Le premier « Festival de Cinéma Africain de Ouagadougou » (et non la « Semaine de Cinéma Africain de Ouagadougou » comme on le lit souvent) se déroule du 1er au à Ouagadougou, la capitale de la Haute Volta (actuel Burkina Faso). Il porte encore ce nom en 1970 et ne deviendra le Festival panafricain du cinéma de Ouagadougou que lors de son institutionnalisation en 1972 pour sa troisième édition.
Contexte Des documents sur le cinéma africain sont présentés lors des congrès des écrivains et artistes noirs à Paris en 1956 et à Rome en 1959, en présence d'Ousmane SembèneSamba Gadjigo (préf. Amadou Mahtar M'Bow), Ousmane Sembène : une conscience africaine, Paris, Présence Africaine, 2013, 252 p. , p.242-243. En France, en 1953, Léon-Jean Dechartre crée le festival national du cinéma non-professionnel à Saint-Cast (Bretagne) et consacre une section au cinéma africain : le festival devient un lieu de rencontre des cinéastes en herbe. Il se déplace à Dinard en 1966 et devient en 1969 le Festival international du film et d'échanges francophones (FIFEF) en consacrant deux journées à l'Afrique.
Quelques films africains sont montrés à Hyères, Cannes ou Venise, une littérature documentaire et critique se développe, notamment avec Paulin Soumanou Vieyra, mais, au lendemain des Indépendances et alors que les premières télévisions nationales et les premières œuvres de cinéastes africains apparaissent, c'est plutôt au Maghreb que s'organise le cinéma : nationalisation partielle de l’industrie du cinéma égyptienne en 1961, création du Centre national du cinéma algérien (CNCA) en 1964 et création du festival du film amateur à Kélibia en Tunisie la même année. En 1966 est créé à Tunis un festival ayant pour vocation de montrer le cinéma d'Afrique subsaharienne et du monde arabe, les Journées cinématographiques de Carthage.
En Afrique sub-saharienne francophone cependant, sont créés notamment en 1961 le Centre national de production cinématographique en Haute-Volta, et en 1962 l’Office du cinéma malien et la Société Ivoirienne du Cinéma, mais c'est surtout au premier Festival mondial des arts nègres à Dakar en 1966 que la question d'un cinéma africain est posée : un groupe cinéma y prévoit de constituer des archives visuelles des traditions culturelles africaines et de développer un bureau interafricain de la cinématographie.
Origine
Les auteurs divergent sur l'origine exacte du festival. Ils convergent cependant sur le fait que l'initiative vient de Claude Prieux, directeur du Centre culturel franco-voltaïque de Ouagadougou, ce que confirme Alimata Salambéré, première présidente du comité d'organisation. Mais alors que Colin Dupré et Hamidou Ouedraogo attribuent l'idée à un groupe de cinéphiles du ciné-club du Centre présidé par René Bernard Yonli, Inoussa Ousséïni indique que Claude Prieux y pense déjà lorsqu'il dirige le Centre culturel français de Saint-Louis du Sénégal, son poste précédent. Il avait associé au projet Paulin Soumanou Vieyra et Ousmane Sembène, lequel lui suggère de conserver le festival à Ouagadougou pour en garder la maîtrise et lui promet de lui ouvrir son carnet d'adresses international. Déjà, en 1968, une première semaine de cinéma africain est organisée à Saint-Louis où participe Paulin Soumanou VieyraPrécision du père Jean Vast en 08:55 dans le film Lumière sur Ndar de Mansour Kebe (Sénégal, 43 min, 2010, et ). Le père Vast avait créé un ciné-club dans la salle Jeanne d'Arc du Centre Brottier en 1952 puis collaboré à un autre au Centre culturel français à partir de 1965. Il est à l'origine de la première revue de cinéma africain, Unir Cinéma, dès 1976 .
Aboubacar Demba Cissokho rapporte que Tahar Cheriaa indiquait que les Journées cinématographiques de Carthage étaient menacées ne pas continuer par les majors pour qui le cinéma doit rester une industrie et qu'il fallait donc créer un autre festival en Afrique. Un séminaire réunissant quelques cinéastes à Hammamet en octobre 1968 aurait suggéré de seconder ainsi les JCC. Ousmane Sembène l'aurait proposé sans succès à Félix Houphouët-Boigny en Côte d'Ivoire mais aurait eu en Haute-Volta une oreille attentive de Sangoulé Lamizana qui aimait bien voir des films.
