Dans le contexte de la philosophie analytique, lintentionnalité est une relation impliquée par la représentation en vertu de laquelle un esprit, une conscience ou un système cognitif se rapporte à un élément de l'environnement ou à un contenu de représentation. L'intentionnalité est principalement attribuée aux états mentaux (perceptions, croyances, désirs) et est considérée comme la marque distinctive de l'esprit par nombre de philosophes contemporains.

Trouvant son origine dans la scolastique médiévale, c'est avec le philosophe et psychologue autrichien Franz Brentano, à la fin du , que le concept d'intentionnalité devient un concept central de la philosophie. Brentano est le premier penseur moderne à voir dans l'intentionnalité un trait caractéristique de l'esprit, : tout état psychique est intentionnel, c'est-à-dire qu'il contient quelque chose à titre d'objet, bien que ce soit d'une manière différente en fonction du type d'état concerné. Ainsi entendue, l'intentionnalité permet d'établir un critère de démarcation logique entre les états psychiques d'une part et les états physiques de l'autre.

Par sa définition complexe de l'intentionnalité, Brentano lègue à ses successeurs une série d'énigmes logiques et ontologiques. Les réponses à ces énigmes ont directement contribué à faire naître la philosophie analytique. Le débat sur l'intentionnalité porte aujourd'hui en grande partie sur la possibilité ou non de l'inscrire dans un cadre naturaliste (problème de la « naturalisation ») et de la réduire à un processus physique (problème de la « réduction »).

L'intentionnalité dans l'horizon de Brentano

L'« inexistence intentionnelle » La notion d'intentionnalité apparaît pour la première fois dans le contexte de la philosophie moderne en 1874 dans un ouvrage de Franz Brentano intitulé La psychologie du point de vue empirique Franz Brentano, Psychologie vom empirischen (« La psychologie du point de vue empirique »), Leipzig, Standpunkt, 1874.. Selon Brentano, l'esprit humain est en mesure de se référer à quelque chose parce que les objets ou caractéristiques sur lesquels il porte ont une forme d'existence proprement psychique : l'« inexistence intentionnelle ». C'est cette forme d'existence spécifique aux représentations, et non un quelconque pouvoir de l'esprit, qui permet au sujet d'entretenir des rapports de type cognitif avec des objets physiques situés dans son environnement.

La définition de Brentano vignette|190px|Franz Brentano. Pour ce psychologue de formation, les « objets intentionnels » existent littéralement dans l'esprit, en tant qu'objets d'un « acte psychique ». Par le terme « in-existence », Franz Brentano n'entend pas signifier la non-existence, mais l'existence immanenteRuedi Imbach et Cyrille Michon, « Avant-propos », dans ., bien que le sens de son concept et son lien avec l'idée de non-existence soient encore discutés.. Pour Brentano, certains objets existent littéralement dans l'esprit, en tant qu'objets d'un « acte psychique » (la « visée intentionnelle »), et ils n'ont de ce fait aucune réalité physique. C'est en vertu de ce mode d'existence que les phénomènes psychiques diffèrent des phénomènes physiques, et qu'ils reçoivent des propriétés distinctes. Par exemple, une couleur que l'on voit ne caractérise pas directement un objet physique : elle appartient à un objet mental dont les propriétés qualitatives sont immanentes à l'esprit et ne peuvent être attribuées à des réalités physiques. Des objets mentaux, on ne peut dire qu'ils n'existent absolument pas, mais seulement qu'ils n'existent pas physiquement ou « réellement ».

En démarquant ainsi les phénomènes psychiques des phénomènes physiques, Brentano exprime une double thèse :

une thèse structurelle, en tant que les phénomènes psychiques sont décrits comme des « actes » qui opèrent certaines relations, car ils sont « dirigés » vers certains objets ; une thèse ontologique, en tant que les objets in-existants ne sont pas caractérisés comme des choses matérielles, mais comme des objets intérieurs ou immanents à l'esprit, parfaitement distincts des objets extérieurs.

La théorie brentanienne de l'in-existence intentionnelle permet d'uniformiser la nature de tous les états intentionnelsRuedi Imbach et Cyrille Michon, « Avant-propos », dans .. Peu importe que nous pensions à tort ou à raison, que nous connaissions, espérions, désirions, dans tous les cas nos actes intentionnels visent un objet in-existant, une réalité d'ordre mental. Il n'est ainsi pas nécessaire de distinguer différents types d'objets pour différents types d'actes psychiques. Par ailleurs, la théorie de l'in-existence permet de donner une réponse simple et élégante à la question de savoir pourquoi nos états psychiques peuvent être intentionnels alors qu'il n'y a aucun objet réel avec lequel ils pourraient être en relation : il y a en effet toujours un objet intérieur in-existant lorsque nous nous représentons quelque chose, même lorsque nous imaginons un être fictif. L'existence d'un tel objet intérieur ne présuppose pas l'existence d'un objet réel extérieur.

