vignette|Président Trump soutenant l'exploitation charbonnière.|305x305px La pétro-masculinité est un concept de sciences sociales qui théorise un lien étroit entre les énergies fossiles, le patriarcat et l'identité masculine traditionnelle. Ce terme désigne notamment la manière dont certains mouvements conservateurs utilisent la défense des énergies fossiles comme un symbole identitaire réactionnaire. Ce phénomène est ainsi analysé comme un frein culturel et politique majeur à la transition énergétique.
Description Le néologisme est défini en 2018 par Cara New Daggett, professeure en science politique de Virginia Tech. Elle associe la pétro-masculinité à une convergence de croyances incluant le racisme, la misogynie et le climato-scepticisme, observée particulièrement chez les hommes blancs conservateurs aux États-Unis.
Dans cette analyse, l'usage ostentatoire des énergies fossiles devient un symbole de la masculinité hégémonique occidentale. Le pétrole n'est plus seulement une ressource énergétique, mais un outil culturel et identitaire.
Le concept s'inscrit aux côtés de notions comme l'« androcène », liant normes masculines et crise écologique. Il permet d'analyser le technosolutionnisme, l'antiféminisme ou encore certaines formes de survivalisme (« écomasculinisme ») interprétés ici comme des tentatives de maintenir une maîtrise sur la nature face à l'urgence climatique.
Mécanismes Selon l'analyse de Cara Daggett, la pétro-masculinité trouve son origine dans une vision moderniste de la nature et des rapports de genre. Dans ce cadre théorique, le sujet masculin est placé au centre, s'octroyant ainsi la légitimité d'exploiter la nature et de dominer les femmes. Ce système, décrit comme un dualisme oppressif, sert de justification historique à la domination masculine et à la maîtrise de l'environnement. Pour renforcer cette position, certains modèles de masculinité, notamment au sein de la droite américaine, associent désormais intrinsèquement la virilité aux énergies fossiles comme vecteurs de pouvoir et de travail.
Ce « fantasme » repose sur l'entretien du mythe selon lequel l'humain aurait un besoin vital de toujours plus d'énergie. L'autrice étaye cette critique sur deux arguments principaux : d'une part, la croissance énergétique infinie ne serait pas une donnée universelle ; d'autre part, certaines transitions énergétiques auraient été impulsées par des dynamiques de pouvoir et non par un besoin réel de l'humanité. L'ouvrage soutient que la consommation de masse, loin de répondre à une demande préexistante, aurait été insufflée par les entreprises pour servir des intérêts économiques spécifiques.
Sur le plan psycho-politique, Cara Daggett décrit ce phénomène comme une pratique de compensation violente. Des recherches en psychologie sociale, menées notamment par Aaron R. Brough et James E.B. Wilkie, identifient un « stéréotype vert-féminin » (Green-Feminine Stereotype) qui associe l'écologie à la féminité, poussant certains hommes à rejeter les comportements éco-responsables par crainte d'être émasculés. Face aux anxiétés climatiques et à la remise en cause du patriarcat, la consommation ostentatoire de carburant agirait comme un mécanisme de défense pour colmater une "fragilité" masculine perçue. Ainsi, l'attitude de ces groupes ne relèverait pas d'un simple déni passif des faits scientifiques, mais d'un refus actif et colérique de la réalité, car celle-ci menace les fondements mêmes de leur identité.
Masculinité écomoderne Par extension, l'analyse est appliquée à la « masculinité écomoderne », souvent incarnée par des figures de la Silicon Valley comme Elon Musk. Alors que la pétro-masculinité est décrite comme nostalgique et climatosceptique, ce modèle se veut au contraire techno-optimiste et tourné vers le futur. Toutefois, selon les chercheuses Cara Daggett et Annie-Eve Dumont, ces deux formes se rejoignent dans une même volonté de domination de la nature et de maintien des hiérarchies : qu'il s'agisse d'extractivisme fossile ou de conquête spatiale, elles partagent un désir d'énergie illimitée et une vision autoritaire des ressources.
Manifestations et contextes géographiques
Australie En Australie, l'ancien Premier ministre Scott Morrison a illustré cette posture en brandissant un morceau de charbon en plein parlement, déclarant « N'ayez pas peur, ne soyez pas effrayés », érigeant ainsi le combustible fossile en totem de protection économique et identitaire.
Cette posture de défense inconditionnelle des industries fossiles a cependant trouvé ses limites lors des élections législatives de . L'inaction environnementale du gouvernement conservateur a mené à la défaite de Scott Morrison face au travailliste Anthony Albanese et à la montée des candidats indépendants pro-climat (les « Teal independents »).
