thumb|350px|Pyrrhon impassible dans la tempête.
Le scepticisme (du grec , « qui examine »), aussi appelé pyrrhonisme ou scepticisme pyrrhonien, est à l'origine une philosophie et une méthode grecque antique qui compare et oppose toutes choses afin d'atteindre la tranquillité (, « ataraxie ») de l'âme ().
Les sceptiques pyrrhoniens (Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, Livre IX, Chapitre XI).
Le scepticisme a eu une grande influence sur Michel de Montaigne (1533-1592) qui l'avait largement adopté. Descartes quant à lui a rejeté le scepticisme comme un doute scandaleuxDescartes face au doute scandaleux des sceptiques, Sylvia Giocanti, Dix-septième siècle 2002/4 (n° 217), pages 663 à 673. Comme il l'explique dans le Discours de la méthode, pour lui le doute fait partie d'une méthode. D'autres philosophes modernes comme David Hume, Friedrich Nietzsche, Bertrand Russell ou Ludwig Wittgenstein ont repris et redéfini le terme en le séparant de la recherche antique de l'ataraxie.
Bertrand Russell prône un par opposition à celui de Pyrrhon. Il résume dans ses Essais sceptiques cette position par « Ne rien admettre sans preuve et suspendre son jugement tant que la preuve fait défaut ». Le principe d'éviter de conclure aussi longtemps qu'il le faudra se retrouve au dans les méthodes bayésiennes qui conservent de front autant d'hypothèses que l'on en peut suivre, et qui sont utilisées en intelligence artificielle.
Le terme « sceptique » est un adjectif abondamment utilisé dans des sens parfois très éloignés de l'usage antique. Nous faisons ainsi preuve d'un scepticisme « sélectif » lorsque l'on doute de quelque chose en particulier.
Scepticisme antique
Doctrine générale
Division de la philosophie Les sceptiques divisent les philosophes en trois : Les dogmatiques sont ceux qui prétendent avoir trouvé la vérité ; Les académiques sont ceux qui prétendent dogmatiquement que la vérité est incompréhensible (et s’inclut donc d'elle-même dans la catégorie précédente) ; Les sceptiques sont ceux qui cherchent toujours. Cette dernière s'oppose aux deux précédentes car elle est adogmatique. (E. p., Livre 1 Chapitre 1).
Le scepticisme se divise à son tour en deux parties, l'une générale, laquelle consiste en l'exposition de sa méthode (les moyens pour parvenir à l'époque, c'est-à-dire à la suspension de l'assentiment) ainsi que de ses expressions, et l'autre particulière, qui consiste en la réfutation de la philosophie dogmatique. La partie particulière réfute l'enseignement, l'expertise, la logique (et donc l'efficacité de la parole pour décrire le réel). Partant de ces principes, le langage se fait réfuter avec la grammaire et la rhétorique, et les théories abstractives construites elles aussi sur le langage. Cette partie réfute donc les mathématiques (arithmétique, géométrie, astrologie et musique) ainsi que la physique. Le principal objet de critique de ces disciplines est que les objets sur lesquels elles portent n'ont aucune preuve d’existence et se trouvent indéfinissables par le désaccord entre les dogmatiques par rapport à leur définition (le nombre pour l'arithmétique, le point et la ligne pour la géométrique, et le temps pour la musique, Dieu, la Causalité et la corporalité pour la physique) (E. p., I, 2 et Contre les professeurs de Sextus Empiricus)
Méthode thumb|200px|left|Sextus Empiricus Le scepticisme antique est ainsi résumé par Sextus Empiricus (Esquisses pyrrhoniennes, I, 8) : Le scepticisme est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées, de quelque manière que ce soit, capacité par laquelle, du fait de la force égale qu'il y a dans les objets et les raisonnements opposés, nous arriverons d'abord à la suspension de l'assentiment, et après cela à la tranquillité. D'après Sextus, la philosophie sceptique (dans sa période tardive) est une philosophie non dogmatique dont le principe méthodologique est d'opposer à toute raison valable, et sur tout sujet, une raison contraire et tout aussi convaincante. Tant que des raisons contraires de force semblable s'opposent, le sceptique ne s'engage pas ontologiquement, c'est-à-dire quant à la réalité profonde de ce qui lui apparaît, des phénomènes. Néanmoins, le sceptique laisse toujours ouverte la possibilité de parvenir à une vérité d'ordre ontologique. Atteindre une telle vérité est possible, mais jusqu'à présent le sceptique antique n'en a jamais atteinte.
