upright=1.3|vignette|L’Enlèvement des Sabines (1574-82) par Giambologna, dans la Loggia dei Lanzi à Florence.

L’enlèvement des Sabines est un épisode légendaire de l'histoire de Rome au cours duquel la première génération des hommes de Rome se procure des femmes en les enlevant aux autres villes de la région, notamment aux Sabins.

Le comparatiste Georges Dumézil a montré que l'épisode est un récit de fondation reposant sur un schéma hérité indo-européen censé illustrer la création d'une société harmonieuse et complète par l'intégration des trois fonctions, les Sabins ajoutant leurs richesses aux vertus religieuses et guerrières de Romulus et de ses compagnonsJacques Boulogne, L'utilisation du mythe de l'enlèvement des Sabines chez Plutarque, Bulletin de l'Association Guillaume Budé, Année 2000, LH-59, pp. 353-363.

Cette histoire a inspiré de nombreuses œuvres d’art de la Renaissance et de la post-Renaissance, puisqu’elle réunit des exemples propres à montrer le courage et la hardiesse des anciens Romains tout en offrant l'occasion de dépeindre des personnages à moitié nus et dans une lutte intense et passionnée.

Entre légende et Histoire Enlèvement des Sabines

vignette|upright=1.3|Carte des environs de Rome au début de la royauté au Caenina, Crustumerium et Antemnae se situent au nord-est de l'. L'enlèvement des Sabines est un épisode relaté par Tite-Live dans Ab Urbe condita libri, Denys d'Halicarnasse et Plutarque.

L'enlèvement s'est produit tout au début de l'histoire de Rome, peu après sa fondation par Romulus et ses compagnons. Cherchant des femmes pour fonder leurs familles, les Romains négocient avec les Sabins qui peuplent les environs. Craignant la naissance d'une société rivale, les Sabins refusent d'autoriser leurs femmes à épouser des Romains. Ces derniers planifient alors leur enlèvement. Romulus prétexte un festival équestre dédié à Neptune. D'après Tite-Live, beaucoup de peuples voisins participent à cette cérémonie, dont les habitants de Caenina, de Crustumerium, d'Antemnae et de nombreux Sabins. Pendant le festival, au signal de Romulus qui était de prendre les pans de son manteau et de s'en envelopper, les Romains enlèvent les Sabines et repoussent les hommes de leur peuple. Romulus supplie alors les femmes enlevées d'accepter les Romains comme époux.

Initialement, cette fête aurait été créée en l'honneur de Consus. Les deux dieux ont pu être confondus au fil du temps, d'où l'amalgame souvent fait. Romulus proclame donc que la fête aura lieu avec les voisins de Rome sous le nom de .

Relatant l’épisode plusieurs siècles après, l'historien Tite-Live ne parle pas d'abus sexuel des Romains envers les Sabines. Au contraire, Romulus aurait offert aux Sabines le libre choix et leur aurait promis droits civiques et droits de propriété. Il aurait parlé à chacune d'elles personnellement et leur aurait montré que « cette violence ne doit être imputée qu’à l’orgueil de leurs pères, et à leur refus de s’allier, par des mariages, à un peuple voisin ». Les Sabines ayant accepté cette proposition auraient vécu honorablement dans les liens du mariage, auraient partagé les biens et les droits civiques de leurs époux et auraient été les mères d’hommes libres.

Guerre contre les Sabins et les autres tribus

vignette|upright=1.3|Denier de la gens Tituria 89 av. J.-C. ; au revers, l'enlèvement des Sabines. vignette|upright=1.3|Le lieu de la bataille se situe entre les collines du Palatin et du Capitole.

Choqué par l'enlèvement, Acron, le roi de Caenina entre sur le territoire romain avec son armée. Romulus mène les Romains contre les Caeninenses, tue le roi et met l'armée en déroute. Il attaque ensuite Caenina et prend la ville au premier assaut. À son retour à Rome, Romulus dédie un temple à Jupiter Férétrien (un des premiers temples dédié de Rome, d'après Tite-Live) et offre la dépouille du roi comme (butin). D'après les Fasti Triumphales, Romulus célèbre la victoire contre les Caeninenses le .

