vignette|Entrée du Bloc 21 du camp d'Auschwitz-Birkenau
Le Mémorial italien d'Auschwitz constitue une installation artistique d'une grande importance pour l'histoire de l'architecture et de l'art contemporainCarboni Maestri, G. (2015-03-03). Opposizioni: Il Memoriale Italiano ad Auschwitz, «Oppositions» e la nascita della Scuola di NY. (Unpublished doctoral thesis). Consorzio dottorale UniPA. 469. Inauguré en 1981 au sein du bloc 21 dans le camp de concentration d'Auschwitz, en Pologne, sa réalisation impliqua parmi les Italiens les plus illustres de l'après-guerre tels que BBPR, Primo Levi, Pupino Samonà, Nelo Risi et Luigi Nono. Cette œuvre contribua à forger l'identité actuelle d'Auschwitz, offerte par l'Italie républicaine née de la Résistance.
Son contexte En 1947, le complexe d'Auschwitz-Birkenau est officiellement déclaré monument commémoratif par le gouvernement polonais qui transforme le site en musée. Les blocs individuels du camp d’Auschwitz sont dédiés aux expositions nationales. Chaque pays ayant participé à la Deuxième Guerre mondiale et ayant été victime des déportations est invité à raconter sa mémoire, ses histoires nationales, liées à la déportation politique et à la Shoah. Le camp devient un lieu de mémoire collective en même temps que le mur de Berlin se dresse. L’Italie se voit attribuer le bloc 21, ironie du sort, puisque le quai de la gare Milano Centrale d’où partaient les trains pour Auschwitz était le numéro 21. Face au bloc italien se trouve celui d’Israël, et, sur son côté, celui en l’honneur des prisonniers politiques, les Triangles Rouges. Cet emplacement assez prestigieux leur est dédié car le parti communiste italien est très puissant et a beaucoup de rapports avec l’est européen. L’Italie et l’Israël sont les premiers pays à s’installer. L’Italie a, en quelque sorte, inventé le fascisme et doit raconter au monde en quoi il a consisté ainsi que raconter en quoi consistait la résistance antifasciste. En ces temps-là, l’Italie est celle de la république des Partisans ayant gagné la guerre civile et celle du Parti communiste italien, le plus grand d’Occident pour son époque.
Sa conception
Le Mémorial fut conçu de 1950, déjà pendant l’après-guerre, jusqu’à son inauguration en 1981. Ce n’est pas le gouvernement qui a financé la réalisation du Mémorial comme dans de nombreux autres pays, mais l'Association nationale des ex-déportés italiens tombés dans les camps d'extermination nazis (ANED) basée à Turin. Différents artistes, architectes, réalisateurs et musiciens tels que le studio BBPR, Primo Levi, Pupino Samonà, Nelo Risi, Luigi Nono et d’autres y ont apporté leur contribution. Ces différents contributeurs étaient tout particulièrement concernés par le sujet, comme Levi et Belgiojoso ayant été détenus dans les camps, sachant donc à quoi y ressemble la vie. Les membres de BBPR ont, pour leur part, fait la résistance sur la ligne de front durant la guerre où ils perdirent un de leurs membres, Gian Luigi Banfi en ’45 à Gusen.
C'est l'œuvre de témoins dont la construction s'exécuta de 1979 à 1980, au même moment que la déclaration du camp d'Auschwitz comme site de l'UNESCO, dont l'œuvre faisait désormais partie intégrante.
La lenteur d’exécution du projet, de 1950 à 1980, est liée à la difficulté de se rendre en Pologne, de mettre en place le chantier mais aussi parce que l’État italien n’a pas voulu participer au projet. En effet, contrairement à de nombreux autres pays, le gouvernement a préféré laisser cette tâche à la citoyenneté et à des associations politiques afin d'éviter un phénomène de contrôle gouvernemental sur la réalisation d'un monument concernant l'histoire de tout son peuple. Ainsi, à la suite de nombreuses difficultés économiques et pratiques, le Mémorial Italien – Bloc 21 est inauguré en 1981, 40 ans après la libération du camp par les soldats soviétiques.