En revanche, la réalité des phénomènes (ou apparences) est tenue pour immédiatement certaine, c'est-à-dire que l'apparence est telle qu'elle nous apparaît. Il ne dit pas : « cet objet (comme réalité substantielle au soubassement du phénomène) est tel (qualité intrinsèque) » ; mais : « cet objet, en tant qu'il m'apparaît, apparaît avec telle qualité sensible ».
Du point de vue de la connaissance, cela revient à être fort prudent pour tout ce qui touche aux supposées substances, mais à admettre sans difficulté la réalité des phénomènes en tant que phénomènes déliés de tout substrat métaphysique.
D'un point de vue moral, cette distinction entre substance douteuse et apparence certaine permet de s'orienter dans la vie en se fondant sur la qualité certaine des apparences et des sensations, mais pas sur la qualité douteuse des substances. En général, le sceptique suit les croyances établies sans se prononcer sur leur bonté intrinsèque.
Les moyens (ou lieux, tropes) pour atteindre l'Épochê (suspension de l'assentiment) varient selon les auteurs sceptiques et la manière de les regrouper. Sextus Empiricus en repère 10 (Esquisses pyrrhoniennes, I) : Le premier est tiré de la diversité des animaux. Le second, de la différence des hommes. Le troisième, des instruments ou des organes des sens, comparés en diverses manières. Le quatrième, des circonstances. Le cinquième, des situations, des distances et des lieux. Le sixième, des mélanges. Le septième, des quantités et des constitutions, ou compositions des objets. Le huitième, de la relation, c'est-à-dire, de ce qu'une chose se rapporte toujours à quelque chose. Le neuvième des choses qui arrivent fréquemment, ou rarement. Le dixième, des institutions, des coutumes et des lois, des persuasions fabuleuses et des opinions des dogmatiques. Par exemple, le chocolat a bon goût pour les hommes, mais pour les chats ; cette salade est verte pour telle personne, mais d'une autre couleur pour telle autre personne ; ce bâton plongé dans l'eau est rompu selon ma vue mais pas selon mon toucher ; cette tour est ronde de loin, carré de près ; etc. (voir Esquisses pyrrhoniennes).
Selon Victor Brochard, le scepticisme, dans ses formulations les plus rigoureuses, est une véritable méthode scientifique, comparable à l'esprit scientifique moderne. En effet, ne posant aucune hypothèse d'ordre métaphysique, le scepticisme n'interdit pas d'étudier les phénomènes et d'en faire la théorie.
But : Ataraxie et Métriopathie Le but du scepticisme antique est d'atteindre (E. p., Livre 1). En ne tenant plus pour vraies ou fausses les fragiles opinions que nous soutenons à tout propos, en suspendant notre assentiment comme l'exige le résultat de notre enquête méthodique, nous évitons d'ajouter au trouble inévitable des sensations le trouble évitable des opinions relatives à la désirabilité ou à l'indésirabilité de ces sensations, et le trouble lié à la douloureuse découverte de nos erreurs.
Dans sa vie quotidienne, le sceptique suit les croyances établies, non parce qu'il les croit bonnes en elles-mêmes, mais parce que s'il ne les suit pas, il reçoit des sensations manifestement désagréables, par exemple lors de châtiments.
