L'histoire des lesbiennes désigne à la fois l'histoire des femmes ayant des relations affectives et sexuelles entre elles, mais aussi l'histoire d'une identité sociale et culturelle qui n'est pas réduite à une simple homosexualité féminine.
Évoluant dans des sociétés lesbophobes qui les répriment, les lesbiennes parviennent toutefois à créer et maintenir des lieux et modes de sociabilité, ainsi qu'une culture, en particulier littéraire, propre, ainsi qu'à obtenir dans certains pays le droit de se marier et d'élever des enfants ainsi qu'à participer à l'émancipation politique de toutes les femmes.
Histoire du terme « lesbienne » vignette|In the Days of Sappho, John William Godward, 1904. Le nom de cette poétesse, Sappho, et l'île dont elle est originaire, Lesbos, sont à l'origine de l'emploi des termes « saphisme » pour parler de l'attirance entre femmes, et « lesbienne », pour désigner les femmes homosexuelles. Les mots « lesbienne » et « lesbianisme » sont dérivés du nom de l'île grecque de Lesbos, terre natale de la poétesse Sappho.. En s'appuyant sur des textes anciens, les historiens ont conclu qu'une communauté de jeunes filles et de jeunes femmes ont été instruites par Sappho.. Peu de poèmes de Sappho sont parvenus jusqu'à nous, mais ceux qui le sont parlent de la vie quotidienne des femmes, de leurs relations et leurs rituels. Dans ces textes, Sappho insiste sur la beauté des femmes et proclame son amour des jeunes filles.
Dans l'Antiquité, si les femmes de Lesbos étaient réputées pour leur beauté, elles n'avaient pas encore cette réputation homosexuelle. Ainsi dans l'Iliade, Homère fait dire au roi Agamemnon ..
Le mot lesbianisme est utilisé aujourd'hui pour décrire l'attirance sentimentale et sexuelle entre deux femmes. On parle aussi d’homosexualité féminine pour qualifier cette attirance, ou parfois de saphisme (terme lui aussi dérivé du nom de la poétesse grecque), voire de tribadisme, mais ce dernier terme, dans cette acception, est désuet, et généralement péjoratif.
Le lesbianisme, en tant que concept utilisé pour différencier les femmes selon leur orientation sexuelle, est une construction du .
L'utilisation du terme « lesbianisme » pour décrire les relations érotiques entre femmes remonte au moins à 1870. En 1890, le mot apparaît dans un dictionnaire médical, comme adjectif désignant le tribadisme comme l'« amour lesbien ». Ces termes étaient utilisés indifféremment avec « saphisme » au tournant du .
Dès 1925, « lesbienne » est utilisé comme féminin de « sodomite ».
Histoire de la conception de l'homosexualité féminine vignette|Natalie Clifford Barney.
Par les lesbiennes
Les lesbiennes considèrent le plus souvent que leur identité se réfère de manière privilégiée à leur sexualité individuelle ou leur appartenance à un groupe de personnes partageant des traits communs, ou les deux. Bien que, dans de nombreuses cultures au cours de l'histoire, des femmes ont eu des relations sexuelles avec d'autres femmes, elles ont rarement été désignées avant le comme faisant possiblement partie d'un groupe défini et autonomiste, sur le plan culturel et social, et nouvellement sur le plan sexuel.
Ce dernier constituant un argument sociologique et comportemental inédit, est présenté comme le point d'orgue de l'antagonisme à une constitution normative persévérante des schémas moraux au sein de la société (à partir du schéma sexuel), doublement aliénante pour elles, compte tenu de la position peu influente de l'ensemble des femmes sur le plan politique jusqu'à la fin de celui-ci. Plus largement, le réflexe de médicalisation du statut de l'homosexualité et sa stigmatisation progressive au sein de la société, a permis le développement d'une communauté de mœurs consciente dès le début du et ainsi la naissance d'une identité sous-culturelle.