Brésil Le phénomène est également observé au Brésil sous la présidence de Jair Bolsonaro, où la déforestation de l'Amazonie et le rejet de la science climatique étaient présentés comme des actes de fierté nationale et de résistance virile face aux pressions internationales.
Canada Au Canada, et particulièrement au Québec, le concept est relayé dans les médias pour expliquer la popularité croissante des véhicules utilitaires sport (SUV) malgré l'urgence climatique. Dans une analyse pour le magazine L'actualité, la chroniqueuse Caroline Brouillette mobilise la pétro-masculinité pour l'attachement aux énergies fossiles qui s'inscrit dans une culture où la performance de virilité passe par la domination de la route et le rejet des normes environnementales perçues comme contraignantes.
Etats-Unis
vignette|182x182px|Un pick-up faisant du rolling coal. Aux États-Unis, ce concept s'illustre par le rolling coal, une pratique consistant à modifier son pick-up pour maximiser la consommation de carburant et les émissions de fumée afin d'afficher, sur fond de virilisme, un attachement aux énergies carbonées et une forte opposition aux mouvements écologistes.
Cependant, selon Cara Daggett, cette culture dépasse les seules classes populaires de la Rust Belt mais touche aussi des catégories sociales aisées. Il est également porté par des femmes comme Sarah Palin avec son célèbre slogan Drill, baby, drill (« Fore, chéri, fore »). L'autrice analyse cette dynamique comme une « pétro-nostalgie » : une anxiété face au déclassement qui pousse à idéaliser l'ordre social, racial et familial du milieu du XXe siècle, soutenu par une énergie bon marché, à l'image du slogan trumpiste Make America Great Again.
France Dans le contexte français, le concept est transposé au monde agricole pour analyser l'agriculture intensive. Selon Léo Coutellec, chercheur en philosophie des sciences, la course à la puissance mécanique (visible par taille des tracteurs ou lors de compétitions comme le « moiss'batt-cross ») ainsi que l'usage massif de produits chimiques sont interprétés comme l'affirmation d'une domination virile sur la nature.
Cette analyse est étendue aux revendications de certains syndicats agricoles conservateurs, comme la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) ou la Coordination rurale. Leur opposition aux normes environnementales est alors perçue comme la défense d'un « pétro-masculinisme agricole » : une manière de protéger un modèle traditionnel où le statut social et le pouvoir masculin restent liés à l'utilisation des énergies fossiles.
Hongrie En Hongrie, le concept est utilisé pour analyser la politique de Viktor Orbán. Bien que le pays soit dépourvu de ressources fossiles majeures, la chercheuse Hanna Zelma Horányi décrit une pétro-masculinité qui s'exprime par le maintien volontaire d'une dépendance énergétique à la Russie, perçue comme une alliance virile avec un État pétrolier fort. Sur le plan culturel, cette posture se traduirait par un urbanisme minéral hostile aux espaces verts et par la politisation de l'alimentation, où la consommation de viande est opposée aux régimes végétariens, associés à une influence occidentale jugée efféminée.
Pays scandinaves Le concept est également mobilisé pour analyser les productions culturelles scandinaves, notamment les séries télévisées Borgen, une femme au pouvoir (Danemark) et Occupied (Norvège). Selon le chercheur Damien Tissot, ces œuvres mettent en scène l'affrontement entre des dirigeantes politiques et une forme de pétro-masculinité géopolitique. Dans Occupied, l'invasion de la Norvège par la Russie pour contrôler ses ressources pétrolières est interprétée comme une réaction virile face à une politique climatique jugée trop ambitieuse. De même, dans Borgen, la découverte de pétrole au Groenland réactive des logiques de domination coloniale et patriarcale, où l'exploitation des ressources devient un enjeu de puissance masculine pour le royaume danois.
Critiques Le concept fait l'objet de critiques sur le plan épistémologique. Le linguiste François Rastier qualifie ce type de néologisme de « coup de force », reprochant à l'approche intersectionnelle de mélanger artificiellement des domaines sémantiques éloignés (comme l'industrie et le genre) pour imposer une vision du monde militante. Selon son analyse, cette confusion des domaines risquerait de produire des « enfermements identitaires » plutôt que d'éclairer la réalité sociale.
Références
Bibliographie . . .
Voir aussi
Articles connexes Masculinité toxique Pétrole
Liens externes
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