L'Art de la fugue (en allemand : Die Kunst der Fuge) est une œuvre inachevée de Jean-Sébastien Bach (BWV 1080). Bach a commencé sa composition aux alentours de 1740 ou 1742, et l'a mise au propre vers 1745. Cette première version contient et . Il a poursuivi le travail jusqu'à sa mort, en 1750. La seconde version, publiée après la mort de Bach en 1751, contient et , mais elle comporte des erreurs et des incertitudes dans l'ordre des contrepoints. La gravure n'étant pas terminée à la mort de Bach, l'édition a été supervisée et achevée par son fils Carl Philipp Emanuel Bach. Les éditeurs y ont ajouté le choral (), bien que celui-ci n'ait pas de lien thématique apparent avec le reste de l'œuvre.

L’Art de la fugue est souvent joué au clavier (orgue, clavecin, piano) et il est couramment admis que l’œuvre fut composée pour le clavier. Ce point a été contesté surtout entre 1930 et 1970 et le reste parfois encore, Bach n'ayant pas spécifié d'instrumentation pour cette musique.

Considéré un temps comme l'œuvre ultime de Bach (point de vue actuellement réfutéL'Art de la fugue de Johann Sebastian Bach), L'Art de la fugue représente l'apogée de son style d'écriture, le sommet du style contrapuntique et l'une des plus grandes prouesses de la musique occidentale.

L'Art de la fugue a inspiré ou émerveillé bon nombre de compositeurs qui l'ont redécouverte, parmi lesquels Mozart, Beethoven et Alban Berg (voir infra). La référence à l'écriture contrapuntique de Bach se retrouve dans plusieurs de leurs œuvres : la Neuvième Symphonie de Beethoven, la Symphonie Jupiter ou La Flûte enchantée de Mozart.

L'œuvre a parfois été considérée comme un exercice intellectuel sur le contrepoint que Bach ne destinait pas à être joué. Si faire entendre l'ensemble (une bonne heure de contrepoint en ré mineur) ne faisait peut-être pas partie des intentions de l'auteur, les contrepoints, pris individuellement, ne se distinguent pas du reste de la production du Cantor ; or celle-ci a toujours été destinée à être pratiquée. De plus, les nombreux concerts, éditions et enregistrements consacrés à L'Art de la Fugue ont manifesté sa profonde appartenance au répertoire, plutôt qu'à la bibliothèque.

L’œuvre semble inachevée. En effet, le manuscrit du contrepoint XIX s'arrête au milieu de la , mais la question de son appartenance au recueil est toujours controversée. De plus, de nombreux musicologues, en effectuant une analyse systématique du recueil, ont supputé que Bach avait l'intention d'écrire d'autres contrepoints, pour des raisons de symétrie ou de complétude.

L'Art de la Fugue fait encore l'objet de nombreux débats au sein de la communauté musicale et musicologique. Les arguments invoqués sont souvent, aujourd'hui, d'ordre spéculatif ou philosophique.

Les sources Les sources principales sont : le manuscrit P200 (conservé à la Staatsbibliothek zu Berlin – Preußischer Kulturbesitz) ; trois pages autographes, numérotées , portant le canon in motu contrario ; quatre pages autographes portant une version à deux claviers de la deuxième fugue miroir (rectus et inversus) ; cinq pages autographes portant la fugue inachevée sur deux portées. Elles dateraient de la période 1748 - . La dernière page comporte la fameuse annotation manuscrite (de Bach ?) selon laquelle la mort de l'auteur a interrompu le manuscrit, une note autographe (ou de Johann Friedrich Agricola) (), et une liste d'erreurs d'impression au verso de la quatrième page, portant sur les contrepoints VIII à XI, sans doute de la main de Bach ; et divers tirages de la première édition de 1751Peter Schleuning, Johann Sebastian Bachs 'Kunst der Fuge'. Ideologien, Entstehung, Analyse (L'Art de la Fugue de J.-S. Bach. Idéologies, Formation, Analyse). dtv / Bärenreiter 4585, 1990, datant sans doute de 1752 à 1753.

