Albert Schweitzer, né le à Kaysersberg (Alsace-Lorraine) et mort le à Lambaréné (Gabon), est un médecin, pasteur et théologien protestant, philosophe et musicien alsacien.

L'hôpital qu'il développe dans la forêt équatoriale au bord de l'Ogooué à partir de 1913 le fait connaître dans le monde entier. En 1952, l'attribution du prix Nobel de la paix lui apporte la consécration et une visibilité médiatique considérable.

Personnage marquant du , « homme universel », il est en même temps une figure emblématique de l'Alsace, de la théologie libérale ou des admirateurs de Jean-Sébastien Bach. On voit parfois en lui un précurseur de l'action humanitaire, de l'écologie, de l'antispécisme et du désarmement nucléaire.

La notion de « respect de la vie » () et son indignation devant la souffrance sont au cœur de la démarche d'Albert Schweitzer, qui s'est voulu , tourné vers l'action.

Nourri d'une double culture allemande et française, il bénéficie d'une aura internationale, mais, à l'exception de son Alsace natale, son œuvre reste peu connue en France où elle a été diffusée plus tardivement. Auteur prolifique, il a laissé de nombreux travaux, sermons, lettres et documents, pas encore tous exploités. De leur côté, témoins, disciples et détracteurs, en Europe ou en Afrique, apportent des points de vue contrastés, que la recherche s'emploie à mettre en perspective. Son œuvre a été distinguée par le prix Nathan-Katz du patrimoine (2015).

Biographie Les années alsaciennes (1875-1913) La question de la nationalité La nationalité d'Albert Schweitzer fait parfois l'objet d'un débat, les circonstances de sa vie personnelle et de celle de son épouse se conjuguant avec plusieurs épisodes majeurs de l'histoire contemporaine. Cette réflexion comporte des aspects à la fois juridiques et culturels. alt=Acte de naissance|gauche|vignette|upright=1|Acte de naissance(coll. musée Albert-Schweitzer de Kaysersberg). Né en Alsace en 1875, de parents français devenus allemands après le rattachement de l’Alsace-Moselle à l’Empire allemand en 1871, comme tous les Alsaciens demeurés sur place (alors que deux de ses oncles, dont Charles, le grand-père de Jean-Paul Sartre, avaient opté pour la France où ils vivaient déjà), il est d’abord allemand. Après la Première Guerre mondiale, Albert Schweitzer réside à Strasbourg avec son épouse, Hélène Schweitzer-Bresslau. Il est — automatiquementMatthieu Arnold, « On ne peut enfermer le docteur Schweitzer dans aucune catégorie », in La Croix, 27 décembre 2013. — réintégré dans la nationalité française en application du traité de Versailles. En revanche, son épouse, née à Berlin et allemande de naissance, doit obtenir sa naturalisation.

Ses origines alsaciennes le placent d'emblée à la croisée de deux cultures, dont il se réclame à de nombreuses reprises« Je suis Allemand, je n'ai jamais cessé de l'être par mon identité la plus profonde et ma façon d'être au monde. Toutefois, j'aime la France, j'ai pour elle le respect que lui doit tout homme épris de progrès et de paix » (interview de Claude Bourdet, France-Observateur , 16 mars 1961.. Conscient de cet « héritage fatal » et de ce « beau privilège », guidé par une vision universaliste des cultures, il choisit de n'en renier aucune, mais cette double loyauté l'a parfois mis en mauvaise posture et n'a pas toujours été comprise. La plupart de ses ouvrages ayant été écrits en allemand et traduits tardivement, c'est seulement au début des années 1950 que « la France découvre qu'il est citoyen français »..