Claude Prieux peut s'appuyer sur les films de la Cinémathèque Afrique du ministère français de la Coopération, qui, créée en 1963, conserve et diffuse les premiers films africains. Il demande en outre aux cinéastes s'ils peuvent prêter leurs films et tous sont d'accord.
La motivation principale est de : pouvoir voir des films africains, que ne programment pas les six salles 35 mm du pays.
Déroulement Préparation Claude Prieux propose à un large panel de personnalités culturelles et institutionnelles locales de s'associer pour préparer l'événement au sein d'un Comité d'organisation dont la première réunion a lieu le : François Bassolé (ou Bassolet), directeur de l'Information (qui comporte une section de films documentaires supervisée par Serge Ricci). Djassanou Moïse Lankoandé, pour le ministère de l’Éducation nationale. Aïssé Mensah, pour le ministère de l'Intérieur Michel Izard, pour le Centre voltaïque de recherches scientifiques (CVRS). Sondé Augustin Coulibaly, pour le Cercle d'activité littéraire et artistique de Haute-Volta (CALAHV). Ignace Sandwidi pour l'Association voltaïque pour la culture africaine (AVCA) Laouchez, directeur du Centre national des Arts. Mamadou Simporé, directeur général des Postes pour faciliter la gestion du courrier. Medah et René Bernard Yonli pour le ciné-club de Ouagadougou, réalisateur plus tard de Sur le chemin de la réconciliation, le second long métrage du pays. Hamidou Ouedraogo, pour la Mairie de Ouagadougou, qui participe lui-même au ciné-club. François Mifsud, chef du service culturel de l’Ambassade de France à Ouagadougou. Henri Micaux, directeur du Centre culturel franco-voltaïque de Bobo Dioulasso. Roger Nikièma de la Radiodiffusion de Haute-Volta. Bernard Lothe, directeur de l'Agence France Presse. un représentant d'Air Afrique. Odette Sanogo (ou Sanogoh), Cheffe des programmes de la télévision nationale, qui demande de la remplacer à la journaliste Alimata Salambéré, présentatrice vedette du journal télévisé et qui anime l'émission Magazine de la femme. Seule femme du Comité, c'est elle qui est élue présidente sur proposition de François Mifsud. François Bassolé et Eugène Lompo sont vice-présidents, Claude Prieux est secrétaire général et Hamidou Ouedraogo est trésorier général.
Des commissions sont constituées. La tutelle est assurée par le ministre de l'Education nationale et par le ministre de l'Information, des Postes et Télécommunications, sous la présidence du général Sangoulé Lamizana, Chef de l'Etat.
Pour lancer l'événement sur le plan international, Claude Prieux invite au festival deux critiques français de cinéma : Louis Marcorelles du journal Le Monde et Guy Hennebelle qui publie trois ans plus tard Les Cinémas africains en 1972.
Pour sensibiliser au cinéma africain, des enseignants et étudiants sont formés pour animer des débats après les films et les tables-rondes.
Cérémonie d'ouverture En tant que présidente du Comité d'organisation, Alimata Salambéré, 27 ans, prononce à la Maison du Peuple, en présence du général Sangoulé Lamizana qui a accepté de parrainer le festival, le discours d'accueil avec une phrase devenue célèbre : .
Alimata Salambéré convainc le Comité de programmer à la cérémonie d'ouverture Cabascabo d'Oumarou Ganda, où un jeune Africain est enrôlé dans le corps expéditionnaire français en Indochine et voit ses camarades mourir pour une cause qui n’est pas la leur. Elle est persuadée que le Chef de l'Etat y serait sensible, qui était lui-même tirailleur en Indochine. Il l'a été puisqu'il fait remettre par son aide de camp à l’intention du Comité, et s’investit pour que le festival continue.
Programmation Les projections ont lieu au Centre culturel franco-voltaïque, à la Maison du peuple, aux cinémas Nader et Olympia, à l'Ecole nationale d'administration et au Quartier Pelhogin, ainsi qu'au Lycée Zinda Kaboré et au Cours normal de Jeunes filles.
