vignette|droite|Nikolaï Kouznetsov. Piotr Ilitch Tchaïkovski, 1893. Galerie Tretiakov Moscou
Le thème de la mort du compositeur russe Piotr Ilitch Tchaïkovski, le à 53 ans, a attiré l'attention des musicologues de Russie qui se sont divisés en deux camps irréconciliables : d'une part ceux qui soutiennent la version officielle de la mort du compositeur du choléra, soutenus par les souvenirs des contemporains et les renseignements donnés par la presse de Saint-Pétersbourg à l'automne 1893, et d'autre part les partisans de la version du suicide du compositeur, qui repose sur des témoignages oraux, des hypothèses et le fait qu'il avait fait une tentative de suicide après son mariage en 1877 à l'âge de 34 ans. Un large intérêt est apparu dans les années 1980 dans le cadre de la publication aux États-Unis d'une série d'articles d'une musicologue issue de l'immigration : Alexandra OrlovaLa musicologue russe Alexandra Orlova a présenté une théorie en 1979 suivant laquelle, la découverte de la relation du compositeur avec un jeune officier de dix-sept, neveu (mineur) du prince Stenbock-Fermor, maréchal du palais, aurait été dénoncée auprès du procureur et Tchaïkovski aurait ensuite été poussé au suicide (boire du poison) par un tribunal d'honneur constitué d'anciens étudiants du Collège impérial de la Jurisprudence de Saint-Pétersbourg. .
Le musicologue américain, spécialiste de la musique russe et du ballet du , , dans son ouvrage Tchaïkovski paru aux éditions Oxford University Press, a proposé encore une autre version de la mort du compositeur : « la mort est le résultat d'un ensemble de facteurs négatifs » provenant du style de vie de Tchaïkovski durant les dernières années de sa vie, qui s'est ajouté à un diagnostic de gastrite. Des souvenirs de la mort du compositeur ont été laissés par des parents et amis. En , des rapports quotidiens sur l'état de santé de Tchaïkovski ont été publiés par les journaux. Des musicologues, des journalistes et des historiens ont écrit des articles sur cet évènement tragique. Des tentatives d'établir les causes de la mort du compositeur ont également été faites par des scientifiques des sciences de la nature, comme le professeur de microbiologie Nikolaï Blinov avec sa monographie Dernière maladie et mort de Tchaïkovski. Avant et après la tragédie (1994) ou la psychiatre Zinaïda Agueïeva dans son ouvrage Tchaïkovski. Génie et souffrance (2019) .
La mort du compositeur a été largement reflétée dans les œuvres de fiction, au cinéma, dans les journaux et même au théâtre et à l'opéra. Parmi les œuvres les plus célèbres, qui ont décrit de manière claire et détaillée cet évènement, il faut citer le film du réalisateur britannique Ken Russel The Music Lovers, et également Pages immortelles (1939, en allemand Es war eine rauschende Ballnacht (Au milieu des bruits de balles)), tourné durant le Troisième Reich par le réalisateur Carl Froelich, et encore l'écrivain allemand Klaus Mann qui raconte la mort de Tchaïkovski dans son roman Symphonie Pathétique (1935).
Chronologie des événements dans le témoignage des contemporains
Version la plus courante de la cause de la maladie vignette|290px|gauche|Bâtiment de Saint-Pétersbourg dans lequel était installé le restaurant Leiner, 2008 Le matin du , Tchaïkovski a reçu , un représentant légal de la firme Vassili Bessel, qui lui apportait un nouveau contrat de droit d'auteur pour l'opéra L'Opritchnik.
Le frère de Piotr Ilitch, Modeste, a témoigné du fait que Piotr Ilitch était en parfaite santéLe docteur Mamanov, au contraire, a témoigné du fait que le compositeur aurait eu une mauvaise santé et que dès le matin il s'était senti mal, mais n'y avait pas prêté attention.. Il s'était promené avec l'un de ses neveux, le comte Alexandre Litke (1868-1912), puis il a déjeuné avec une parente et amie Vera Boutakova (1843-1923), veuve du vice-amiral Ivan Boutakov (1822-1882). Tchaïkovski était de bonne humeur, joyeux et enjoué. Dans sa jeunesse, il était fasciné par Vera Boutakova et lui a dédié un cycle de pièces pour piano, Souvenir de Hapsal (1867). Au dîner, il était seul avec son neveu Iouri Davydov et cela s'est passé dans une ambiance chaleureuse.
Pour la soirée, Tchaïkovski a réservé une loge au Théâtre Alexandra, pour le spectacle du dramaturge russe Alexandre Ostrovski. Il était accompagné pour le spectacle par de nombreux parents et amis. « Pendant le spectacle, Piotr Ilitch était très joyeux, il plaisantait et riait du jeu incomparable d'un de ses acteurs favoris », raconte son neveu Iouri Davydov. Après la représentation, comme il avait appris qu'il n'y avait pas de dîner à la maison, Tchaïkovski a proposé à toute la société d'aller diner au Café littéraire (restaurant F. Leiner). Sa proposition a été acceptée. Dans ses souvenirs des derniers jours du compositeur, Iouri Davydov donne la raison de leur choix du restaurant : avec Tchaïkovski, il y avait beaucoup de jeunes gens encore aux études, et « c'était l'un des rares restaurants qui laissait entrer les étudiants ».
