En philosophie, parler d'être humain, en lieu et place du terme générique d'« Homme », c'est emprunter la voie qui tente de répondre à la question centrale telle qu'elle a été formulée par Emmanuel Kant, dans son livre Anthropologie du point de vue pragmatique, dans le sens où il se la posait, « Qu'est-ce que l'homme ? » « »..
Dans cet esprit, le questionnement porte sur sa nature intime, plutôt animale ou plutôt proche d'une nature divine, libre ou étroitement conditionnée par son milieu, l'être humain, dans la diversité de ses figures historiques, capable du meilleur comme du pire fascine depuis l'origine la pensée philosophique occidentale. L'article tente de résumer les principales étapes de cette compréhension de l'homme par lui-même, depuis l'ancienne Grèce jusqu'à nos jours, de la période où triomphe le sujet cartésien jusqu'à sa récente dissolution dans la « phénoménologie » contemporaine ..
Dialectique entre l'humain et l'animal upright=1.9|thumb|La Création d'Adam par Michel-Ange. Questionner l'« être humain » dans son essence est une question importante de la philosophie. Dans la définition métaphysique traditionnelle,
La détermination de ce qu'est un être humain ou de ce qu'il n'est pas, de son degré d'être, est du point de vue métaphysique plus complexe que ce que peuvent en dire les sciences, celles de la nature comme les sciences humaines. L'être humain se distingue alors du genre homo. Homme et animal sont également, tel que défini par Martin Heidegger, des « étants », mais seul l'homme est qualifié d' « être » humain, on ne dit jamais l'« être chat » ou l'« être cheval ». L'« être humain » a ceci de caractéristique qu'il peut justement ne pas être tout le temps humain, ou ne l'être que dans certaines circonstances, le chat est par contre toujours félin et toujours invariablement parfait quant à son être de chat.
La définition de l'homme comme animal raisonnable a longtemps été acceptée, mais ensuite remise en question, car elle ne permet pas de saisir la manière propre de l'homme, qui ne se limite pas à la faculté de raisonner et qui contrairement aux autres animaux a « à être » ce qu'il est. Dans l'expression « être humain », « être » est devenu transitif, ce n'est plus un simple verbe d'état. . Penser l'homme comme « être humain » et non comme être vivant c'est tenter de penser une « altérité » radicale entre l'homme et l'animal.
Depuis les débuts de la philosophie grecque les traits spécifiques attribués à l'« être humain », associés à l'« animalité raisonnable », ont été nombreux et variables, que cela soit la parole, la ressemblance au divin, la souveraineté du Je, le rapport privilégié à l'être, etc. Beaucoup d'autres attributs ou capacités ont été successivement mis en avant, comme le travail, l'art, la liberté, la conscience de soi et la conscience de la mort, le narcissisme, la culpabilité, le vécu corporel, le conatus, l'être-avec, la responsabilité. S'interroger sur l'essence de l'homme, revient à questionner sur ce qui lui est essentiel, ce qui sans quoi l'homme perdrait philosophiquement en partie ou en totalité son humanité.
Perspective historique D'après Martin Heidegger, . Tous les humanismes tendent à promouvoir l'homme, à souligner sa dignité particulière au milieu de tout ce qui existe. Dans cette perspective la question de la dignité de l'homme que la pensée humaniste engageait au tournant de la Renaissance ne faisait que reprendre en le renforçant un vieil idéal de perfection humaine que l'Antiquité avait déjà connu. Perspectives grecques vignette|gauche|200px|Discobole Lancellotti dans le palais Massimo alle Terme en marbre, vers 120 ap. J.-C.. La question du statut de la personne, si importante pour nous, n'a pour les Grecs de sens que reliée à la famille, à la Cité, et pour les penseurs au Cosmos lui-même, comme une interprétation de l'Univers. L'anthropologie grecque établissait un lien entre l' essence de l'homme et l'être de l' étant en totalité ainsi qu'il apparaît dans la parole d'Aristote . Les Grecs n'ont même pas de mot pour exprimer ce concept d'« être humain » qui est toujours « relatif à.. ». Leur première vision de l'« être humain » dans son individualité est celle qui est associée à l'idée d'« animal politique ». La part de l'humain dans l'homme ne donnait pas lieu à débat autre que pratique et leur intérêt était plutôt dirigé vers la part divine qu'ils pensaient y découvrir.
Pourtant l'idée d'une nature humaine commune à tous les membres de l'espèce commence à se dégager. Ainsi, note Louis Liard, l'idée que tous les hommes soient égaux par nature est apparue chez les penseurs de la Grèce ancienne. Par ailleurs l'homme envisagé dans sa nature énigmatique fait une première apparition poétique dans Antigone de Sophocle où déjà pointe le renversement de la question en celle plus angoissante de , celui qui inspire la crainte dans le cœur d'Antigone et celui qui est , pour Héraclite écrit Françoise Dastur.