Au même moment, l'armée d'Antemnae fait une incursion en territoire romain. Les Romains ripostent et les Antemnates sont défaits et leur ville conquise. D'après les , Romulus célèbre un deuxième triomphe en 752 av. J.-C. sur les habitants d'Antemnae. Les habitants de Crustumerium lancent également les hostilités, mais leur ville est rapidement conquise par les Romains. Romulus envoie alors des colonies romaines à Antemnae et Crustumerium et de nombreux citoyens de ces villes émigrent vers Rome (en particulier les familles des femmes capturées).

Menés par leur roi Titus Tatius, les Sabins déclarent également la guerre aux Romains. Ils parviennent presque à conquérir la ville grâce à la trahison de Tarpeia. Tarpeia, fille de Spurius Tarpeius, gouverneur de la citadelle sur la colline du Capitole, ouvre les portes aux Sabins en échange de ce qu'elle pense être des bracelets en or. Au lieu de cela, les Sabins l'écrasent à mort avec leur bouclier et elle est jetée du rocher qui porte son nom depuis, la roche Tarpéienne.

Les forces romaines attaquent alors les Sabins qui sont en possession de la citadelle. L'avancée romaine est conduite par Hostus Hostilius alors que le front sabin est mené par Mettius Curtius. Quand le premier tombe sous les coups de l'adversaire, les lignes romaines cèdent et se retirent à la porte du Palatium. Là, Romulus rassemble ses hommes et, promettant de bâtir un temple à Jupiter Stator à cet endroit même, il mène les Romains à nouveau à la bataille. L'affrontement se poursuit. Mettius Curtius est désarçonné et fuit la bataille, les Romains prennent alors le dessus.

Les femmes sabines interviennent à ce moment-là pour réconcilier les belligérants :

Après la réconciliation, les Sabins acceptent donc de former une seule nation avec les Romains et le roi des Sabins, Titus Tatius, dirigera Rome, conjointement avec Romulus, jusqu'à sa mort, cinq ans plus tard. Les Sabins, nouveaux habitants de Rome, s'installent sur la colline du Capitole qu'ils avaient conquise durant la bataille.

Théories sur l'origine du mythe vignette|L’Enlèvement des Sabines, Niccolò Bambini. L'artiste du a peint ce sujet au moins deux fois.

À propos de ces parallèles, James Patrick Mallory, archéologue et professeur d'archéologie à l'université Queen's de Belfast, argumente :

À la différence de la pratique attestée du Ver sacrum chez d'autres peuples italiques, la légende de l'enlèvement des Sabines se rapproche des Männerbund, troupe d'hommes typique des cultures indo-européennes qui ici trouvent leurs compagnes chez un peuple voisinJacques Heurgon, Trois études sur le « ver sacrum » (coll. Latomus, 26), Bruxelles, 1957, 52 p..

Toutefois ces données traditionnelles ne peuvent être plus anciennes que la société héroïque du millénaire. Elles mettent aux prises de sociétés stratifiées de rang égal, dont une seule est installée. Le récit ne remonte pas aux origines (mésolithiques) de la culture indo-européenne mais accompagne sa dislocation.

Représentations artistiques

De nombreuses œuvres représentent cet épisode et . Du côté des personnages masculins, on trouve notamment des figures rendues de façon héroïsante, à moitié dénudées, dans une lutte violente.

Représenté dès la République romaine, le sujet est très populaire durant la Renaissance. Il est utilisé comme symbole de l’importance centrale du mariage pour la pérennité de la famille et de la culture. Cette thématique permet également à l'artiste de démontrer son habileté pour représenter les figures féminines, mais également masculines dans des poses extrêmes. Elle est souvent reproduite dès le sur des , puis quelque temps après sur de nombreux tableaux. Il est souvent fait une comparaison avec la thématique du massacre des Innocents dans le Nouveau Testament.

Pierre de Cortone

vignette|gauche|upright=1.15|Ratto delle Sabine (L’Enlèvement des Sabines) par Pietro da Cortona, 1627-1629, Musées du Capitole, Rome. Pierre de Cortone, peintre et architecte italien du baroque, peint L’Enlèvement des Sabines en 1627, à la suite d'une commande de l'un de ses mécènes. Le tableau est conservé au musée du Capitole, à Rome.

