vignette|Bombes montées sous un biplan Gotha G-V de la Luftstreitkräfte en novembre 1917.
Le bombardement stratégique est un bombardement aérien qui a pour objet d'attaquer les structures militaires d'un ennemi, son complexe militaro-industriel et son économie en détruisant ses mines, ses usines, ses infrastructures. En détruisant ses villes, ses réseaux d'approvisionnement en vivres et les habitants civils, il vise aussi à saper le moral de la population en instaurant la terreur des bombes. Il se distingue ainsi du bombardement tactique pratiqué sur le champ de bataille et qui sert à appuyer ou couvrir un mouvement de troupes ou à détruire ou immobiliser les troupes adverses. vignette|Bombardier italien Caproni Ca.33 de la Première Guerre mondiale.
Description Dès le début de la Première Guerre mondiale, les avions et les Zeppelins sont utilisés pour larguer des engins explosifs sur l'ennemi. Environ un an après apparaissent les premiers avions spécialisés dans le bombardement. C'est l'apparition du bombardement tactique dont le but est de frapper directement les troupes ennemies, les points forts ou les équipements généralement à une distance relativement courte de la ligne de front : on dit alors qu'il est limité au « théâtre des opérations ».
Les bombardiers stratégiques sont donc de gros avions à long rayon d'action, capables de frapper très loin de grandes cibles (par exemple, une ville, un complexe industriel) derrière les lignes ennemies, tandis que les bombardiers tactiques sont plus petits et conçus pour toucher de petites cibles (par exemple, un véhicule blindé). Les bombardiers stratégiques attaquent plutôt les cibles comme les centres de commandement, bâtiments administratifs, usines, les chemins de fer, les installations de communication ou bien encore les raffineries de pétrole ou les villes, et ont pour but de gêner ou d'empêcher les communications et les approvisionnements adverses, ou de saper le moral de la population ennemie, soutien indispensable de l'armée présente au front. Le bombardement tactique attaque les concentrations de troupes, les matériels militaires, les aérodromes, les réserves de munitions. Il a pour rôle d'empêcher l'adversaire d'attaquer ou de se défendre, ou de contribuer à une offensive. En résumé, le bombardement tactique agit sur les forces armées de l'adversaire, le bombardement stratégique agit sur la structure socio-économique d'un pays. Ainsi, par exemple, l'emploi des armes nucléaires entre généralement dans cette seconde catégorie.
vignette|Un des premiers raids de la USAAF sur l'Allemagne, en 1943 avec un B-17. La cible est l'usine aéronautique Focke-Wulf de Marienbourg. La perd 80 bombardiers et dans l'opération.
Origines : de La Haye à l'entre-deux-guerres Conférences de La Haye de 1899 et 1907 vignette|250px|Cratère d'une bombe de Zeppelin lâchée sur Paris pendant la Première Guerre mondiale. Dès la première conférence de La Haye (1899), les puissances s'accordent toutes, à l'exception de la Grande-Bretagne, à signer une proposition interdisant pendant cinq ans « le lancement de projectiles ou de matériaux explosifs à partir de ballons ou d'autres engins volants »Déclaration (IV, 1), pour une durée de cinq ans, de l'interdiction de lancer des projectiles et des explosifs du haut de ballons ou par d'autres modes analogues nouveaux. La Haye, 29 juillet 1899., site de la CICR. L'usage militaire d'aéronefs (montgolfières, zeppelins, etc.) avait en effet connu une première dès la bataille de Fleurus (1794), puis lors de la guerre de Sécession. À la fin du , on commence alors à redouter l'usage de cette nouvelle arme, comme en témoigne l'importante littérature sur le sujet (cf. par exemple The Struggle for Empire (1900) de , La Guerre dans les airs de H. G. Wells, en 1907, Unparalled Invasion (1910) de Jack London, Easy as ABC de Rudyard Kipling, etc.) d'où ce moratoire.
