Gilgamesh (prononcé : ; en akkadien romanisé : ), ou Bilgamesh dans les textes sumériens anciens, est un personnage héroïque de la Mésopotamie antique, roi légendaire de la cité d'Uruk, et un dieu des Enfers dans la religion mésopotamienne.
Les textes mésopotamiens le présentent comme un grand homme du passé, un roi hors normes qui aurait accompli des exploits remarquables, doté d'une grande force physique et d'une grande sagesse. Il est souvent associé à la mort et au monde des défunts, que ce soit lors de ses aventures en tant qu'être humain, notamment sa quête infructueuse de l'immortalité ou après sa mort quand il devient une divinité du monde infernal. Il joue un grand rôle dans le gouvernement des morts et les rituels qui les concernent. On ignore si un personnage historique de ce nom a bien existé, aucune confirmation n'ayant été trouvée dans les textes antiques. Il pourrait s'agir d'un roi d'Uruk aux accomplissements mémorables, qui serait entré dans le domaine du mythe et aurait fait l'objet d'un culte après sa mort.
Gilgamesh est surtout le personnage principal de plusieurs récits épiques. Ces textes oubliés après la fin de la civilisation mésopotamienne ont été redécouverts lors des fouilles archéologiques dans cette région. Le plus célèbre est l’Épopée de Gilgamesh, qui a rencontré un grand succès durant la haute Antiquité. C'est de nos jours l'un des textes les plus connus de la Mésopotamie antique, de par son statut de récit épique des plus anciens. Il aborde des thèmes « universels » comme la gloire, l'amour, la mort et la quête de l'immortalité. Il a conféré une certaine notoriété à son héros, qui est une des figures de cette civilisation les plus reprises dans des œuvres modernes, qu'il s'agisse de littérature, d'arts plastiques, de théâtre, d'œuvres télévisuelles ou de jeux vidéos.
Nom et étymologie
Le nom de Gilgamesh utilisé de nos jours vient de sa variante akkadienne . Mais dans les textes sumériens, notamment les plus anciens à faire figurer ce personnage, il apparaît sous la forme Bilgames ou Bilgameš. Il est donc généralement considéré que la forme originale de son nom est BilgameshContra G. Rubio, « Reading Sumerian Names, II: Gilgameš », dans Journal of Cuneiform Studies 64, 2012, pour qui le nom était également Gilgamesh en sumérien.. Durant la longue histoire de l'écriture cunéiforme, il y a plusieurs manières de transcrire ce nom dans cette écriture, derrière lesquelles se trouvent sans doute plusieurs légères variantes phonétiques, notamment dans les régions où on ne parlait ni sumérien, ni akkadien (Syrie, Anatolie).
Plusieurs étymologies ont été proposées pour ce nom. J.-J. Glassner présente ainsi le problème : Cela offre plusieurs possibilités de compréhension du sens de ce nom, qui suscitaient déjà des réflexions chez les scribes mésopotamiens, férus de jeux de mots et de réflexions étymologiques (qui devaient révéler l'essence des choses nommées) : « le rejeton est un mâle vigoureux », « l'ancêtre est un mâle vigoureux » (ou « l'ancêtre est un héros »), « le fruit frais de l'arbre mes », ou encore « l'ancêtre de l'arbre mes ».
Un personnage humain et divin
Un « demi-dieu » mésopotamien
vignette|gauche|upright=0.8|Bas-relief représentant la déesse Ninsun, mère de Gilgamesh selon lÉpopée, période néo-sumérienne (fin du millénaire).
