vignette|Manifestation pour la décroissance dans les rues de Leipzig (Allemagne) en septembre 2014. vignette|L'image de l'escargot revient fréquemment chez les décroissants pour symboliser la nécessité selon eux de mettre un terme à ce qu'ils considèrent comme un « culte de la compétitivité » entretenu par les partisans de la croissance économique.
La décroissance est un concept politique, économique et social prônant une réduction du productivisme et rejetant la poursuite de la croissance économique comme objectif des politiques publiques. Né dans les années 1970, il s'appuie sur l'idée que la croissance du produit intérieur brut (PIB) ne garantit pas l'amélioration des conditions de vie de l'humanité et la durabilité du développement.
Selon les partisans de la décroissance, le productivisme a trois conséquences négatives : des dysfonctionnements de l'économie (chômage de masse, précarité), l'aliénation au travail (stress, harcèlement psychologique, multiplication des accidents) et la pollution, responsable de la détérioration des écosystèmes et de l'extinction de l'Holocène. L'action de l'homme sur la planète a en effet fait entrer celle-ci dans ce que certains scientifiques considèrent comme une nouvelle époque géologique, appelée l'Anthropocène (qui aurait succédé à l'Holocène), et cette action menacerait l'espèce humaine elle-même. L'objectif de la décroissance est de cesser de faire de la croissance un objectif.
Partant de l'axiome selon lequel, dans un monde fini, une croissance illimitée est impossibleVincent Liegey : « On ne peut plus croître dans un monde fini » - Coralie Schaub, Libération, 21 avril 2013., les « décroissants » (ou « objecteurs de croissance », même si certains considèrent ces deux dénominations comme différentes) se prononcent pour une éthique de la simplicité volontaire. Concrètement, ils invitent à réviser les indicateurs économiques de production de richesse, en premier lieu le PIB, et à repenser la place du travail dans la vie, pour éviter qu'il ne soit aliénant, et celle de l'économie, de sorte à réduire les dépenses énergétiques et ainsi l'empreinte écologique. Leur critique s'inscrit dans la continuité de celle du productivisme, amorcée durant les années 1930 et qui dépasse celle du capitalisme et celle de la société de consommation, menée pendant les années 1960.
Ce concept peut être abordé de plusieurs points de vue : politique, écologique, technocritique, éthiqueGiacomo D'Alisa, Federico Demaria et Giorgos Kallis, Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère, Le passager clandestin, 2015. Il se réfère notamment aux nouvelles approches du concept de croissance économique, notamment celles défendues dans le rapport Meadows ou par Nicholas Georgescu-Roegen, nées durant les années 1970 sous la pression de la crise écologique, quand le mot « décroissance » apparaît puis se généralise. Au sein de ce courant sont recherchées des alternatives au paradigme de la croissance (bioéconomie, localisme, basse technologie) ainsi que les moyens de les inscrire dans le champ de la politique institutionnelle, par exemple la création du Parti pour la décroissance en France en 2005.
Depuis 2001, l'adjectif « soutenable » est souvent accolé au mot « décroissance » pour mieux le faire apparaître comme l'alternative au concept du développement durable, qui bénéficie d'une plus grande reconnaissance auprès de la classe politique et des industriels mais que certains décroissants qualifient de « faux ami »Environnement, 2007., voire d'« imposture », tandis que d'autres considèrent simplement qu'il est trop tard pour le mettre en œuvreDennis Meadows, « Il est trop tard pour le développement durable » in Agnès Sinaï (dir.), Penser la décroissance. Politiques de l'anthropocène, Presses de Sciences Po, 2013 ( sq).
Histoire du mouvement En , un groupe de diplomates, universitaires, industriels et membres de la société civile, désireux de penser l'avenir du monde sur le long terme, s'est rassemblé sous le nom de Club de Rome. En 1970, il a passé commande d'un rapport auprès d'un groupe de chercheurs du , mené par Dennis Meadows.
Origine vignette|redresse|Logo du Club de Rome. vignette|redresse|Dennis Meadows (en 2012).
Intitulé The Limits to Growth (Les Limites à la croissance), le premier rapport, dit rapport Meadows, (il y en aura trois en tout) sert de véritable déclencheur au mouvement de la décroissance. Il est publié en , trois mois à peine avant la première Conférence des Nations unies sur l'environnement, à Stockholm (qui se déroule du 5 au ). On parle alors de croissance zéro. Il constitue en effet la première étude importante soulignant les dangers engendrés par la société de consommation. Traduit en trente langues, il est édité à douze millions d'exemplairesLa décroissance. Dix questions pour comprendre et en débattre, op. cit. ..
Le mot « décroissance » en matière économique apparaît sous la plume d'André Gorz (utilisant le pseudonyme de Michel Bosquet) dans un article paru dans le Nouvel Observateur du : « L'équilibre global, dont la non-croissance – voire la décroissance – de la production matérielle est une condition, cet équilibre est-il compatible avec la survie du système. » et repris au cours des années 1970.Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance. Entropie, écologie, économie, traduction, présentation et annotation Jacques Grinevald et Ivo Rens, 1979..
Le paraît un numéro hors-série du Nouvel Observateur intitulé « La dernière chance de la Terre » et tiré à , dans lequel le rapport est largement commenté. Y participent, entre autres, André Gorz (sous le pseudonyme de Michel Bosquet), Théodore Monod et Edgar Morin. Michel Bosquet parle de la nécessaire réduction de la consommation.
Pour Fabrice Flipo, l'objection de croissance prend ses racines dans les courants libertaires et dans la pensée de Murray Bookchin, essayiste écologiste considéré comme l'un des penseurs marquants de la Nouvelle gauche (New Left)Fabrice Flipo, « Quand l'objection de croissance révèle certains des impensés de la gauche », Revue du MAUSS, 2009/2 (), ..