Le principe de l'interdiction de la guerre aérienne est ré-affirmé lors de la conférence de La Haye de 1907, mais reste lettre morte : mis à part l'Autriche-Hongrie, les principales puissances refusent de signer la déclaration ; en conséquence, personne ne la ratifieDéclaration (XIV) relative à l'interdiction de lancer des projectiles et des explosifs du haut de ballons. La Haye, 18 octobre 1907., site de la CICR. Néanmoins, la Convention de La Haye (1907), encore en vigueur aujourd'hui, déclarait (art. 25) : « Il est interdit d'attaquer ou de bombarder, par quelque moyen que ce soit, des villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus. » Convention de La Haye (1907), site de la CICR. Au niveau juridique, toute la question repose donc sur la portée de l'expression « qui ne sont pas défendus ». L'expression « par quelque moyen que ce soit » inclut nécessairement les attaques aériennes.
C'est au nom de ces conventions que l'Allemagne fut condamnée lors du procès du tribunal arbitral Grèce-Allemagne (1927-1930) pour le bombardement des villes neutres de Salonique et Bucarest en 1916Francisco Javier Guisández Gómez (colonel de l'aviation espagnole) Le droit dans la guerre aérienne, Revue internationale de la Croix-Rouge, , .
Premiers bombardements aériens en Afrique du Nord vignette|220px|droite|Dirigeables italiens bombardant des positions ottomanes en Libye. La guerre de Libye (1911-12) fut la première guerre où des bombardements furent menés par des avions et des dirigeablesBiddle, Tami Davis, . Princeton University Press, Princeton 2002, pg.19. .. La guerre de Libye (1911-1912), opposant l'Italie à l'Empire ottoman, est la première où l'aviation est utilisée pour bombarder une ville, Tripoli, le . Le , le lieutenant Gavotti bombarde les oasis d'Aïn Zara et de Tagiura, depuis une altitude de et avec des grenades développées dans ce but, sans faire toutefois aucune victime. le village de Ben Carrich, village marocain au sud de Tétouan, est bombardé par les Espagnols, qui lancent pour la première fois par voie aérienne des bombes à fragmentation.
De la Première à la Seconde Guerre mondiale : de l'élaboration de la théorie du bombardement stratégique à sa mise en pratique
Pendant la Première Guerre mondiale, les attaques aériennes s'étaient essentiellement initialement limitées à des opérations de reconnaissanceVoir par ex. Courmont, Barthélémy, Pourquoi Hiroshima? La décision d'utiliser la bombe atomique., L'Harmattan, 2007, ., voire au mitraillage au sol, puis à des opérations de bombardements sur les concentrations de troupes, les gares et dépôts de munitions. Des avions isolés, puis des dirigeables zeppelins et Schütte-Lanz puis des bombardiers allemands frappent ponctuellement Paris dès 1914 pour tenter de briser le moral de la population. L'Angleterre est touchée à partir de Cole, Christopher and Cheesman, E. F. . London: Putnam, 1984. ., les raids à l'intérieur de la Grande-Bretagne sont menés par un total de 84 dirigeables qui effectueront un total de 51 raids tuant et perdront 30 appareils puis à partir du par des bombardiers Gotha G.. Londres est bombardée pour la première fois par avions lors de la troisième tentative, le en début d'après-midi lorsque 18 bimoteurs du Kagohl 1 décollant de Gand frappent la capitale britannique sans résistance et font et 426 blessés, le plus lourd bilan lors d'un raid.. Devant l'opposition de la chasse britannique qui rappela deux de ses meilleures escadrilles de chasse du Front de l’Ouest, les Gotha sont obligés d'opérer de nuit après . À la suite du renforcement de la Royal Air Force et de l'intensification des barrages de ballons, ils cessent toute activité contre la Grande-Bretagne en après un total de 27 raids lors desquels de bombes furent larguées, faisant et , pour la perte de 60 appareils.
Les Gotha prirent une part importante dans la destruction d'un important nœud ferroviaire à Cernavodă qui permit aux Allemands de bloquer le ravitaillement et les renforts de troupes roumaines..