Gilgamesh est généralement présenté comme le descendant d'un être surnaturel ou d'une divinité, les spécialistes modernes parlant souvent de lui comme un « demi-dieu ». De fait, le prologue de la version standard de lÉpopée de Gilgamesh propose une proportion de deux tiers divin pour un tiers humain. Ce statut rappelle les « demi-dieux » (hemitheoi) des textes grecs, mais met un point d'honneur à indiquer que la part divine prend le dessus., avec deux fois plus de divin que d'humain. Le passage mentionne d'ailleurs le fait que les dieux ont façonné son allure :
Le prologue de la version hittite de lÉpopée est la seule à mentionner la naissance de son héros. Gilgamesh aurait été créé par les grands dieux, notamment le dieu Soleil et le dieu de l'Orage, qui lui donnent force et courage. Il est grand de onze coudées, soit environ 5,50 mètres, et large de neuf empans, soit environ 2 mètres.
La part divine de Gilgamesh est apportée au moins par sa mère, la déesse Ninsun, la « bufflonne ». C'est une déesse majeure dans le panthéon d'Uruk, que la tradition locale reconnaît comme l'épouse du roi Lugalbanda. Celui-ci est souvent considéré comme le père de Gilgamesh, mais ce n'est pas toujours explicite dans les textes, et dans quelques cas il est présenté comme son dieu protecteur. Lui aussi est un personnage de statut divin et protagoniste de récits épiques. Dans la Liste royale sumérienne, Gilgamesh est présenté alternativement comme la progéniture d'un démon-lilū (une sorte de fantôme ou d'incube ?), ce qui semble renvoyer à une tradition de parenté obscure. Le même texte lui attribue un fils qui lui succède sur le trône d'Uruk, un certain Ur-Nungal/Ur-lugal.
Un roi légendaire d'Uruk
La tradition mésopotamienne voit en Gilgamesh un antique roi de la prestigieuse cité d'Uruk, implantée dans le sud du pays. Qu'elle ait des fondements historiques ou non (voir plus bas), cette connexion remonte au moins au temps de la troisième dynastie d'Ur (), puisqu'elle est faite dans un hymne du roi Shulgi, et est en particulier présentée dans la version de la Liste royale sumérienne du Ce texte donne une succession de dynasties supposées avoir régné sur la Mésopotamie. Le sixième roi de la dynastie d'Eanna (le quartier sacré d'Uruk) est Les différents textes documentant son rôle de roi d'Uruk présentent des divergences et contradictions. Mais dans plusieurs cas il apparaît comme le vainqueur de la cité rivale de Kish, ayant eu pour adversaire soit Enmebaragesi, soit Agga, et donc comme celui qui a mis fin à la domination de cette dernière et assuré la suprématie d'Uruk. Cela renvoie à une rivalité historique entre ces deux cités, les principales puissances du sud mésopotamien durant la première partie du .
Il n'est donc guère étonnant que plusieurs souverains liés à Uruk aient cherché à se rattacher à cette figure légendaire pour conforter leur légitimité. Le récit de la victoire d'Utu-hegal d'Uruk contre Tiriqan du Gutium (v. 2120 av. J.-C.) rapporte que le premier a reçu l'aide de plusieurs dieux, dont « Bilgamesh, fils de Ninsun ». Directement après lui vient la troisième dynastie d'Ur, fondée par Ur-Namma, qui est peut-être son propre frère, ce qui ferait d'Uruk le berceau de ce qui allait devenir pendant un siècle la puissance dominant la Mésopotamie. La littérature produite par la cour de Shulgi (v. 2094-2047), le fils d'Ur-Namma, s'appuie à plusieurs reprises sur la figure de Gilgamesh et des autres rois légendaires d'Uruk, Enmerkar et Lugalbanda. Le texte de La mort d'Ur-Namma présente celui-ci comme le frère de Gilgamesh et fils de Ninsun, et un hymne à Shulgi (Shulgi O) fait de ce roi le « frère-ami » de Gilgamesh et célèbre leur proximité. Ce texte fait référence à Gilgamesh comme un grand guerrier et un aventurier, évoquant la défaite de Kish et d'autres pays ennemis, l'expédition contre Huwawa, peut-être aussi son voyage auprès du héros du Déluge (Ziusudra dans la tradition sumérienne). Shulgi chercherait à s'inclure dans la famille de Gilgamesh en raison de ses propres origines urukéennes, mais aussi parce qu'il revendique le statut divin, qui est conforté par sa parenté fictive avec Ninsun et Gilgamesh.. La Chronique de Tummal, qui rapporte les différents rois ayant restauré le temple d'Enlil à Nippur et celui de son épouse Ninlil à Tummal avant qu'Ur-Namma et Shulgi ne le fassent à leur tour, présente Gilgamesh comme un des restaurateurs du second.
