La représentation du fœtus jusque-là négligée n’est pas moins une forme d’art comme toute autre figure humaine. Le fœtus, lui aussi, possède son histoire et son développement qui lui a permis de le figurer tel qu’il est aujourd’hui. Bien que complexe, cette existence correspond à un être qui mérite tout autant d’attention dans sa représentation que tout autre être humain. Il est également le témoin d’une évolution de la connaissance mais aussi de la pratique médicale obstétrique, qui en ce temps correspond à un fœtus qui évolua au fil des siècles, méritant sa place dans la matière historique de l’art.

La question éthique Cette thématique fœtale est lourde de sens puisqu’elle porte aussi le poids de la réalisation des découvertes et des études qui ont été réalisées par une médecine “macabre” nécessaire. La dissection de nombreux fœtus, et de femmes en cours de grossesse ont été utilisées au nom de la médecine, cela probablement sans consentement. Leur présence, par des squelettes ou des fœtus complets conservés dans des bocaux de formol exposés dans des musées, porte à la réflexion sur la pertinence, mais aussi sur l’humanité qui entoure cela tant dans le rapport au statut du corps humain que de son exposition.

Néanmoins, il ne faut pas voir ce dilemme comme manichéen puisque ces “objets” exposés restent issus d’un individu, d’un être qui a vécu et, dans le cas des fœtus, d’un manquement de rigueur concernant l’avis des géniteurs qui n’ont potentiellement pas eu leur mot à dire quant à l'étude et à l’exposition de leur enfant dans un cabinet de curiosités.

Cette thématique très actuelle de l’humanité de ces collections et de leur conservation, voient nombreuses polémiques au sein de certains établissements :

La découverte des corps de trois-cent-cinquante-et-un fœtus à l'hôpital Saint-Vincent-de-Paul de Paris en 2005. Ils étaient conservés dans des conditions inacceptables à l'intérieur d’une chambre mortuaire. Le Musée Dupuytren qui a vu fermer ses portes au grand public pour une réflexion sur un réaménagement des collections. Par ailleurs, en dépit des avancées technologiques d'imagerie médicale du fœtus, les représentations historiques de fœtus comme enfant à naître hautement indépendant de la mère continuent à influencer les opinions dans des sujets controversés comme l'avortement. Au , l'image du fœtus (avec absence totale de la mère qui le porte) est utilisée comme icône dans les campagnes contre l'avortement.

Les représentations antiques La discipline obstétrique est longtemps restée une affaire de femme et plus précisément du maieutikê (terme se définissant comme « art des accouchements »). Dans leurs écrits, les auteurs antiques masculins narrent leurs théories génératives et le développement de cet être qui reste caché dans le ventre de sa mère pendant de long moins. Ainsi, de nombreux auteurs grecs tels que Empédocle, Aristote, Hippocrate ou encore Galien évoquent le sujet de la génération et de la croissance du fœtus dans leurs ouvrages. Ils distinguent le placenta du fœtus, et le fœtus d'abord informe qui devient fœtus formé.

La majorité de ces femmes accoucheuses, ne le sont devenues que par la pratique même de leur accouchement, ayant déjà enfantées elles peuvent aider les nouvelles mères à accoucher. Elles ne possèdent aucune formation spécifique ou pas la moindre connaissance anatomique. Cependant, un groupe de consœurs, instruites et spécialisées dans l’exercice de cette pratique peuvent quant à elles réaliser des accouchements risqués ou même des avortements. Néanmoins, ces femmes instruites ne possédant donc pas la possibilité d’écrire leur savoir obstétrique, transmettent leurs connaissances à d’autres femmes par voie orale.

Les représentations médiévales Par l’ouvrage de Léon Meunier nous figurant l’histoire de la médecine, nous apprenons que durant une certaine temporalité, ce fut l’influence orientale et surtout arabe, dépositaires des sciences qui brille sur le continent européen et asiatique. En ce temps, Charlemagne lui-même possède des médecins de cour juifs nommés Farragus et Buhalyha Bengesta. Ainsi continuant dans cette tendance, vers le Xe Siècle se sont toujours les juifs qui sont les premiers médecins de l’Europe, de par leur connaissance dans les sciences arabes, n’existant pas encore de versions actualisées d’Hippocrate et Galien. Néanmoins par des ex-communions Chrétiennes, les juifs furent évincés, la population ne devant plus communiquer avec eux, menant à la suprématie des prêtres qui deviennent alors les seuls à posséder le savoir, expliquant de ce fait leur place dans le Moyen-âge de l’Europe occidentale, les médecins étaient alors des clercs voir des chanoines.

Au Moyen-Age, la tradition obstétrique féminine se poursuit, les accoucheuses n’étant concrètement que des femmes ayant accouché plus d’une fois, ne possédant pas plus de connaissances que d’expérience, sous cause d’un manquement d'enseignement anatomique. La discipline ne peut ainsi pas évoluer, de même que le fœtus qui reste caché dans les entrailles de sa mère, qui ne peut alors que l’imaginer et le sentir bouger en elle.

En ce même temps la mortalité infantile atteint son apogée, cela étant amplifié par une valeur amoindrie de la vie et d’un manquement de considération de la douleur ressentie par la femme en accouchement.

Le fœtus d’après Moschion vignette|225x225px|Traité gynécologique Gynaecia, écrit par Moschion au IVe siècle. Les illustrations quant à elles seraient hypothétiquement du IXe siècle. L’une des plus vieilles représentations fœtales, date du IXe siècle et est figuré dans un traité nommé Gynaecia, rédigé par l’anatomiste et naturaliste Moschion, un homme provenant de Grèce ou d’Afrique du Nord, qui lui, date du Ve siècle. Ce traité manuscrit est post-mortem à son auteur d’origine, rendant difficile à savoir qui est le véritable auteur de cette illustration.

