Le Cantique des cantiques (en , Chir ha-chirim ; en , Âsma Asmátôn ; en latin : Canticum canticorum Salomonis), dit aussi Cantique (ou Chant) de Salomon, est l'un des livres poétiques de la Bible hébraïque. Il revêt la forme d'une suite de poèmes, de chants d'amour alternés entre une femme et un homme (voire où plusieurs couples s'expriment), qui prennent à témoin d'autres personnes et des éléments de la nature.

Datant du , son écriture est attribuée traditionnellement à Salomon, roi d'Israël. Le texte est lu à la synagogue lors du Shabbat de la fête de Pessa'h ainsi que, dans la tradition séfarade, lors de l’office du vendredi soir (Kabbalat Shabbat).

Il a également été intégré à la Bible chrétienne.

Structure Le Cantique des cantiques est un court recueil contenant dix-sept poèmes et quelques vers isolés. Cependant, les poèmes sont écrits dans un bloc continu et ne sont pas distingués dans le texte. De ce fait, certains interprètent le titre du recueil comme « un poème composé de poèmes ». Néanmoins, il est possible de distinguer les poèmes selon le thème ou l'intrigue qui leur est propre, ou encore selon l'identité du locuteur et du destinataire. En certains endroits, la division ne correspond pas entièrement au contenu des poèmes, comme pour le dixième poème, qui est réparti entre les chapitres 5 et 6.

Contenu Le Cantique des cantiques revêt la forme d'une suite de poèmes, de chants d'amour alternés entre une femme et un homme (voire où plusieurs couples s'expriment), qui prennent à témoin d'autres personnes et des éléments de la nature.

L'amour décrit est un amour sensuel et passant continuellement par l'exaltation de la beauté et des relations physiques. Le langage hébraïque du livre fait clairement référence à la sensualité et à une relation d'amour exprimée physiquement, et ce dès ses premières lignes, comme dans le verset 2 du chap. : . Le terme traduit par « baisers » (en hébreu, דּוֹדֶיךָ, dodeikha) signifie amour (entre les sexes) et insinue des actes d'amours (baisers, caresses), si bien qu'associé à un autre terme (et décliné), il désigne le lit conjugal.

Datation et positionnement gauche|vignette|Une version triple du Cantique des cantiques en hébreu (texte masorétique, avec signes de cantillation, de Tibériade et notes), en araméen (Targoum avec cantillation babylonienne supra-linéaire) et en arabe (Tafsir de Saadia Gaon avec les lettres hébraïques courantes du judéo-arabe), Yémen (v. 1480). À la fin du , Rabbi 'Hiya le Grand dit : « Quand le Roi Salomon devint vieux, l'esprit de Dieu se posa sur lui et lui écrivit les trois livres : les Proverbes (Michlei), l'Ecclésiaste (Kohéleth) et le Cantique des Cantiques (Chir Hachirim) ». Rabbi Jonathan dit : « Salomon écrivit d'abord le Cantique des Cantiques, puis les Proverbes et enfin l'Ecclésiaste. L'évolution même de la vie nous révèle cet ordre : Quand un homme est jeune, il chante; plus âgé il dit des proverbes; enfin quand il devient vieux, il dit : Tout est vanité »Paracha 1, Midrash_Rabba sur le Cantique des cantiques (שיר השירים רבה).

La composition du Cantique est attribuée à un compilateur du qui y aurait fondu différents poèmes. Il a même été avancé l'hypothèse que le Cantique des cantiques ait été rédigé par une femme, comme le pense André Lacocque, étant donné la large place qui est accordée aux personnages féminins et le fait qu'il y parle d'amour et jamais de mariage. Amos Oz, dans Juifs par les mots (2014), suggère après d'autres, qu'un auteur possible serait Abisag, la Shunemite / Sunamite / Sulamite, originaire de Shunaam (שׁוּנֵם, Sunem, ), et qu'il est prudent de lire non pas asher li-Shlomo (« composé par Salomon »), mais ashir li-Shlomo (« composé pour Salomon »).