La connexion entre Uruk et Gilgamesh est également présente dans une tradition qui en fait le bâtisseur des formidables murailles qui protégeaient cette cité. Anam, un roi d'Uruk ayant régné vers 1821-1817 av. J.-C., commémore les travaux qu'il entreprend sur cette construction en faisant référence au fait qu'elles ont été construites en premier par Gilgamesh. La complémentarité entre Gilgamesh et ces remparts est évoquée dans un passage du récit sumérien Gilgamesh et Agga, quand le roi monte sur la muraille pour susciter l'effroi de ses adversaires, les troupes d'Agga de Kish :
L’Épopée de Gilgamesh reprend le thème de la construction des murailles d'Uruk par Gilgamesh. Elle ajoute le fait que leurs fondations ont été tracées par les légendaires Sept Sages, et leur fait jouer un rôle dans le prologue et dans l'épilogue du récit, permettant de lui donner une conclusion apaisée et optimiste, puisque c'est après les travaux que le roi fait inscrire le récit de ses exploits. Uruk, symbolisée par ses murailles, est le modèle idéal de la ville, aux proportions harmonieuses, amenée à devenir le lieu de refondation de l'humanité.
Gilgamesh apparaît encore en tant que roi dans des listes de présages dits « historiques » de la divination par les entrailles d'animaux (hépatoscopie), datés du et du millénaire, aux côtés d'autres rois légendaires ou de figures historiques entrées dans la légende, comme Sargon d'Akkad. Gilgamesh y est évoqué en tant que roi puissant et personnage sans égal, et plusieurs de ses exploits sont rappelés. Une composition tardive, la Lettre de Gilgamesh, relève de la tradition des lettres apocryphes de rois mésopotamiens des temps anciens. Comme son nom (moderne) l'indique, ce texte se présente sous la forme d'une missive adressée par Gilgamesh à un roi étranger qui est dans une position subalterne, lui demandant de fournir en tribut d'énormes quantités d'animaux et de biens précieux, sous la menace de représailles. Comme dans les présages, Gilgamesh est ici un « roi puissant qui n'a pas de rival », donc un souverain exerçant l'hégémonie sur le monde. Mais il y est évoqué de manière anormale comme le roi d'Ur et non d'Uruk.
Une divinité infernale
vignette|Masse d'armes vouée au dieu Gilgamesh, Girsu, période d' (c. ).|278x278px
Dans les sources mésopotamiennes, le Gilgamesh humain coexiste avec un Gilgamesh divin, et les deux s'entremêlent souvent. La plus ancienne mention du dieu Gilgamesh/Bilgamesh se trouve dans une liste de divinités mise au jour sur le site de Fara, l'antique Shuruppak, datée sur Vers la même période, des têtes de masses d'armes en pierre lui sont vouées par des individus. Son culte, et donc sa supposée divinité, remontent donc au moins au milieu du Il apparaît ensuite dans des listes divines du , dont la plus courante est An = Anum. Son rang dans ces listes, certes non fixe, le place toujours après les grandes divinités mésopotamiennes, donc dans la catégorie des divinités dites mineures ou secondaires, dans plusieurs cas en association à des divinités infernales. Il ne semble avoir occupé un rang majeur dans le panthéon officiel que durant les règnes des souverains de la troisième dynastie d'Ur, au , qui se sont approprié sa figure pour renforcer leur légitimité (voir plus haut).