Titre Réalisation Pays La Grande case bamiléké Jean-Pierre N'Gassa La Fleur dans le sang Urbain N'Dia Point de vue I Urbain N'Dia Tam-tam à Paris Thérèse Sita-Bella Moro Naba Jean Rouch Bataille sur le grand fleuve Jean Rouch Jaguar Jean Rouch Noces d'eau Serge Ricci et Sékou Ouedraogo Le Bagré Serge Ricci et Sékou Ouedraogo Le Masque des feuilles Guy Le Moal Gourouma, bergers sacrés Igor de Garine Le Retour d'un aventurier Mustapha Alassane Aouré Mustapha Alassane La Bague du roi Koda Mustapha Alassane Cabascabo Oumarou Ganda Demain à Nanguila Joris Ivens Et la neige n'était plus... Ababacar Samb Makharam Borom Sarret Ousmane Sembène La Noire de... Ousmane Sembène Grand Magal à Touba Blaise Senghor Sarzan Momar Thiam Môl Paulin Soumanou Vieyra Lamb Paulin Soumanou Vieyra Avec l'Ensemble national Paulin Soumanou Vieyra
Cette liste est établie à partir du livre d'Hamidou Ouedraogo, seule source existante en l'absence d'archives au FESPACO sur la période 1969-1979Colin Dupré, p.93. Il est étonnant qu'il ne mentionne pas de film pour Timité Bassori, présent au festival. Le Journal de l'Afrique mentionne la projection de son court métrage documentaire Feux de brousse.
Les cinéastes africains présents sont en effet Timité Bassori, Mustapha Alassane, Oumarou Ganda, Paulin Soumanou Vieyra, Ousmane Sembène, Sékou Ouedraogo et Issaka Thiombiano.
La cinémathèque du ministère français de la Coopération, qui dispose d'une cinquantaine de films, prête certaines copies. Ont ainsi été projetés : Orfeu Negro de Marcel Camus, Kaka-Yo de Sébastien Kamba, Bambo du Caméra-club du lycée technique de Bamako, Mouna ou le rêve d'un artiste d'Henri Duparc, Ganvié mon village du Dahoméen Pascal Abikanlou, Diankha-bi de Mahama Johnson Traoré, ainsi que L'OCAM à Niamey.
De Haute-Volta, sont également projetés 6ème anniversaire de la Haute-Volta, Visite officielle du président Lamizana au Ghana, L'Ecole des paysans.
Faits marquants La publicité du festival se fait par organes de presse écrite et parlée, et par crieur public.
La mairie de Ouagadougou exonère le festival de la taxe sur les spectacles de 10 %, ce qui représente sa subvention. Les deux salles Nader et Olympia sont toujours pleines. Le festival touche environ et les places sont à , avec des cartes abonnement et des réductions pour les étudiants. Avec un total de recettes de et de dépenses de , le festival réalise un bénéfice de .
Le festival n'est pas compétitif. Une association à but non-lucratif qui porte le nom de « Comité du Festival de cinéma africain de Ouagadougou » est créée pour porter le festival mais les organisateurs souhaitent qu'il devienne une institution d'Etat, ce qu'il sera en 1972 avec une compétition.
Cérémonie de clôture Le à la Maison du Peuple, Moïse Lankouandé, ministre de l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, déclare dans son allocution : , souhaitant que les films . Il espère néanmoins que le festival perdure pour que . Quant au général Sangoulé Lamizana, il parle d'une et refuse que . Citant Jean Cocteau, il recommande à l'amateur .
Suites du festival Initiative privée qui a réussi à mobiliser les autorités et un large public, le festival est un succès mais Claude Prieux est muté à Lomé quelques mois après le festival pour avoir projeté , et cela malgré une lettre du du ministre de l'Education Moïse Lankouandé à l'Ambassadeur de France demandant de surseoir à cette affectation pour qu'il puisse continuer à participer au Comité d'organisation en tant que conseiller technique. Fin 1986, Claude Prieux est de nouveau nommé directeur du Centre culturel français de Saint-Louis du Sénégal.