La spirale que constitue le Mémorial évoque l’idée d’un tunnel, une unique destinée à son bout, la mort. Spirale ne touchant jamais les murs, BBPR ne voulant pas que leur architecture touche ces murs de souffrance, ces murs historiques qui ne doivent être altérés par quoi que ce soit. Le spectateur marche entre ces toiles peintes à l’aérosol. Le peintre Pupino Samonà évoque différentes périodes marquantes de l'histoire italienne du en partant de la naissance du fascisme en Italie jusqu’à la révolution antifasciste de 1942, l’antifascisme et se concluant par la libération italienne. Tout est raconté picturalement et sans texte, à la manière de vitraux, permettant l'universalité et l'intemporalité du message.
Une des premières installations multimédia au monde Bruno Levi considère le Mémorial comme la première installation multimédia au monde. Le Mémorial italien réuni l'architecture, la peinture, la musique, la littérature et le cinéma en une seule œuvre. Luigi Nono, un des premiers musiciens électronique compose "Ricorda cosa ti hanno fatto in Auschwitz" (Souviens toi de ce qu'ils t'ont fait à Auschwitz) diffusée en fond du parcours. L'écrivain Primo Levi écrit, pour sa part, la narration du parcours peint sur les 23 pièces de voiles qui se déploient dans le bâtiment. Celles-ci sont réalisées à l'aérosol par Pupino Samonà, une technique naissante pour l'époque. L'ensemble de l'espace d'exposition est conçu par BBPR. Tout comme avec Albini ou Scarpa, l'architecture du réalisme italien d'après-guerre qui se développe entre les années 1950 et 1960 considère l'espace dans son ensemble, tout d'abord comme un projet englobant. Ce sont quelques éléments formels qui participent à définir une réflexion globale sur l'exposition, sur son sens et sa signification. Chacun des éléments en présence fait partie d'un tout directeur. Le contenant communique avec le contenu, s'enrichissant l'un l'autre. C'est ici le dialogue que l'on retrouve entre le bâtiment 21 et la spirale et entre la spirale et la passerelle de bois.
Ce projet n'utilise pas de subterfuges, d'effets spéciaux de lumières, de couleurs ou de sons. C'est simplement une architecture qui accompagne, consciente de ses limites, celle de la conception d'un espace conçu. C'est également une architecture d'exposition qui investit ses visiteurs dans sa propre compréhension.
Détails de l'œuvre
Le visiteur est accueilli dans l’exposition avec ces paroles de Primo Levi : « Da qualunque paese tu venga non sei un estraneo. Fa che il tuo viaggio non sia stato inutile,che non sia stata inutile la nostra morte. » (Quel que soit votre pays d'origine, vous n'êtes pas un étranger. Que votre voyage ne soit pas inutile, que notre mort ne soit pas inutile.) Puis, la musique de Luigi Nono arrive à ses oreilles "Ricorda cosa ti hanno fatto in Auschwitz" (Souviens toi de ce qu'ils t'ont fait à Auschwitz).
La mise en scène du Bloc 21 se déroule simplement et incessamment, tout comme l'Histoire. Cette spirale évoque l'infini et la typologie du tunnel au milieu duquel avance un chemin de bois, comme le chemin tout tracé, rappelant les pistes des camps, nous guidant au milieu du tourbillon de couleurs et de douleurs. Les "feux rayés" qui nous enveloppent, ces mêmes rayures verticales noires et blanches que sur les chemises des détenus des camps, représentent également le drapeau allemand en se mélangeant au rouge et à l'or représentant la liberté et l'unité du peuple à la suite de la Seconde Guerre mondiale.
Ce tunnel que figure le Mémorial, ne touche pas les murs comme pour être transporté sans pouvoir s’appuyer ou s’accrocher pour ralentir le cheminement du visiteur vers une fin inexorable. Elle se confronte elle-même mais aussi le visiteur à l’horreur qu’accueillait ce vide. Les concepteurs ont voulu transmettre par cette œuvre un dégoût en dépit d’une présence.