À l'automne 1893, Saint-Pétersbourg a connu une épidémie de choléra, et il était recommandé de ne pas utiliser d'eau non stérilisée pour boire ou même pour se laver. Le soir, après le spectacle, Tchaïkovski a dîné en compagnie d'amis proches et de parents, au restaurant Café littéraire de F. Leiner (cet établissement n'était pas luxueux, mais était fréquenté par les artistes après les spectacles du fait de ses prix raisonnables et de sa bonne cuisine). Selon le témoignage de plusieurs contemporains (comme son neveu Iouri Davydov, qui se souvient des évènements de nombreuses années après qu'ils ont eu lieu et de cette version qui est apparue dans les journaux de Saint-Pétersbourg dans les éditions du ), le compositeur a bu un verre d'eau non stérilisée. Iouri Davydov se souvient que ses amis ont essayé de le dissuader, et son frère Modeste a essayé de lui enlever le verre de force. Le compositeur a affirmé : « Je ne crois pas au choléra ! ». Modeste Tchaïkovski ne mentionne pas dans le tome 3 de la biographie consacrée à son frère cet épisode du verre d'eau. Il écrit, au contraire, que le compositeur a mangé des pâtes macaroni « au vin blanc et à l'eau minérale ». Alexandre Poznanski, biographe du compositeur, considère qu'il faut faire confiance à la version de Modeste Tchaïkovski ; les témoignages ultérieurs, y compris ceux de Davydov, il les appelle « les fruits de leur propre imagination ». Le chercheur a encore affirmé que tous ceux qui prétendent que Tchaïkovski a été infecté au restaurant Café littéraire n'étaient pas tous là avec le compositeur. Poznanski explique comme suit la raison de leur comportement : « Les gens proches du grand compositeur, ont jugé acceptable de déformer la vérité pour se donner plus de poids en tant que témoins de l'évènement. »
Versions alternatives de la cause de la maladie
Il existe d'autres versions documentées de contemporains concernant les événements liés à la mort du compositeur, qui sont décrites en détail dans l'ouvrage du docteur en sciences biologiques Nikolaï Blinov (1929-1988) : Selon l'une d'elles, énoncée par Modeste Tchaïkovski en premier lieu dans un article de journal quelques jours après la mort de son frère, puis dans une biographie en trois tomes du compositeur, Tchaïkovski, le matin du , au petit déjeuner, a bu un verre d'eau non stérilisée et s'est senti indisposé. Poznanski écrit à ce propos que la tentative de donner une signification fatale à la prise de ce verre d'eau est liée au désir de son frère de se justifier lui-même : depuis le matin, le compositeur ne se sentait pas bien, et Modeste n'y a pas accordé l'importance que cela méritait. Le journal Birjevye Vedomosti a rapporté le que Tchaïkovski aurait bu un verre d'eau non stérilisée la nuit, l'ayant préalablement posé le soir du sur sa table de nuit. Selon une autre version rapportée par le Novosti i Birjevaïa gazeta le , quelqu'un (dont le nom n'est pas cité) a posé une carafe d'eau non traitée dans la nuit du 20 au , et Tchaïkovski a bu un verre de cette eau pendant la nuit.
Développement de la maladie vignette|Maison où est mort Piotr Tchaïkovski dans l'appartement de Vladimir Davydov et Modeste Tchaïkovski, 2021 Le compositeur est retourné dans l'appartement que louait son neveu Vladimir Davydov avec son frère Modeste au coin de la rue Malaïa Morskaïa et de la rue (au cinquième étage du n°13). Tchaïkovski s'y était arrêté pendant qu'il était dans la capitale pour diriger la première exécution de sa Sixième symphonie. Le matin du se sont manifestés les premiers signes de malaise : diarrhée et vomissements. Toutefois, à 11 heures du matin, le compositeur est sorti de la maison pour rencontrer le compositeur et dirigeant du théâtre Mariinsky, Eduard Nápravník, mais est revenu directement. Deux heures plus tard (pour Poznanski cela s'est passé avant le départ de la maison), il a travaillé à la rédaction d'une lettre. Tchaïkovski a accueilli deux visiteurs : le représentant de la et le compositeur Alexandre Glazounov. Poznanski attire l'attention sur ce qu'a dit Modeste Tchaïkovski, à propos des problèmes gastriques fréquents, dont les symptômes étaient semblables à ceux du choléra, raison pour laquelle il n'a pas eu son attention attirée par ses derniers symptômes et n'a pas pris de mesures immédiates. À côté du patient, il n'y avait pas de « personnes compétentes et responsables », « tout le monde s'est dispersé, plus personne n'était à la maison, sauf le domestique, qui a commencé à utiliser tous les remèdes maison qui lui étaient familiers ».