Aux alentours de 1905, la réflexion de certaines femmes homosexuelles sur le fait que leurs comportements, leurs relations ou leur manière de vivre pouvaient être labellisés comme et provoquer un clivage social défavorisant pour elles, les a poussées au déni ou à la dissimulation, comme la professeure Jeannette Marks du Mount Holyoke College qui vécut pendant avec la présidente de l'université Mary Woolley. Marks, en totale contradiction avec ses choix personnels, mit les jeunes femmes en garde contre les amitiés et insista sur le fait que le bonheur ne pouvait être atteint qu'avec un homme.
D'autres femmes refusèrent de se dépeindre comme lesbiennes malgré leur comportement : Djuna Barnes, auteure de Nightwood, un roman à propos d'une aventure que Barnes avait eue avec Thelma Wood, fut désignée comme , qu'elle réfuta en arguant qu'elle ..
D'autres femmes, en revanche, embrassèrent la distinction et utilisèrent leur « différence » pour se démarquer intellectuellement des femmes hétérosexuelles et des hommes homosexuels. Entre les années 1890 et 1930, l'héritière américaine Natalie Clifford Barney tenait un salon hebdomadaire à Paris où des personnalités majeures du monde des arts étaient invitées pour discuter de sujets lesbiens. Excentrique, elle tenta de créer une version actualisée et idéalisée de Lesbos dans son salon.. Parmi ses habituées, elle comptait l'artiste Romaine Brooks, les écrivaines Colette, Djuna Barnes et Gertrude Stein ainsi que la romancière Radclyffe Hall.
Les significations variées qu'a pris le mot depuis le début du a provoqué une réévaluation historique des relations entre femmes avant que ce terme ne désigne des inclinations érotiques. Des débats suivirent sur ce qui définit une relation comme . Pour les lesbiennes féministes, l'activité sexuelle n'était pas nécessaire pour qu'une personne se déclare lesbienne, tant que ses relations principales étaient avec des femmes ; de plus, à certaines époques, les notions d' et de n'étaient pas corrélées.. En 1989, un groupe d'universitaires, le , écrit :
Le fait que le terme « lesbienne » permette à la fois de sortir les relations entre femmes de leur invisibilité et de créer un lien immédiat entre le présent et l'Antiquité grecque et plus particulièrement la poétesse Sappho explique pourquoi, bien que médical à l'origine, il a été rapidement repris et célébré par les lesbiennes elles-mêmes..
Par le milieu médical Au milieu du , la littérature médicale s'efforçait de trouver des manières d'identifier l'homosexualité masculine, considérée à l'époque comme un problème social dans de nombreuses sociétés occidentales. En catégorisant les comportements associés à ce qui était appelé à l'époque l' par le sexologue allemand Magnus Hirschfeld, les chercheurs ont défini le comportement sexuel normal pour les hommes et les femmes, et ont donc montré à quel point les hommes et les femmes différaient des modèles-types de comportements sexuels, masculin comme féminin.
À la fin du et au début du , deux médecins, Richard von Krafft-Ebing et Havelock Ellis, sont les premiers à avoir catégorisé l'attraction des femmes pour leur sexe. Leur approche de l'homosexualité féminine, qu'ils assimilent à une forme de démence, va durablement marquer les études scientifiques portant sur ce sujet.
Pour le britannique Havelock Ellis, il y avait les , qui passeraient leurs vies à la recherche de relations érotiques avec des femmes. Celles-ci faisaient partie du , rejetant le rôle des femmes qui se devaient d'être féminines, soumises et « domestiques ». « Invertie » signifie « jouant le rôle de l'autre genre » ; comme à l'époque victorienne, les femmes étaient considérées comme incapables d'initier des relations sexuelles, on pensait de celles qui le faisaient avec d'autres femmes qu'elles possédaient des désirs sexuels masculins, introduisant de ce fait la négation d'une sexualité intrinsèquement féminine.
