de se présenter par des problèmes de santé (dont il mourra peu de temps après), est remplacé par François Boussus.

vignette|Caricature de Lemot à propos de la candidature de Chartier et du retrait de Giard (Le Lillois, 20 septembre 1885).

Le 6 septembre, les journaux opportunistes annoncent que le comité central présidé par Testelin a choisi de remplacer le radical Tahon-Fauvel par le conseiller général Alain Chartier, un modéré. Devant ce nouvel affront, qui ne laisse plus que trois places aux radicaux, Giard écrit aussitôt à Testelin pour lui annoncer que sa « conscience de vrai républicain » le pousse à se retirer de cette liste « dite d'union »L'Intransigeant, 12 septembre 1885, ..

Une liste radicale-socialiste est par conséquent préparée sous la direction du député de Valenciennes. Intitulée « liste pour la paix, la liberté et les réformes radicales », elle est présentée très peu de temps avant le scrutin. On y trouve des personnalités nordistes du radicalisme, comme Émile Moreau, Achille Werquin et le mineur Émile Basly, mais aussi des hommes politiques d'autres départements, tels que Georges Laguerre, député sortant du Vaucluse, et Florent-Lefebvre, député sortant d'Arras rejeté de la liste républicaine du Pas-de-CalaisLa Justice, 30 septembre 1885, ..

Trystram et Mariage, qui appartiennent à la gauche radicale, c'est-à-dire à la nuance la plus modérée du radicalisme, choisissent quant à eux de rester sur la liste opportuniste conduite par le ministre Pierre Legrand. La place délaissée par Giard est confiée à l'avocat Paul Foucart.

De leur côté, les socialistes révolutionnaires montent leur propre liste. Les premiers noms sont publiés dans leur journal, Le Réveil du Forçat, au cours de la semaine du 20 septembre. On y trouve notamment des militants nordistes du Parti ouvrier français tels qu'Henri Carrette et Gustave DeloryLe Lillois, 27 septembre 1885, ..

Union des conservateurs

Du côté de la droite, un comité départemental s'est formé sous l'égide d'Ignace Plichon, député sortant et ancien ministre, afin de constituer une liste commune à tous les monarchistes.

Au mois de juillet, l'unité des monarchistes a été menacée par les bonapartistes, qui réclamaient huit places sur la listeLa République française, 23 juillet 1885, .. Cette revendication était portée par le journaliste et ancien député Robert Mitchell, qui est allé jusqu'à défier les royalistes du Nord au cours d'une série de conférences. L'influent Paul de Cassagnac, bonapartiste mais partisan de l'union des droites avant tout, est alors intervenu avec succès auprès du comité bonapartiste de la rue d'Anjou, qui a fait cesser cette campagneLe Figaro, août 1885, ..

Le 19 août, sous la présidence de l'ancien magistrat Félix Le Roy, président du comité départemental, une réunion plénière a lieu à Lille, salle Ozanam, afin de ratifier les choix des collèges d'arrondissementsLe Lillois, 23 août 1885, ..

Contrairement à la liste républicaine, la liste conservatrice subit peu de modifications avant le scrutin (remplacement de Léon Thiriez par Le Roy, désignation d'Auguste Lepoutre pour Roubaix). Ses membres sont majoritairement des royalistes, souvent issus du courant légitimiste et catholiqueL'Univers, 24 août 1885, .. Ils côtoient une minorité de bonapartistes et d'indépendants non monarchistes (Lepoutre, Le Gavrian, Lefèvre-Pontalis).

Campagne vignette|Caricature des candidats opportunistes par Lemot (Le Lillois, 4 octobre 1885). Réitérant une stratégie gagnante lors de l'élection sénatoriale du début de l'année, les conservateurs passent sous silence leurs opinions monarchistes et font surtout campagne sur des thèmes économiques et sociaux. Protectionnistes, ils accusent les républicains d'avoir voté des traités commerciaux contraires aux intérêts de l'industrie et de l'agriculture du Nord. Ils évoquent également l'aggravation de la dette de l’État et le risque d'une augmentation des impôtsLe Lillois, 27 septembre 1885, -2..

Les opportunistes répliquent en se déclarant eux-mêmes « protectionnistes » et déterminés « à éviter tout impôt nouveau »Le Petit Nord, 27 septembre 1885, ..

Résultats et conséquences

Au premier tour, la majorité absolue, placée à voixLe Petit Nord, 7 octobre 1885, ., est dépassée par tous les candidats de la liste conservatrice, qui obtiennent tous plus de voix. Par conséquent, cette liste remporte tous les sièges.

Affaibli par leur conflit avec les radicaux, les opportunistes ont obtenu entre (Trystram) et suffrages (Simon).

Si le radical Giard a réussi à réunir sur son nom voix, ses colistiers n'ont obtenu qu'entre (Alhant) et voix (Moreau).

Les candidats de la liste socialiste ont quant eux obtenu une moyenne de voix.

Le monopole des monarchistes sur la délégation nordiste s'atténuera un peu au cours de la législature, à la suite de plusieurs décès suivis d'élections partielles gagnées par des républicains (Trystram, Lecomte et Legrand) puis par des boulangistes (Boulanger lui-même et Koechlin-Schwartz)Le Temps, 31 août 1889, ..

Députés élus