Évolution (chronologie)
Années 1970 1973 Le mensuel écologiste Le Sauvage, fondé par Alain Hervé (également fondateur trois ans plus tôt de la section française des Amis de la Terre), constitue un support de diffusion de ses idées sur l'écologie et ses relations avec le politique..
1974 Intitulé Sortir de l'ère du gaspillage : demain, un second rapport est publié (un troisième rapport parait en 2004 : Review of Limits to Growth: The 30-Year Update Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jørgen Randers, Review of Limits to Growth: The 30-Year Update, Chelsea Green, , . ; il est traduit en français en 2012 sous le titre : Les limites à la croissance (dans un monde fini) : Le rapport Meadows, 30 ans après.). Les rapports Meadows ne sont pas au sens strict des textes fondateurs de la décroissance car ils défendent la « croissance zéro »Patrick Piro, écrit dans un article intitulé « En finir avec la religion de la croissance », Politis, 11 décembre 2003 : « Le Club [de Rome] se fait le héraut d’une « croissance zéro », afin de mettre un frein à la consommation effrénée de biens, d'énergie et de ressources planétaires qu’engendre l'expansion économique. ». Ces textes sont cependant les premières études présentant officiellement l'aggravation des dérèglements planétaires (pollution, pénuries de matières premières, destruction des écosystèmes) comme la résultante de l'idéologie croissantiste.
La même année en France, l'écologie fait son apparition sur l'échiquier politique lors de l'élection présidentielle en France (René Dumont est candidat mais ne recueille que 1,32% des votes). Bernard Charbonneau publie dans Foi et Vie un article intitulé « Coûts de la croissance, gains de la décroissance ».
1975 André Gorz rassemble ses articles dans l'ouvrage Écologie et politique. L'auteur fait le constat que le développement capitaliste implique la destruction des ressources et du milieu et que seule une politique de décroissance économique (des pays à la fois les plus riches et les plus pollueurs) peut enrayer ce processus. À partir de 1972, il utilise couramment le terme de « décroissance » pour désigner son projet écologiste. Il dénonce en même temps les dangers d'une prise en compte des contraintes écologistes par le capitalisme qui profiterait ainsi de l'extension de son emprise aux domaines nouveaux de l'économie dite « verte » (recyclage, traitement des déchets et de l'eau, énergies non fossiles, produits immatériels, services à la personne). Ses thèses s'appuient en particulier sur les analyses de Georgescu-Roegen et Barry Commoner..
1977 André Gorz publie un essai intitulé Écologie et liberté..
1979 Jacques Grinevald rassemble et traduit plusieurs articles (dont les plus anciens remontent à 1971) de l'économiste et mathématicien américain d'origine roumaine Nicholas Georgescu-Roegen dans un ouvrage qui fait aujourd'hui référence : Demain la décroissance. Entropie, écologie, économieNicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance. Entropie, écologie, économie. Traduction, présentation et annotation Jacques Grinevald et Ivo Rens, 1979.« Décoloniser notre imaginaire de croissance ? Ça urge ! », commission économique et sociale des Verts, 7 avril 2004.. De fait, Georgescu-Roegen est considéré comme l'inventeur du concept de décroissanceMartin Parker, Valérie Fournier et Patrick Reedy, The Dictionary of Alternatives: Utopianism and Organization, Zed Books, 2007, . (sans toutefois ne jamais employer le terme) et son principal théoricien« C'est sans doute lui qui […] a fourni une identification forte au mouvement de la décroissance » écrit Beat Bürgenmeier in Économie du développement durable, De Boeck, 2005, ..
Georgescu-Roegen tente un rapprochement entre l'économie en général et un principe physique. Il estime que le modèle économique néoclassique est fondé sur le paradigme de la mécanique newtonienneDans ses réflexions épistémologiques sur les rapports entre économie et sciences de la nature, Georgescu-Roegen (cf. La Science économique, première partie) fait ressortir l'importance de cette notion développée à la fin du , et notamment dans son histoire de La Mécanique, par le philosophe des sciences autrichien Ernst Mach, suivi d'ailleurs sur ce point par Karl Pearson. et ne prend pas en compte les phénomènes de dégradation de l'énergie et de la matière. Il pense pouvoir fonder quant à lui son modèle économique sur le deuxième principe de la thermodynamique et la notion d'entropie selon lequel, par le biais des différents processus de production, la matière et l'énergie se dégradent de manière irréversible. Est ainsi mis en exergue l'exemple des matières premières utilisées pour la construction des ordinateurs qui sont fragmentées et disséminées à travers toute la planète, rendant pratiquement impossible la reconstitution des minerais d'origine. Quant à l'énergie utilisée pour leur fabrication, elle est dissipée en chaleurNicholas Georgescu-Roegen, La décroissance. Entropie - Écologie - Économie , 1995..
Années 1980 Le mouvement de la décroissance s'institutionnalise : des structures labellisées « décroissantes » commencent à éclore (associations, partis politiques, etc.) autour d'une presse et d'une édition spécialisées (journal La Décroissance, revues Entropia, S!lence), recourant à de multiples actions militantes (manifestations contre la publicité ou le nucléaire) et dont certaines lui sont spécifiques (occupation de zones d'aménagement différé). Le mot « décroissant » et le vocabulaire qui lui est relatif (« simplicité volontaire », « grands travaux inutiles », « zone à défendre ») n'entrent dans le langage usuel qu'à partir du début des années 2000, quand la Chine et l'Inde ont rejoint la famille des pays industrialisés et que les craintes relatives au réchauffement climatique font l'unanimité des dirigeants.
1982