Cette figure, représente une matrice possédant des cornes avec en son sein des hommes miniatures flottant dans cette matrice corneuse, possédant diverses postures, tels des gymnastes effectuant des exercices et sollicitant les louanges du public après leur démonstration physique, cela nous montre alors une image bien éloignée de la réelle nature de la figure fœtale actuelle et nous illustre parfaitement les pensées et le savoir qui concerne la discipline obstétrique sur cette période. Le traité Gynaecia, est donc fondateur de la gynécologie médiévale et son illustration est fondatrice des figurations fœtales de ce temps.

Le fœtus et les Chrétiens Pendant ce même temps, l’Eglise s’approprie peu à peu l'existence foetale, voyant figurer dans ses écrits sacrés un temps de la génération de l’enfant, divinisant la grossesse de la Vierge, qui devient par conséquent la figure maternelle par excellence, une sainte que toutes les femmes doivent prier pour le bon déroulement de leur grossesse. Nous voyons donc en ce temps que la figure foetale reste encore mal connue, ne se concentrant que sur l’exercice de l’accouchement, marginalisant volontairement la génération de l’enfant qui ne doit pas être découverte, ce qui remettrait alors en question les écrits bibliques.

Pour le monde chrétien, l’union sexuelle qui lie un homme et une femme est le mécanisme qui va fabriquer un fœtus, auquel le divin va insuffler la vie, ainsi c’est au rôle de Dieu de donner une âme à cet enfant. Cependant ce phénomène étant le résultat d’un rapport sexuel, la grossesse et tout ce qui la concerne n’est pas valorisé, voire tabou. Cet enfant, entaché de la faute originelle des premiers Hommes doit être baptisé au plus vite pour le laver de cette infamie et marquer son entrée dans le monde des croyants. En effet, la maternité reste entièrement liée à la faute commise par Ève, résultant en un enfantement dans la souffrance qui doit toucher toute femme pour les punir du péché originel.

Le Christ en fœtus La religion, a donc longuement impacté les connaissances et les pratiques liées à ce domaine médical en imposant ses croyances et en empêchant l’émergence de nouvelles pensées ainsi, le fœtus se voit de nombreuses fois représentés par l’intermédiaire de Jésus qui, grandissant au sein de sa mère Marie, nous illustre une description des pensées de l’époque concernant ce petit être.

La visitation vignette|Scène de Visitation réalisée par un anonyme allemand au XVe siècle, huile sur toile, conservé au Musée des Beaux-Arts de Lyon La scène religieuse de la visitation consiste en la rencontre entre la Vierge et sa cousine Élisabeth, toutes deux enceintes respectivement de Jésus et de Jean le Baptiste. C’est pendant cette scène que Élisabeth va d'ailleurs se rendre compte et prendre conscience de sa grossesse, en effet elle va pour la première fois ressentir "tressaillir son enfant” L’évangile de Luc (1, 39-56), « Marie, ayant traversé la montagne, entra dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth. Or il arriva, lorsque Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, que son enfant tressaillit de joie dans son sein. Et elle s’écria : “Tu es bénie entre toutes les femmes et le fruit de tes entrailles est béni. ». Ces scènes sont monnaie courante à cette époque, cependant les représentations de ces grossesses saintes, elles, varient selon l’auteur. Ce faisant, nous nous retrouvons avec des robes gonflées, des touchés de seins ou de ventre entre les femmes ou bien la transparence des fœtus qui sont illustrés en intra-utérin ou bien en extra-utérin (équivalant au fœtus mis sur le ventre ou la poitrine). Ces grossesses glorieuses qui sont alors représentées dès le Moyen-âge, restent assez inégales dans les moyens de figuration de grossesse, faisant de la présence foetale et de sa représentation une illustration assez rare, notamment sur notre territoire. En effet, pour ce genre d’images, il faut surtout se tourner vers les pays germaniques et nordiques du XVe siècle.

Dans ce visuel réalisé par un anonyme allemand, une huile sur toile séjournant dans le musée des Beaux-arts de Lyon, les deux femmes ont en leur ventre des petits fœtus entourés d’une mandorle de rayons dorés. Le texte biblique y est parfaitement illustré. Avec les moyens de l’époque ajoutant un effet pittoresque, on y voit en arrière-plan une montagne avec une ville et sur le bord droit, la maison du couple Zacharie et Elisabeth. Le fond de toile est constitué d’un ciel d’or, qui est directement en lien avec les auréoles entourant les deux femmes mais aussi en lien avec l’ange tenant la cape de Marie sur la gauche. Les deux protagonistes sont illustrés dans un geste affectueux, Marie tenant la main de sa cousine, fait joindre l’histoire de ces deux femmes qui se rejoignent dans leur vécu et leur rapport au divin.

La différence d’âge des femmes se manifeste nettement dans la toile, Marie, symbole de virginité, a les cheveux lâchés tandis que Élisabeth, en tant que vieille femme a sa tête couverte. Malgré la différence d’âge, ces deux femmes se trouvent en un point commun, leurs fécondités bénies de Dieu, se traduisant par la grossesse d’une femme vierge et d’une femme qui n’est plus en âge de concevoir. Cette scène religieuse qui est par ailleurs la première rencontre du Christ et du futur Saint Jean-Baptiste, dans le ventre maternel, est bien plus qu’une simple rencontre qui se déroule dans la joie mais une allégorie de l’humanité qui est sur un chemin fructueux dans l’accueil joyeux de ce projet divin. vignette|Enluminure de Visitation, réalisée par un anonyme au XVe siècle, conservé au Musée Condé à Chantilly