En France, Dunkerque est une cible régulière et Paris est bombardé plusieurs fois en 1918 à la suite des percées allemandes sur le front de l'Ouest. Les dommages dans la capitale française sont de même ordre de grandeur que ceux provoqués par les Pariser Kanonen, l’artillerie à longue portée allemande pilonnant la ville, avec contre 256..
L'entre-deux-guerres vit l'élaboration d'une doctrine militaire du « bombardement stratégique », fondée sur le concept de guerre totale et qui préconisait l'anéantissement des capacités industrielles de l'ennemi, ce qui devrait permettre, en théorie, de gagner une guerre en quelques jours.
Ainsi, dans Il Dominio dell'Aria (1921, traduit en allemand en 1935, en anglais en 1942 et traduit intégralement en français en 2007 sous le titre La maîtrise de l'air), le général italien Giulio Douhet, commandant d'une escadrille de l'air en 1914-18, affirmait que sous l'effet de l'aviation, la guerre se voyait profondément transformée, rendant périmée la distinction entre combattants et civils. Puisque l'usage du gaz moutarde, qui pouvait être diffusé par voie aérienne, représentait une menace terrible, contre laquelle on ne pouvait se défendre, il fallait, selon ce premier théoricien des bombardements stratégiques, prôner une attaque préventive, fondée sur le bombardement des villes et centres vitaux. Dès 1915, le mathématicien britannique Frederick Lanchester avait soutenu des thèses analogues dans Aircraft in Warfare, affirmant : « La capacité d'anéantir les villes ennemies est nécessaire comme argument de dissuasion ». Une telle position devint célèbre lorsque Stanley Baldwin, l'un des chefs des tories britanniques, déclara devant le Parlement, le , qu'aucune puissance ne pouvait protéger l'homme de la rue du bombardement aérien, et que dès lors la seule défense résidait dans l'attaque : son discours devint célèbre par la phrase The bomber will always get through.
Liddell Hart, qui deviendra un critique virulent du bombardement aérien lors de la Seconde Guerre, ou Billy Mitchell, théorisent également le bombardement aérien, Mitchell y voyant un moyen d'assurer la paix en matant rapidement les rébellions (, 1925, qui fait allusion aux opérations britanniques en Irak). Mitchell avait notamment dirigé les opérations aériennes lors de la bataille de Saint-Mihiel (), romantisé au cinéma dans Les Ailes (1927) de W. Wellman, et qui impliquèrent avions.
Conflits coloniaux des années 1920, un terrain d'expérimentation
Ces théories sont mises en pratique lors des conflits coloniaux de l'entre-deux-guerres, et ce dès 1919, lors de la guerre britannique au Somali contre le mollah Mohammed Abdullah Hassan. La Grande-Bretagne avait déjà bombardé les Pachtounes, en Inde (dans l'actuelle frontière du Nord-Ouest pakistanaise) en 1915 ; les bombardiers furent aussi utilisés au Darfour, en 1916, puis en , pour réprimer la révolte de Mashud, près de l'Afghanistan. En 1919, Arthur Harris, qui sera surnommé « Harris le boucher » ou « le bombardier » en 1939-45, commande une escadrille aérienne lors de la troisième guerre anglo-afghane, et bombarde Dacca, Djalalabad et KaboulMémoires de Harris, citées par ..
En 1920, c'est au tour d'Enzeli, en Iran, d'être bombardé, avant la répression, par voie de bombardements aériens, d'une révolte en Transjordanie britanniqueIbid.. En 1925, c'est Chefchaouen, au Maroc, qui est bombardé par l'Espagne lors de la guerre du Rif, opération à laquelle participe Franco. Puis Hama, Suayda et Damas ( le ), bombardés par les Français lors de la grande révolte syrienne.
Le bombardement aérien devient pratique courante pour maintenir l'ordre dans les colonies, comme l’ont subi des Hottentots en 1928, par exemple lors de la révolte de Bonderlzwat en Namibie pour les Hottentots.
Conférence du désarmement de 1932
La Conférence du désarmement de 1932, menée à la Société des Nations, aborde le sujet, chargeant une commission de juristes de rédiger un texte sur Les règles de la guerre aérienne .