Manuscrit P200

Le manuscrit P200 est un autographe. Il est composé d'un corpus principal de (douze fugues et deux canons), portant le titre Die Kunst der Fuge / von J.S. Bach (de la main de son gendre Johann Christoph Altnikol). Il s'agit d'une mise au propre, non pas d'un brouillon ou d'esquisses. Outre ce corpus principal, le manuscrit P200 contient un supplément constitué de pièces nouvelles ou révisées, d'une calligraphie beaucoup moins soignée, ainsi qu'une copie au net de l'un des canons.

Une première édition en fac-similé fut publiée en 1979, sous la direction de Hans Gunter Hoke. Les feuillets ont pu être datés de 1740-1742 (pour les contrepoints I à VIII), et jusque 1746 pour les suivants.

Édition originale de 1751 En 1756, seuls avaient été vendus. Le de la même année, Bach a fait paraître une petite annonce pour qu'un éditeur lui rachète les plaques de cuivre et assure une plus ample diffusion de l’œuvre.

Éditions ultérieures La première réédition connue (en partition, c'est-à-dire en voix séparées, conformément à l'original) est due à Vogt, Paris, 1801. Elle fut immédiatement suivie par une édition en partition et réduction pour clavier, par Nägeli (Zurich) en 1802.

L'éditeur C. F. Peters a fait paraître, en 1838 à Leipzig, une édition sur deux portées révisée par Carl Czerny, qui est sans doute la plus ancienne des éditions encore disponibles aujourd'hui (facsimilés exceptés), et la première édition pratique pour clavier : cette édition était à l'origine pourvue de doigtés, de tempi et d'indications de phrasé. Une notice de l'éditeur précisait que l’Art de la Fugue avait cessé d'être disponible depuis plusieurs années dans le commerce. Cette édition a été réimprimée de nombreuses fois, pour atteindre en 1874, et environ en 1927. Elle est toujours disponible, sous la référence EP218.

L'œuvre Composition du recueil

Composé d'une vingtaine de pièces (appelées contrepoints ou contrapuncti), cet ensemble tire son unité du sujet principal du premier contrepoint (contrapunctus 1), sujet qui sert de base à l'ensemble des pièces.

+ Composition de L'Art de la fugueBWVAutographe P200Édition de 1751-1752Modifications1080/11 - (fugue simple)Contrapunctus Icomplétée1080/23 - (fugue simple)Contrapunctus IIcomplétée : finissait sur la dominante (sans doute en vue de l'enchaînement avec le contrepoint 4/V) ; rythme pointé ajouté après coup sur P2001080/32 - (fugue simple)Contrapunctus III1080/4Contrapunctus IV1080/54 - (fugue strette)Contrapunctus V1080/6Contrapunctus VI, a 4 in stilo francese1080/78 - (fugue strette)Contrapunctus VII, a 4 per augmentationem et diminutionem1080/810 - (fugue triple)Contrapunctus VIII, a 31080/95 - (fugue double)Contrapunctus IX, a 4 alla Duodecima1080/10Contrapunctus X, a 4 alla Decima1080/1111 - (fugue triple)Contrapunctus XI, a 41080/12,213 - (fugue miroir à 4 rectus/inversus)Contrapunctus XII inversus, a 41080/12,1Contrapunctus XII rectus, a 41080/13,214 - (fugue miroir à 3) rectus / inversusContrapunctus XIII rectus, a 31080/13,1Contrapunctus XIII inversus, a 31080/10a6 - (fugue strette)Contrap : a 41080/1412 - Canon in hypodiatessaron, al rovescio et per augmentationem (résolu) Canon in hypodiatessaron, al rovescio et per augmentationem, perpetuus (énigme)

15 - Canon al rovescio et per augmentationem [version révisée]Canon per augmentationem in contrario motureprend la version révisée de P2001080/159 - Canon in hypodiapason (énigme) Canon in hypodiapason (résolu)Canon alla ottava1080/16Canon alla decima in contrapunto alla terza1080/17Canon alla duodecima in contrapunto alla quinta1080/18,1Fuga a 2 clav.1080/18,2Alio modo fuga a 2 clav.1080/19Fuga a tre soggetti

Thème principal

Sujet du premier contrepoint, qui sert de matériau de base à toute l'œuvre :

Ce sujet est aisément reconnaissable, car il présente à son début un arpège de l'accord de ré mineur, et poursuit par la sensible (do ). Des commentateurs ont rapproché ce thème de celui de la fugue pour orgue en sol mineur (la « petite », BWV 578), et son renversement du choral « Aus tiefer Not ».