On retrouve des parallèles à de nombreuses expressions du Cantique dans la littérature du Proche-Orient ancien, notamment dans les poèmes d'amour égyptiens. Le cadre géographique et social est suggéré par quelques noms propres — Jérusalem, Tirça, le Liban, Galaad (actuelle Jordanie)... —, mais de telles références ne permettent pas de fixer avec certitude sa date et son lieu de rédaction.

Le livre est d'abord rejeté du canon juif à cause du caractère profane dont témoignent de nombreuses images érotiques comme ou . Le Cantique n'est retenu dans le canon et dans la Septante qu'au . La Mishna évoque les vives discussions au sujet de son intégration dans ce canon. Il n'y trouve sa place qu'à la suite de l'interprétation allégorique de Rabbi Akiva, pour qui le Cantique des cantiques est une déclaration symbolique de l'amour entre Dieu (YHWH) et son peuple, Israël : « Le monde entier ne vaut pas le jour où le Cantique des cantiques a été donné à Israël, car tous les Ketoubim sont chose sainte, mais le Cantique des cantiques est chose très sainte »Adolphe LODS, Histoire de la littérature hébraïque et juive depuis les origines jusqu'à la ruine de l'état juif (135 après J.-C.), Paris, Payot, 1950, .. vignette|Une page de l'interprétation de Rachi du Cantique des cantiques (). La tradition juive le classe parmi les cinq meguilloth qui sont des rouleaux attachés à des fêtes liturgiques. Le nom de Dieu n'y apparaît pas, si ce n'est sous une forme abrégée, Flamme de Yah (Ct 8.6), « Yah » étant un diminutif de YHWH.

Il fait partie des Ketouvim (autres écrits) dans le Tanakh et des Livres poétiques dans l'Ancien Testament — la première partie de la Bible chrétienne. On considère qu'il fait partie de la littérature sapientiale (de sagesse), ce qui est sans doute l'une des raisons pour laquelle on a voulu le relier au roi Salomon. Cependant, malgré la présence de certains archaïsmes dans le texte, la langue et le style assez tardifs font penser à l'époque perse ou même hellénistique ().

Plus tard, les exégètes chrétiens se sont souvent montrés perplexes devant ce livre. Bien qu'il soit reconnu comme faisant partie du canon biblique, son contenu en a troublé plus d'un. L’humaniste Sébastien Castellion a émis des doutes quant à l’inspiration divine du livre à cause de son caractère sensuel, ce qui lui attira les foudres de Jean Calvin. Néanmoins, il le conserva dans sa traduction de la Bible.

Lecture allégorique

Exégèse juive vignette|Parchemin manuscrit du Cantique des Cantiques par le scribe Elihu Shannon (Israël). Bien que Saadia Gaon affirme déjà au qu’il s’agit d’un texte dont on a perdu la clé, selon les exégètes juifs, le Cantique est un poème exprimant l’amour de l’Éternel pour Israël. Il traite de la relation entre Dieu et le peuple d'Israël, même si le nom explicite n'y est pas mentionné.

Pour Adolphe Lods, les exégètes « y découvraient une esquisse allégorique de l’histoire d’Israël depuis l’exode hors d'Égypte jusqu’à l’arrivée du Messie. C’est en raison de ces prétendues allusions à l’Exode que le Cantique est lu dans la synagogue au huitième jour de la fête du pain sans levain ». Lors de l’office de chaque vendredi soir (Kabbalat Shabbat), la communauté sépharade maintient la tradition de le lire.