Enfance Les premières années d'Albert Schweitzer sont connues à travers ses propres récits, tels que Souvenirs de mon enfance (1924D'abord publié en allemand sous le titre Aus meiner Kindheit and Jugendzeit. Voir Othon Prinz, « Albert Schweitzer : la genèse des Souvenirs de mon enfance. Avec présentation de deux textes inédits récemment retrouvés », in Revue d'histoire et de philosophie religieuses, tome 94, , 2014, ) et Ma vie et ma pensée (1931)D'abord publié en allemand sous le titre Aus meinem Leben und Denken, édité en français en 1960, mais les sermons, la correspondance et les nombreuses archives utilisées par les biographies les plus récentes rendent compte d'une évolution plus complexe Nils Ole Oermann, Albert Schweitzer : 1875-1965 ; eine Biographie, München, Beck, 2009, 367 p. ; Thomas Suermann, Albert Schweitzer als "homo politicus": eine biographische Studie zum politischen Denken und Handeln des Friedensnobelpreisträgers, BWV Verlag, Berlin, 2012, 569 p. ; . vignette|gauche|upright=1|Église de Gunsbach. Il naît le à Kaysersberg (aujourd'hui dans le Haut-Rhin). Deuxième d'une fratrie de cinq, il est le fils de Louis Schweitzer, un pasteur érudit de tendance libérale, et d'Adèle Schillinger, elle-même fille de pasteur, décrite comme passionnée quoique réservée, et intéressée par la politique. La famille compte, parmi ses ascendants, d'autres pasteurs, mais surtout de nombreux enseignants. Son père, resté en Alsace après 1870, devient pasteur à Gunsbach, quelques mois après la naissance d'Albert, qui y vit désormais. Albert parle plusieurs langues : l'alsacien familial, l'allemand à l'église et à l'école, et le français qu'il utilise dans sa correspondance et pour une partie de ses lectures (son père possède une riche bibliothèque dans les deux langues et est abonné au Journal des missions évangéliques de langue française). Il s'initie à la musique avec son père, qui lui fait jouer de l'orgue paroissial lorsqu'il a 9 ans.

Albert Schweitzer a une enfance heureuse, proche de la nature. Il fréquente l'école de Gunsbach, puis celle de Munster.

La musique Il fait ses études secondaires au lycée de Mulhouse (1888-1893), hébergé par un grand-oncle et son épouse, et prend des cours de piano et d'orgue avec Eugène Münch, le frère aîné d'Ernest Münch, qui lui fait découvrir la musique de Beethoven et de Bach, à l'église Saint-Guillaume de Strasbourg, l'église des bateliers réputée pour son accueil inconditionnel.

En , il obtient son , puis séjourne durant l'été à Paris, chez son oncle paternel Auguste Schweitzer, dont l'épouse, Mathilde, prend des cours d'orgue avec le compositeur et organiste Charles-Marie WidorGustave Woytt, « Schweitzer, Albert, Louis », in Nouveau Dictionnaire de biographie alsacienne, 1999, vol. 34 .

Il accompagne régulièrement, de 1894 à 1910, le Chœur de Saint-Guillaume à l'orgue lors des chorals et des concerts de la Passion de Jean-Sébastien Bach. Il peut s'entraîner sur l'orgue du temple Saint-Étienne de Mulhouse et consacre à son professeur sa première œuvre écrite.

L'université et l'église vignette|upright=1.3|Le palais universitaire de Strasbourg vers 1900.

En , Albert Schweitzer entreprend un double cursus de philosophie et de théologie protestante à l'université de Strasbourg, qu'il doit interrompre en 1894-1895 pour effectuer son service militaire dans le d'infanterie, cantonné à Strasbourg. Sa solide constitution et un régime d'études selon lui peu contraignant, lui permettent de continuer à se former, tout en poursuivant de surcroît l'orgue et la musicologie. Inspiré par son environnement familial, il a opté assez spontanément pour la théologie et, contrairement à d'autres condisciples, il ne doute pas de ce choix. La Kaiser-Wilhelms-Universität — qui cherche à germaniser les élites alsaciennes — attire alors d'excellents spécialistes et Albert Schweitzer apprécie tout particulièrement les enseignements de Heinrich Julius Holtzmann. Exégète réputé du Nouveau Testament, celui-ci pratique, comme ses collègues strasbourgeois, la méthode dite « historico-critique », qui refuse une lecture littérale de la BibleMatthieu Arnold, « Les Serments de Strasbourg. Albert Schweitzer et l'université de Strasbourg », Les Saisons d'Alsace, février 2013, .