Histoire du scepticisme antique
Cette philosophie ne semble prendre une forme systématique qu'au (ou quelques décennies ), avec Énésidème, Agrippa puis Sextus Empiricus. Mais, avant eux, la Nouvelle Académie, avec Arcésilas de Pitane et Carnéade, paraît être la véritable héritière du scepticisme pour la période - Nous possédons deux œuvres de Sextus Empiricus, les esquisses pyrrhoniennes et Contre les professeurs. Ce qu'ont enseigné les autres sceptiques est difficile à établir avec certitude.
Origines D'après Diogène Laërce (IX, 71), certains sceptiques faisaient remonter l'origine de leur pensée à Homère et aux sept sages. On trouve en effet très tôt des formules sceptiques dans la culture grecque : Rien de trop par exemple.
Mais on trouve également des interrogations sur la possibilité de la connaissance chez les Présocratiques : À cause de la faiblesse de nos sens, nous sommes impuissants à distinguer la vérité. Anaxagore La vérité est au fond du puits. Démocrite Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais un homme qui connaisse avec certitude ce que je dis des dieux et de l'univers. Quand même il rencontrerait la vérité sur ces sujets, il ne serait pas sûr de la posséder : l'opinion règne en toutes choses. Xénophane de Colophon Protagoras affirme que sur tout sujet, on peut opposer des raisons contraires (Diogène Laërce, IX, 51). Socrate affirme que tout ce qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien. De nombreux aspects de ce qui s'appellera plus tard le scepticisme imprègnent ainsi la civilisation de la Grèce. Mais leur synthèse en un système philosophique cohérent prendra encore quelques siècles.
Ancien scepticisme Nous savons peu de choses sur l'ancien scepticisme, qui paraît n'être essentiellement qu'un scepticisme pratique : Voir articles détaillés Pyrrhon et Timon de Phlionte
Moyenne et Nouvelle Académie La Académie ou Moyenne Académie (Academia media), d'orientation sceptique, fut fondée vers 268 av. J.-C. par Arcésilas de Pitane, cinquième scolarque. Il prétendait que l'on ne peut rien savoir. Il a introduit, plutôt que Pyrrhon, le concept de suspension du jugement, épochè, pour demeurer sans opinion et n'accepter que le raisonnable. La Académie ou Nouvelle Académie (Academia nova) au sens strict, d'orientation probabiliste, sans tomber dans un scepticisme absolu, enseignait que l'on ne peut atteindre que le probable (pithanon). Les représentations vraies sont indiscernables des représentations fausses, dans la pratique il faut user du probable et du vraisemblable, mais l'entendement conquiert sa faculté de douter. La Nouvelle Académie eut comme scolarques, recteurs : Lacydès en 241 av. J.-C. (sixième scolarque), Téléclès en 208 av. J.-C. (septième), Évandre (huitième), Hégésinus (neuvième), Carnéade en 186 av. J.-C. (c'est le plus important des scolarques), Clitomaque en 128 av. J.-C. (onzième scolarque).
Selon Sextus Empiricus, les théories de la nouvelle académie diffèrent du scepticisme sur deux points.
D'abord, la nouvelle académie prétend que les choses sont insaisissables. Pour le sceptique, il est impossible de déterminer si les choses sont saisissables ou non, car l'affirmation selon laquelle rien n'est saisissable est encore dogmatique. Le sceptique se contente de suspendre son jugement.
Les membres de la nouvelle Académie, même s'ils disent que toutes les choses sont insaisissables, diffèrent sans doute des sceptiques d'abord justement en disant que toutes les choses sont insaisissables (en effet, ils assurent cela, alors que le sceptique s'attend à ce qu'il soit possible que telle chose soit saisissable) - Esquisses pyrrhoniennes, I, 226
De plus, les néo-académiciens recherchent le plausible, en dictant une échelle de valeur composée, en bas, de l'impression simplement plausible; au milieu, de l'impression plausible et examinée et en haut, de l'impression plausible, examinée plusieurs fois et indubitable. Cela les mène à choisir pour critère de vie (c'est-à-dire du critère qui déterminera nos actions, nos choix quotidiens) la recherche de ce fortement plausible, alors que le sceptique, ne déterminant rien, ne suit que ses perceptions et les normes de l'endroit où il vit.