La guerre industrielle est un type de conflit caractérisé par la mobilisation des capacités de production et des technologies issues de la révolution industrielle au profit de la guerre. Il correspond à une période de l’histoire militaire qui commence à la révolution industrielle du XIXe siècle et s'achève à l’avènement de l’ère nucléaire qui rend inenvisageable les conflits entre grandes puissances. Cette période est marquée par l'émergence des États-nations industrialisés capables de créer et d’équiper de grandes armées, marines et forces aériennes. vignette|Usine de bombardiers B-24, Willow Run Cette époque voit le développement des armées de masse par la conscription, du transport rapide (d’abord sur les chemins de fer, puis par mer et air), des communications par le télégraphe et les ondes radios, ainsi que du concept de guerre totale. Sur le plan des technologies militaires, elle est marquée par l’amélioration des armes d’infanterie, de l’artillerie, des armes chimiques, des véhicules blindés, des navires cuirassés, des sous-marins et des aéronefs.
La guerre industrielle se caractérise par l'extension du champ de bataille, la plus grande brutalité des combats, mais aussi l'intégration de tous les pans de la société dans la guerre, en particulier pour le secteur industriel.
Contexte historique Selon l’historien François Cochet, la première guerre industrielle est la guerre de Sécession américaine (1861-1865) durant laquelle le Nord parvient à vaincre le Sud grâce au développement du chemin de fer et à ses usines d’armement.
C'est vraiment la Première Guerre mondiale qui fait entrer le monde dans l'ère des guerres industrielles. Ce conflit présente la particularité d’être déclenché par des États ayant accompli leur révolution industrielle (France, Royaume-Uni, Allemagne) ou en passe de la réaliser (Russie). En 1913, l’Allemagne est la première puissance manufacturière européenne (16% de la production manufacturière mondiale) suivie du Royaume-Uni (14%), de la France (6,5%) et de la Russie (5,5%). vignette|Usine Berliet, usinage d'obus de 75 En outre, la croissance démographique permise par cette révolution industrielle permet l'engagement de millions de soldats dans des champs de bataille s’étendent sur des centaines de kilomètres. La consommation exponentielle de munitions durant cette guerre rend nécessaire un plus forte industrialisation. Ainsi, la production journalière au est de obus tandis que le maréchal Joffre sollicite obus à partir de fin septembre . La pénurie oblige une réorientation massive de la production industrielle vers l’armement.
Cette guerre industrielle tue quotidiennement 900 Français et 1300 Allemands dont 80% meurent sous le feu de l’artillerie. Le général Beaufre écrit :
Composantes de la guerre industrielle
Une guerre d'industries La guerre industrielle est qualifiée dans un premier temps de "guerre d'industries" par les historiens contemporains de son apparition, comme Jules Isaac qui a combattu lors de la Première Guerre mondiale. En effet, l'industrialisation augmente les ressources ainsi que les capacités matérielles et humaines des États, rendant possible certaines formes de guerre exigeant davantage de moyens. De plus, la guerre devenue de plus en plus mécanisée nécessite une infrastructure accrue et un vaste réseau de soutien derrière les lignes pour l'approvisionnement.
Le caractère indispensable du soutien industriel aux combattants est progressivement pris en compte par les chefs militaires lors de la Première Guerre mondiale, intégré dans leurs stratégies, et plus largement dans la politique de défense du gouvernement. Patrick Fridenson considère ainsi que l'élément marquant de 1916 est le resserrement des liens entre la doctrine militaire et la production industrielle.
Cela peut amener à une confusion des termes puisque la guerre industrielle vient alors désigner deux notions : la guerre de l’ère industrielle et la mobilisation de l'industrie pour soutenir les forces armées que Rémy Porte appelle “le premier front".
Une guerre totale
Le concept de guerre totale est l'une des principales caractéristiques de la guerre industrielle. Ce terme créé par le général Erich Ludendorff lors de la Première Guerre mondiale et explicité dans son livre de 1936, Der totale Krieg, correspond à la mobilisation complète et la subordination de toutes les ressources, y compris les systèmes politiques et sociaux, à l’effort de guerre allemand.vignette|Général Erich Ludendorff Ce modèle de guerre s'explique par la part croissante de l'idéologie dans les conflits et l'importation de techniques de guerre particulièrement violentes issues des guerres coloniales. Il signifie alors une conduite de la guerre de manière impitoyable et brutale, ce qui se traduit par le ciblage des populations et infrastructures civiles afin de détruire la capacité de l’ennemi à s’engager dans la guerre.
La principale raison de l'émergence de la guerre totale est l’industrialisation. Ce nouveau paradigme nécessite la mobilisation du front intérieur, ce qui se traduit par l'utilisation de concepts modernes comme la propagande pour stimuler la production et maintenir le moral, tandis que le rationnement a lieu pour fournir plus de matériel de guerre.
Le premier exemple de guerre totale est celui de la guerre de Sécession. Les généraux Ulysses Grant et William Sherman sont convaincus que la victoire du Nord ne peut être acquise que par la destruction totale des confédérés, tant sur le plan stratégique que psychologique et économique. Pour cela, ils mettent en œuvre une stratégie de la terre brûlée comme lors de l'avancée de Sherman à travers la Géorgie et la Caroline.
Une guerre de masse par la conscription
vignette|251x251px|Ordre de Mobilisation générale, 2 août 1914 La conscription, ou service militaire obligatoire, est la réquisition par un État d'une partie de sa population afin de servir ses forces armées. Différente de la mobilisation, elle permet de former militairement une partie de la population, généralement par classes d'âge.