Tous les contrepoints suivants sont écrits dans la tonalité de ré mineur, avec parfois des modulations très lointaines (voir en particulier le contrepoint IV et, s'il fait partie de l’œuvre, le contrepoint XIX). Ils proposent soit un développement sur le même sujet, soit un développement sur une variation de ce sujet. Cette œuvre de Jean-Sébastien Bach témoigne de toutes les possibilités techniques et musicales qu'offre la fugue : fugues à trois et quatre voix, en augmentation, diminution, en miroir, à plusieurs sujets, strettes...

Contrepoint : sujet

Contrepoint : sujet

Contrepoints : détails

Contenu de L'Art de la fugue : Contrepoint 01 : Fugue simple Contrepoint 02 : Fugue simple Contrepoint 03 : Fugue simple Contrepoint 04 : Fugue simple Contrepoint 05 : Fugue simple Contrepoint 06 : Fugue en diminution (en style français)

Contrepoint 07 : Fugue en augmentation et diminution

Contrepoint 08 : Fugue à trois voix Contrepoint 09 : Fugue à la douzième Contrepoint 10 : Fugue à la dixième Contrepoint 11 : Fugue à quatre voix Contrepoint 12 : Fugue à quatre voix (à l'endroit et à l'envers) Contrepoint 13 : Fugue à quatre voix (à l'endroit et à l'envers) Contrepoint 14 : Canon Contrepoint 15 : Canon Contrepoint 16 : Fugues en miroir Contrepoint 17 : Fugues en miroir Contrepoint 18 : Fugues en miroir Contrepoint 19 : Fugue avec trois sujets

NB. Cette liste est présentée ici comme une synthèse : les enregistrements, partitions et les nombreux livres sur le sujet ne présentent pas la même unité (dans l'ordre des pièces et dans leur contenu), cela est probablement dû au fait que la partition fut publiée à titre posthume, par un de ses fils, dans un désordre structurel, sans nom et sans date.

Une œuvre inachevée ?

300px|thumb|Manuscrit de la fugue inachevée Cette œuvre est dite « inachevée », en particulier parce que le contrepoint XIX nous est parvenu sous une forme fragmentaire. Le manuscrit autographe s'interrompt sur la phrase suivante, de la main de son fils Carl Philipp Emanuel : « Sur cette fugue où le nom de BACH est utilisé en contre-sujet, est mort l'auteur ». Ce témoignage est douteux, dans la mesure où l'écriture bien affirmée ne semble révéler aucun des problèmes de santé dont Bach aurait souffert sur la fin de ses jours (cataracte et, probablement, paralysie partielle de la main).

Bien qu'il suscite plusieurs interrogations, ce contrepoint est fréquemment suivi, dans les enregistrements, par le choral (), comme dans l'édition originale.

Mais l'inachèvement, bien qu'apparent, n'est pas certain. La date de composition est très certainement aux alentours de 1740-1742, d'après une analyse graphologique et des filigranes sur le papier. Bach a donc très certainement terminé L'Art de la fugue bien avant sa mort. La note écrite par Carl Philipp Emanuel Bach, disant que son père était mort en écrivant la fugue inachevée, suscite également le doute. Une théorie récente disant que Bach aurait abandonné, ou du moins interrompu, son écriture plusieurs mois avant sa mort a également vu le jour, ce qui laisse s'interroger sur les raisons de son interruption.

En 2006, l'organiste et chef d'orchestre néo-zélandais Indra Hughes a publié une thèse de musicologie postulant que Bach aurait volontairement interrompu l'écriture du contrepoint inachevé pour livrer une sorte de rébus musical (à la manière des canons de l'offrande musicale).

Une autre théorie avance que le contrepoint XIX aurait été achevé, mais que le manuscrit complet a été perdu. Cette théorie est fondée sur les différences importantes entre le premier manuscrit de Bach (terminé vers 1742) et l'édition publiée en 1751. Par exemple, la première version imprimée contient des fugues ajoutées après 1742 (Contrapuncti IV et XIV) desquelles il n'existe pas de trace dans les manuscrits originaux. Bach aurait peut-être préparé un manuscrit définitif avant de publier L'Art de la fugue à la fin des années 1740.