Les travaux de Richard von Krafft-Ebing, un médecin allemand qui contribua aussi au développement de la sexologie, et d'Ellis d'autre part, eurent beaucoup de succès et contribuèrent à faire connaître l'homosexualité féminine au grand public. Par exemple, en Allemagne, plus d'un millier d'articles concernant l'homosexualité furent publiés entre 1898 et 1908. Entre 1896 et 1916, concernant la des femmes le furent aux États-Unis. La classification médicale du lesbianisme en maladie mentale, comme l'avance Ellis, est aujourd'hui largement discréditée.
La caractérisation d'une homosexuelle commença au milieu du et elle intégra progressivement l'opinion des lesbiennes elles-mêmes..
L'affirmation des sexologues, notamment de Krafft-Ebing, selon laquelle l'homosexualité est une anomalie congénitale, était généralement bien acceptée par les hommes homosexuels, puisque cela signifiait que leur comportement ne pouvait pas être considéré comme un crime. À l'époque, l'homosexualité masculine était en effet largement réprimée. En absence d'autres points de vue pour décrire leurs émotions, les homosexuels acceptèrent d'être désignés comme ou et utilisèrent leur statut de hors-la-loi pour former des groupes sociaux à Paris et Berlin.
Lesbianisme dans l'histoire occidentale vignette|Femmes de Gönnersdorf, Neuwied, époque paléolithique. Antiquité grecque et romaine vignette|La poétesse Sappho, assise, lit un de ses poèmes dans un recueil à trois amies-élèves qui l'entourent. Vari, œuvre du groupe de Polygnote, vers 440-430 a. C. Musée archéologique national, Athènes, Pratiquement rien ne documente une activité homosexuelle entre femmes dans l'Antiquité gréco-romaine. Le poète Alcman utilisait le terme comme forme féminine de , qui désigne le plus jeune participant d'une relation pédéraste.. Aristophane, dans Le Banquet de Platon, mentionne des femmes qui aiment les femmes, mais utilise le terme (être intéressé) et non pas , qui était réservé aux relations où un homme était impliqué. Toutefois, rien ne prouve que les femmes étaient autorisées ou encouragées à avoir des relations homosexuelles avant ou après le mariage, tant qu'elles obéissaient à leurs devoirs maritaux.
Pour l'historienne Nancy Rabinowitz, dans la céramique grecque antique les images d'une femme en tenant une autre par la taille ou s'appuyant sur son épaule peuvent être interprétées comme des expressions d'une relation romantique.. Les femmes apparaissant sur la poterie grecque sont représentées avec affection et lorsqu'il n'y a que des femmes, leur image est érotisée : elles prennent des bains, se touchent entre elles, avec parfois la présence de godemichets dans ces scènes ; la manière de les représenter rappelle celle des mariages et de la séduction pédéraste. Par contre, on ignore si ces images représentent la réalité quotidienne ou pas..
Les femmes de la Rome antique étaient elles aussi assujetties à la définition masculine de la sexualité. Les universitaires actuels pensent que les hommes voyaient d'un œil hostile l'homosexualité féminine. Ils pensaient que les femmes qui avaient des relations sexuelles entre elles comme des bizarreries de la nature qui essayeraient de pénétrer les femmes et parfois les hommes avec des clitoris .. Pour l'universitaire James Butrica, le lesbianisme .
La figure de Sappho, poétesse de l'île de Lesbos, reste centrale dans la conception du lesbianisme, tant à l'époque antique qu'à l'époque moderne, particulièrement à partir de la Renaissance. Si Sappho représente une femme artiste talentueuse, elle est aussi une figure particulière du lesbianisme en tant que poétesse qui exprime ouvertement son désir pour ses compagnes féminines. Les nombreuses relectures de l'histoire de Sappho, notamment l'invention du saut de Leucade par Ovide et la division de Sappho en deux (la poétesse et la femme de petites mœurs), illustrent l'ambiguïté et la fascination de cette figure illustre.
Moyen Âge