Elle apparaît en 1793 avec la révolution française et est développée par Napoléon Ier pour former la Grande Armée qui lui permet de vaincre les autres armées européennes, professionnelles mais moins nombreuses. Selon Rémy Porte, qui qualifie le XIXe siècle de , cette guerre de masse est un premier jalon qui sera complété par la massification de l'armement pour évoluer vers la guerre industrielle.
Lors des guerres industrielles, la capacité de mobilisation des États détermine leur capacité à mener la guerre sur l'ensemble des fronts. Ainsi lors de la Première Guerre mondiale, les alliés de la Triple-entente mobilisent 45 millions de soldats contre 27 millions pour les nations de la Triplice.
Dans les pays développés, les avancées des technologies d'armement et le besoin croissant d'entraînement pour l'utilisation de ces matériels rendent peu pertinente la conscription bien que certains pays continuent de l'utiliser comme la Russie ou la Suisse.
Une guerre mobile Dans ce type de guerre où le soutien de l'industrie au front est capital, le rôle prépondérant des transports est mis en avant par l'historien Jean-Jacques Becker :
Les évolutions des modes de transport à l'ère industrielle changent là manière de conduire la guerre en y apportant la mobilité tant sur le plan de la vitesse et des capacités d'emport que sur celui de la liberté d'action.
Transports terrestres
Avant l'invention des véhicules à moteur, les soldats étaient transportés à cheval ou manœuvraient à pied. Avec le développement du train, il devient possible de transporter rapidement et sur de grandes distances un grand nombre de combattants, leur équipement et leur ravitaillement. Mais ce moyen de transport reste vulnérable à la destruction des voies de chemins de fer et nécessite des infrastructures importantes.
Le transport de combattant est révolutionné par l'arrivée du moteur à combustion interne et de l'automobile. Lors des deux guerres mondiales, les camions seront utilisés pour permettre à des unités militaires de manœuvrer rapidement et de manière autonome sur le champ de bataille. Cette apport de l'automobile aux opérations militaires est illustré par le célèbre épisode des taxis de la Marne. vignette|Chaîne de production de chars Sherman M4, usine Chrysler, Detroit Bien que le tank soit inventé par les français et les britanniques lors de la Première Guerre mondiale, c'est au début de la Seconde Guerre mondiale qu'il atteint son plein potentiel en permettant aux allemands de briser les lignes adverses via la stratégie de la blitzkrieg. Aux côtés de ces chars d'assaut lourdement armés, de nombreux véhicules blindés de transport de troupes permettent la mécanisation de l'infanterie et un changement radical dans la stratégie. Après la guerre, ces véhicules de transport blindés continuent d'évoluer et sont armés pour combiner des capacités de transport et d'appui pour donner naissance au véhicule de combat d'infanterie moderne.
Dans la deuxième partie de la Seconde Guerre mondiale, la guerre industrielle se manifeste pleinement dans sa dimension productive puisque la victoire revient aux alliés, capables de produire des chars en masse pour vaincre les blindés allemands ( M4 Sherman, T-34).
Transports maritimes vignette|Mise à l'eau du "Liberty ship" Laurence J. Gallagher De la même manière, le bateau à moteur révolutionne le transport maritime, tant pour la vitesse que pour le tonnage des navires. Dans le domaine militaire, la guerre industrielle se mène autour de la capacité des belligérants à augmenter le tonnage de leur flotte de transport plus rapidement que l'adversaire. Ainsi en 1945, les arsenaux américains produisaient en moyenne un liberty ship par jour, permettant à la machine industrielle des États-Unis de soutenir la guerre en Europe et en Asie.
L'invention des navires et chalands de débarquement ouvre de nouvelles opportunités militaire en rendant possible des opérations amphibies comme le débarquement de Normandie.
Transports aériens vignette|Opération aéroportée allemande en Crète, 1941 L'apparition de l'aviation au est très rapidement reprise pour des usages militaires, d'abord pour des missions de reconnaissance puis de bombardement et de transport de troupes. L'avion est un moyen de transport rapide et indépendant des voies de communications qui permet d'amener des combattants au sein du territoire ennemi et de renverser le paradigme classique de la ligne de front. La Seconde Guerre mondiale voit donc l'apparition des premières troupes aéroportées qui mènent des actions offensives en profondeur dans les lignes ennemies pour désorganiser les réseaux d'approvisionnement ennemis et forcer l'adversaire à disperser ses forces afin de soutenir l'action des unités engagées sur le front principal.
Il existe deux catégories de transport aérien. Le transport aérien stratégique se déploie sur de longues distances, généralement entre deux pays, et implique l'utilisation des grands avions cargos. Le transport aérien tactique se limite à un théâtre d'opération et permet l'utilisation d'avions ayant moins de vitesse et d'autonomie mais bénéficiant d'une meilleure manœuvrabilité.
Une guerre technologique vignette|Radio militaire, 1938 La révolution industrielle apporte également de nombreuses innovations dans le matériel utilisé par les forces armées. Conformément à une constante de l'Histoire, les chefs militaires font alors évoluer les doctrines avec le matériel pour exploiter les nouvelles capacités que celui-ci leur offre.
Par exemple, les grandes découvertes de l'ère industrielle révolutionnent le domaine des communications par la découverte de l'électricité, de l'électromécanique et des premiers ordinateurs. Ces technologies permettent aux armées de communiquer simultanément malgré la distance, par le télégraphe puis la radiocommunication, et de manière sécurisée grâce à la cryptographie.