Cette spirale est composée de 23 bandes de toiles peintes par Pupino Samonà, sur base du texte de Primo Levi. Ses dimensions et ses proportions sont ajustées pour le blocus 21. La forme circulaire a également été sélectionnée en opposition avec l’aplatissement de la question raciale. À travers cette spirale, un message d’origine lointaine des arguments détournés pour soutenir la fonction de ce bâtiment d’exposition 21 mais aussi de possibilité de réitération de telles évènements. Cette forme a été choisie pour nous mettre en garde. Une mise en garde contre toute simplification, contre les généralités et les stéréotypes.
Au-delà de la description du régime politique nazie-fasciste d’emprisonnement et d’extermination, le projet fait état de mémoire du pays italien dans ses difficultés économiques et pratiques, de sa colère et de la bonne volonté d’une grande partie de son peuple. Une œuvre qui dénonce sans rhétorique, par simple représentation et exposition des faits. Ils relatent le système instauré par différentes multinationales qui utilisaient la main-d’œuvre des camps. On retrouve ainsi sur certains panneaux les logos de Volkswagen, AEG, BAYER ou encore SIEMENS. L’œuvre parle également du fascisme italien, pré hitlérien, elle parle de qui avait combattu et qui ne l’avait pas fait. Des esquisses de figure humaines telle que celle d’Antonio Gramsci ou de squelettes sans nom.
Un monument à enjeux multiples Cette œuvre parle de toutes les victimes de cette période tragique de l'Histoire et pas uniquement de la Shoah. La solution finale a également touchée les Roms, les Sinti, les citoyens, les intellectuels, les homosexuels et les lesbiennes, les handicapés physiques et mentaux, les syndicalistes, les résistants et les antifascistes, les idéologues, les communistes, les socialistes, les catholiques et les anarchistes.
Démantèlement du Mémorial Le , le Mémorial italien du Camp / Musée d'Auschwitz a été fermé en raison de la décision unilatérale du Musée d'Auschwitz-Birkenau / KZ Management, au motif qu'il s'agit d'un ouvrage non conforme au Règlement général et aux Lignes directrices pour les aménagements des expositions nationales adoptées en Pologne en 1990, le considérant comme « une œuvre d'art pour elle-même », « dépourvue de valeur éducative ».
En 2015, l’Italie a accepté l’ultimatum des autorités polonaises : retirer l’œuvre avant qu’elle ne soit détruite par le Musée d’Auschwitz, au motif qu’elle comportait des symboles communistes de l’après-guerre.
La loi 31/2008 prévoyait sa "restructuration", suscitant les craintes de l'Aned et de ceux qui jugent impossible de restructurer "le témoignage apporté, à travers l'art, par les rescapés". Pour la défense du Mémorial, les Académies de Brera, Turin et Palerme, ainsi que les Facultés d'Architecture de Palerme, Naples, Reggio Calabria et Parme se sont alignées à travers leur consortium doctoral en conception architecturale, l'Isrec de Bergame, les syndicats du bâtiment CGIL-CISL -UIL, le magazine 'Ananke dirigé par Marco Dezzi Bardeschi, le Centro d'Arte Piane dei Colli di Palermo, des personnalités d'institutions culturelles et d'universités internationales (voir le Manifeste de Brera signé et publié sur le site www.isrec.it).
L'opposition au démantèlement Certains acteurs de la lutte contre ce démantèlement optent pour une vision différente des choses. Ils accusent tout d'abord un révisionnisme de symbole dangereux. D'autre part, ils font remarquer que les politiques italiens sont plutôt arrangés d'avoir le Mémorial dans leur pays plutôt qu'en Pologne et accusent également l'Italie d'un révisionnisme historique, voulant faire oublier la guerre civile, les partisans et les résistants en effectuant un nettoyage des symboles anti fascistes entre autres.