Le mode d'être des objets intentionnels

La question du mode d'être des objets intentionnels se pose depuis que Brentano a formulé sa théorie des objets « in-existants », objets de représentation internes à l'esprit, dont la réalité ne dépend pas de conditions physiques imposées par l'environnement, mais de la relation d'intentionnalité qui les lie à une conscience. Selon Pierre Jacob, la façon dont nous pouvons concevoir le mode d'être des objets intentionnels dépend de la réponse donnée à la question suivante : y a t-il des objets non existants. ? Il distingue deux types de positions antagonistes en réponse à cette question. :

le libéralisme ontologique (Brentano, Meinong), qui soutient que l'intentionnalité est toujours une relation et que des objets non existants peuvent lui servir de relata, de sorte que tout ce qui est nexiste pas nécessairement (admission des entités fictives) ; le rigorisme ontologique (Frege, Wittgenstein), d'après lequel tout ce qui est existe nécessairement de façon physique dans le monde (refus des entités fictives ou non physiques).

Pour les défenseurs du rigorisme ontologique, il n'y a aucune différence pertinente entre le fait de dire respectivement « Il y a un x » et « Il existe un x ». Pour eux, dire par exemple qu'il y a des dieux grecs ou dire que les dieux grecs existent, c'est exprimer une seule et même proposition fausse. C'est admettre dans le domaine de la quantification existentielle des créatures imaginaires ou mythologiques qui n'existent pas. Pour un partisan du libéralisme ontologique, en revanche, il y a une différence entre les énoncés portant sur les êtres et ceux portant sur leur existence : une chose est de dire « Les dieux grecs existent » ; autre chose est de dire « Il y a des dieux grecs : Zeus en est un ». S'il est vrai que les dieux grecs n'existent pas, c'est au sens où ce ne sont pas des êtres en chair et en os qui existent dans notre environnement. Mais dans le contexte d'une investigation du contenu de la mythologie grecque, on peut affirmer à bon droit qu'il y a des dieux grecs et que Zeus en est un..

Le libéralisme ontologique conduit à interpréter les objets intentionnels comme des contenus mentaux qui entretiennent avec le sujet une relation particulière qui n'est pas d'ordre physique, et qui est « privilégiée », au sens où elle est directe et transparente : nous ne pouvons pas douter de leur réalité lorsque nous nous les représentons. De ce fait, la question de leur réalité ne se pose pas dans les mêmes termes que celle des objets physiques auxquels ils peuvent renvoyer. Le rigorisme ontologique, quant à lui, conduit à identifier les objets intentionnels à des objets physiques de l'environnement et à adopter une interprétation externaliste de l'intentionnalité, c'est-à-dire ne faisant pas appel à des entités ou à des contenus qui se situeraient dans l'esprit (ou dans le cerveau) des individus. L'opposition entre libéralisme et rigorisme ontologiques recoupe ainsi en partie l'opposition entre les approches internaliste et externaliste de l'intentionnalité.

Le mode d'être des actes intentionnels

Entendue en son sens traditionnel de « visée » d'un objet par une conscience, l'intentionnalité pose le problème de la nature de cette « visée » ., comprise comme un « acte » de l'esprit plutôt que comme un processus physique en lien avec le cerveau. Au début du , c'est principalement la phénoménologie husserlienne qui a cherché à caractériser la spécificité de l'acte intentionnel, afin d'éclairer « l'essence de la conscience ». Depuis Wittgenstein notamment, l'approche analytique de l'intentionnalité insiste quant à elle sur le caractère linguistique et normatif de la relation intentionnelle, inscrivant cette relation dans le cadre de l'action et de pratiques sociales. Certains philosophes de l'esprit se sont néanmoins intéressés à la nature de la relation intentionnelle, soit pour en faire un processus naturel émergeant dans la structure du cerveau (John Searle), soit pour la réduire à une forme de causalité physique (computationnalisme, fonctionnalisme biologique).

La distinction frégéenne entre sens et référence vignette|190px|Gottlob Frege. En distinguant dans le langage entre sens et référence, Frege a permis de renouveler la réflexion sur l'intentionnalité. Le logicien et philosophe allemand Gottlob Frege est le premier à avoir posé en termes « analytiques » le problème de la signification des énoncés. Il s'agit du problème central concernant tout langage : comment un signe, qui n’est qu’une suite de phonèmes ou de graphes, a-t-il la faculté de référer à quelque chose de la réalité et d’acquérir de la sorte une intentionnalité ?

Pour résoudre le problème de la signification, Frege distingue la notion de sens (Sinn en allemand) et la notion de dénotation ou de référence (Bedeutung) : la dénotation, dans une expression linguistique, est sa référence à un élément de la réalité ; le sens est le mode de présentation de l'objet ainsi dénoté. Frege donne les exemples suivants, dont le premier est devenu célèbre :

« L'étoile du matin » et « l'étoile du soir » ont des sens différents mais ont la même dénotation (la planète Vénus) ; « L'étoile la plus éloignée de la terre » a un sens mais n'a pas de dénotation.

Cette distinction entre sens et dénotation, bien que rejetée par Bertrand Russell, sera largement acceptée et reprise en philosophie analytique. Elle a d'abord pour fonction d'expliquer qu'une formule comme a = b apporte une information, c'est-à-dire qu'elle ne se réduit pas à a = a. Nous apprenons par cette formule que deux concepts distincts renvoient à un seul et même objet. En effet, le concept décrit un objet mais ne se confond pas avec lui. Une étoile, par exemple, est un certain objet que nous dénotons par sa propriété d'être telle étoile. « Il y a une étoile » veut dire qu'il existe un x (objet dénoté) tel qu'il est une étoile (concept signifié). Le concept a un contenu descriptif et inférentiel qui renvoie à d'autres concepts (« contenu cognitif »), mais il n'a pas en lui-même le pouvoir de référer à l'environnement.