Edgar Degas vignette|upright=1.15|L'enlèvement des Sabines, Nicolas Poussin, 1637–1638, Musée du Louvre, Paris Edgar Degas reçut la permission de copier des tableaux au Louvre en 1853 alors qu'il n'a que dix-huit ans. Il est surtout intéressé par les grandes œuvres de la Renaissance italienne et de son propre héritage classique français, d'où la création d'une copie détaillée de la peinture de Nicolas Poussin située à droite..

Giambologna

Giambologna, sculpteur italo-flamand du , a sculpté une représentation de ce thème avec trois figures (un homme soulevant une femme dans les airs tandis qu'un deuxième homme s'accroupit) dans un seul bloc de marbre. Cette sculpture est considérée comme le chef-d'œuvre de Giambologna. À l'origine, elle est conçue comme une démonstration de la capacité de l'artiste à créer un groupe sculptural complexe, son sujet, le légendaire enlèvement des Sabines, à la demande de François Ier de Médicis alors grand-duc de Toscane qui choisit de l'exposer au public dans la Loggia des Lanzi sur la piazza della Signoria à Florence.

Le lieu proposé pour l'exposition de la sculpture, en face de la statue de Persée de Benvenuto Cellini, a suscité des suggestions selon lesquelles le groupe devrait illustrer un thème spécifique, avec l'enlèvement d'Andromède par Phinée. Les enlèvements respectifs de Proserpine et d'Hélène sont également évoqués comme thème possible pour cette statue. Il est finalement décidé que la sculpture devait être identifiée comme l'une des vierges sabines.

L’œuvre est signée OPVS IOANNIS BOLONII FLANDRI MDLXXXI (le travail de Johannes de Boulogne de Flandres, 1582). Un premier bronze préparatoire comportant seulement deux figures se trouve dans le musée de Capodimonte à Naples. Giambologna a ensuite retravaillé le schéma, cette fois avec une troisième figurine, dans deux modèles en cire actuellement au Victoria and Albert Museum de Londres. Le gesso à taille réelle de l'artiste pour préparer la réalisation de la sculpture est exécuté en 1582, puis exposé à la Galleria dell'Accademia de Florence.

Les miniatures de la sculpture en bronze, produites dans le propre studio de Giambologna et imitées par des copistes, sont un élément de base des collections de spécialistes dès le .

Nicolas Poussin

vignette|upright=1.15|L'enlèvement des Sabines, Nicolas Poussin, 1634-1635, Metropolitan Museum of Art, New-York.

Nicolas Poussin a peint deux tableaux majeurs sur le thème de l’enlèvement des Sabines, ce qui lui permet de montrer toute l’étendue de ses connaissances de l’Antiquité ainsi que sa maîtrise des relations complexes entre les personnages. L’un des tableaux, exposé au Metropolitan Museum of Art, a été peint à Rome, entre 1634 et 1635. Il décrit Romulus, à gauche, qui donne le signal de l’enlèvement.

La deuxième version, peinte entre 1637 et 1638 et exposée au Musée du Louvre, montre qu’il n’a pas épuisé le sujet, même si certains personnages principaux sont identiques. La composition architecturale de l’œuvre s’avère également plus complexe.

Pierre Paul Rubens vignette|Enlèvement des Sabines, Rubens, 1635-1640, National Gallery, Londres. Pierre Paul Rubens a peint l’enlèvement des Sabines entre 1635 et 1640. Le tableau est exposé à la National Gallery de Londres. Deux esquisses font partie de la collection de la Banque Belfius à Bruxelles : l'enlèvement des Sabines et la réconciliation des Romains et des Sabins.

Jacques-Louis David

vignette|gauche|upright=1.15|Les Sabines, Jacques-Louis David, 1799, Musée du Louvre, Paris

Jacques-Louis David peint lui, entre 1796 et 1799, non l'enlèvement des Sabines, mais un épisode ultérieur où les Sabines interviennent pour séparer les Romains, désormais leurs maris, et les Sabins. L’œuvre est exposée au musée du Louvre.