Midrash Le Shir ha-Shirim Rabbah (שיר השירים רבה) est un midrash sur le Cantique, compilé vers le , cité par Rachi () sous le titre Midrash Shir ha-Shirim (« Commentaire sur le Cantique des Cantiques »)Commentaire sur le Chant des Chants 4:1, 8:11. Il est également appelé Aggadat Hazita, de son mot initial HazitaNathan ben Jehiel, dans l'Aroukh, s.v. טפף ou Midrash HazitaNahmanide, commentaire sur Exode 4:28Simon Duran, Tashbatz 3:37. Simon Duran () puis Adolf Jellinek () considèrent qu'il s'agit d'une ancienne collection aggadique de Judée donc de discours publics, augmentée de divers ajouts ultérieursAdolf Jellinek, dans une lettre à Theodor, réimprimée dans Monatsschrift, 1879, pp. 237 et suivantes.. Les sources utilisées proviennent directement du Talmud de Jérusalem (du au ), avec quelques emprunts indirects au Talmud babylonien (). Outre le Talmud yerushalmi, une autre source directe est le Pesikta de-Rav Kahana () de Galilée, ainsi que Genesis Rabbah et Leviticus Rabbah (même époque).

Exégèse chrétienne Selon une exégèse chrétienne, le texte est une allégorie de la relation d'amour qu'entretiennent le Christ et son Église (ou entre le Christ et l'âme humaine), relation qui est de nombreuses fois célébrée ou illustrée dans le Nouveau Testament, principalement dans les écrits de Paul, mais aussi dans certaines paraboles de Jésus lui-même selon les Évangiles. Cependant, cette interprétation allégorique est fragilisée par les images érotiques qui émaillent le texte. De plus, la relation d'amour entre Jésus et son Église n'est jamais décrite d'une telle manière : bien que, de manière assez surprenante, le terme grec utilisé par les Septante pour dire l'Amour dans le Cantique soit lagapè, il apparaît que cet agapè est plus proche de l'éros platonicien que de l'amour chrétien traditionnel (paulinien). Enfin, quand bien même le Nouveau Testament rapproche l'image de la bien-aimée et du bien-aimé de celle du Christ et de l'Église, jamais les auteurs du Nouveau Testament ne prennent le Cantique des cantiques comme modèle. À cet égard, l'exégète Xavier Léon-DufourXavier Léon-Dufour, Lecture de l'Évangile selon Jean, t. 4, coll. Parole de Dieu, Seuil, Paris 1996, . note toutefois que la quête aimante de Jésus par Marie de Magdala en Jean 20, 11-16 renvoie au Cantique des cantiques 3,1-4. En Jean 20, 16, Marie dit à Jésus « Rabbouni », traduit par « maître » dans l'évangile mais qui est en réalité un diminutif de « Rabbi » (« mon maître »), ce qui pourrait constituer une nuance d'affection ou de familiarité.

Interprétations Ce livre a été aussi considéré de façon plus prosaïque comme une collection de poèmes décrivant l'amour entre une jeune fille et son amoureux, dont on fait parfois un couple marié, croyant y déceler des noces. Dans ce cadre, une interprétation « hébraïque » du Cantique des cantiques (qui rallie un nombre important de protestants) est que ce dernier décrit un modèle idéal de l'amour entre les époux, tel qu'il devrait être selon la volonté de Dieu.

Mariage sacré païen Une autre approche est l'interprétation culturelle, qui tente de faire le lien avec la liturgie païenne du « mariage sacré » appelé aussi hiérogamie, qui était pratiqué en Mésopotamie (T.J. Meek, W. Wittekindt, H. Hempel). Dans le Proche-Orient, on parle d'une coutume selon laquelle le roi devait s'unir charnellement une fois l'an avec une prêtresse de la déesse de la fécondité afin d'assurer la fertilité des terres et des animaux. La prêtresse prenait ainsi la place de sa déesse et le roi, celui de son mari. Dans ce cadre, le jeune couple du Cantique des cantiques représenterait soit la déesse Inanna avec le dieu Dumuzi, soit leur équivalent akkadien, la déesse de la lune Ishtar et le dieu solaire Tammuz (Dumuzi). Pour le théologien protestant Wilhelm Erbt (1876-1944), le Cantique serait une compilation de poésies d'origine cananéennes qui chantent l'amour du dieu Tammuz (aussi appelé Dod ou Shelem) pour la déesse Ishtar (ou Shalmit) et donc que le poème serait un reste de paganisme survivant au sein du judaïsme, qui aurait été révisée afin de le rendre compatible avec le culte de YHWH.