Alors qu'il se consacre à ses études, il vit, à l'âge de , une sorte d'« épiphanie », citée par nombre de biographes :

Se référant à l'exemple de Jésus, il en conclut qu'il a le droit de vivre pour la science jusqu'à sa trentième année, mais qu'il devra se consacrer ensuite à un « service purement humain »Trad. Ma vie et ma pensée, Albin Michel, 1960, , même si les modalités de cet engagement futur ne lui apparaissent pas encore clairement. vignette|gauche|upright=1.5|L'Ancien Séminaire protestant de Strasbourg abrite entre autres le Stift. Enfant, il a été marqué par les sermons prononcés par son père et se destine à son tour à la prédication, qu'il apprécie particulièrement. En , il obtient l'autorisation de prêcher (licentia concionandi) et effectue plusieurs stages auprès du pasteur Charles Théodore Gérold de l'église Saint-Nicolas de StrasbourgC'est dans cette église qu'il bénira notamment, le , le mariage de Theodor Heuss, futur premier président de la République fédérale d'Allemagne. Le , Schweitzer reçoit l'ordination de l'Église luthérienne d'Alsace et de Lorraine et le il est nommé de la paroisseSaint-Nicolas comptait alors deux paroisses séparées, une allemande et une française. de Saint-Nicolas. Il demeure dans ces fonctions jusqu'en 1912, sans demander à devenir pasteur titulaire comme il aurait pu le faire, car la condition de vicaire lui laisse davantage de temps pour ses autres activités, la musique et la théologie. Cependant, alors qu'il a consacré ses recherches universitaires à la pensée religieuse de Kant et soutenu sa thèse de philosophie en 1899 Die Religionsphilosophie Kants von der Kritik der reinen Vernunft bis zur Religion innerhalb der Grenzen der blossen Vernunft, éd. J. C. B. Mohr, Freiburg i. B., Leipzig, Tübingen, 1899, 325 p., son engagement comme prédicateur lui ferme une carrière académique en philosophie, malgré les éloges des éminents membres de son jury, Theobald Ziegler et Wilhelm Windelband.

Ses études sont entrecoupées de séjours d'études. Il passe le semestre d'hiver 1898-1899 chez son oncle à Paris où il étudie l'orgue et le piano avec Charles-Marie Widor et Marie Jaëll. Pendant l'été suivant, il se rend à Berlin où il côtoie des musiciens, des artistes et des penseurs tels que Adolf von Harnack, Otto Pfleiderer, Julius Kaftan ou Friedrich Paulsen. Il apprécie tout particulièrement les cours de Georg Simmel et se lie avec Carl StumpfMa vie et ma pensée, op. cit..

À son retour, il achève une thèse de théologie titrée La Cène dans ses rapports avec la vie de Jésus et l'histoire du christianisme primitif Das Abendmahl im Zusammenhang mit dem Leben Jesu und der Geschichte des Urchristentums, 2 vol., éd. J. C. Mohr, Tübingen, 1901, puis complète ce cursus par une thèse d'habilitation intitulée Le Secret de la messianité et de la passion de JésusDas Messianitäts- und Leidensgeheimnis Jesu. Eine Skizze des Lebens Jesu. En 1902, il est nommé privat-docent à la faculté de théologie protestante de Strasbourg, une position précaire non rémunérée. En même temps, il devient le directeur du , connu aujourd'hui sous le nom de Stift. C'est le foyer qui héberge les étudiants en théologie, dont il est aussi l'aumônier et le répétiteur. Il conserve ce poste jusqu'en 1906.

Hélène Bresslau