Tous les humanismes de l'histoire vont prospérer sur le double apport aristotélicien. L'homme conçu comme , transposée par les latins, en « animal raisonnable », isole l'espèce humaine sur le fond du genre animalCette définition résulte d'une traduction erronée du grec par les latins. En grec il ne s'agit nullement d'« animal » mais de « vivant », c'est-à-dire d'étants dont l'être éclot à partir d'eux-mêmes si bien que cela inclut tout aussi bien les dieux .. Cette détermination spécifique par l'animalité et la pensée accompagnée par la distinction tout aussi aristotélicienne entre l'âme ou esprit et le corps régnera, au-delà de variations de détail, jusqu'à nos jours. D'autre part, il s'agit pour Aristote de rechercher ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans l'homme. C'est cette vision duplice initiale de l'homme en tant qu'« animal raisonnable » qui, selon Michel Haar, engage pour la suite, l'appartenance de plein droit de l'homme à la nature, idée qui domine toute l'histoire de la métaphysique, de la pensée grecque en passant par les humanistes de la Renaissance jusqu'à Montaigne et Descartes. On pourrait noter cependant, les réserves en leur temps, de Montaigne qui se plaint de cette définition qui estime que pour expliquer une notion obscure telle que « homme », il ne suffit pas de lui substituer deux notions, qu'il estime tout aussi obscures, comme « animal et raisonnable » voir note (3).
Chrétiennes thumb|upright|Jean Calvin. Le christianisme rompt avec l'ancienne chaîne de solidarité qu'établissait le stoïcisme en défendant l'idée d'une unité organique entre les humains mais aussi avec l'ensemble de la nature. La dogmatique chrétienne introduit la notion de péché originel qui va influencer avec succès, jusqu'aux milieux profanes l'esprit dans lequel sera pour un long temps, abordé cette question de l'essence de l'homme.
On doit à Augustin d'Hippone l'idée de l'existence d'une disposition radicalement mauvaise dans l'homme. La propension au mal n'est plus seulement, comme chez les Grecs affaire de mauvaise volonté mais accompagne la vie de l'homme depuis sa déchéance du jardin d'Éden. Le et accentue cette vision pessimiste de la nature humaine. À la suite du péché originel, . L'homme réside avec les choses, dans la regio dissimilitudinis, région de la dissemblance. Seule la partie spirituelle de l'âme demeure apte à connaître et à aimer Dieu, alors que partout ailleurs cette « Image de Dieu » est « brisée », ses fragments disséminant ou diffusant une ressemblance « non spécifique » selon l'expression de Thomas d'Aquin. Ce « bris d'image » Thomas le nommera vestigium. Blaise Pascal déclare dans ses Pensées que sans le « péché originel », , nous serions incompréhensibles à nous-mêmes. On aura une accentuation de ce pessimisme quant à la nature humaine, au et avec la réforme protestante et plus particulièrement avec le calvinisme.
Plus tard l'« humanisme chrétien », animé d'un intérêt nouveau pour l'étude des textes anciens va s'opposer à la scolastique médiévale et prôner un retour aux sources textuelles de l'Antiquité païenne et chrétienne. L'affirmation de la liberté, comme critère de l'insigne dignité de l'homme, prend la forme de la défense du « libre arbitre » argument dont on repère l'existence chez Augustin et qui fera l'objet d'intenses débats au sein du monde chrétien plus tard avec Martin Luther.
Renaissance vignette|175px|Portrait d'Érasme de Rotterdam, Hans Holbein le Jeune (1523). À partir du , la Scolastique est remise en cause par l'humanisme puis, au par la Réforme : la Scolastique sera accusée d'avoir ruiné la doctrine chrétienne en établissant la prépondérance de la philosophie antique.
Le courant dit explicitement humaniste apparu en Italie au peut se définir comme la doctrine fondée sur l’affirmation ontologique selon laquelle, l’homme existe (il a un être propre), associée à un principe selon lequel il doit être respecté dans son être. L’humanisme suppose un fond commun à la condition humaine, une humanité de tous les membres de l’espèce humaine. Le versant éthique de l’humanisme prône la dignité et la valeur de tous les individus humains et rejette les formes d’assujettissement. En mettant l'accent sur le rôle central de l'homme, la pensée humaniste insiste sur sa capacité d'émancipation et d'autodétermination par un processus d'éducation, si bien qu'on parle d'humanisme des humanités. L'humanisme de la Renaissance désigne l'accomplissement (au sens de la construction de soi-même) de l'homme, par le savoir, conçu comme puissance. Cette vision marque la rupture avec la projection dans l'au-delà des fins dernières de l'homme en privilégiant désormais une félicité d'ordre intellectuel plutôt que spirituel. D'ailleurs au sortir du Moyen Âge, . Toutefois, comme le souligne Emmanuel Faye, c'est aussi au moment de la Renaissance que l'idée d'une nature prédéterminée de l'homme comme espèce au milieu d'autres espèces commence à être remise en cause.
L'irruption du sujet Avec l'autonomie du sujet qu'apportent Descartes et Kant nous assistons à l'émergence d'une nouvelle figure de l'« être humain ». Dans l'expression « animal rationnel », Descartes accentue le rôle de la « pensée », qu'il conçoit comme essentiellement « libre » par opposition à une nature conditionnée par les lois de la causalité. Cette liberté s’éprouve lorsque nous jugeons. Il s’agit de la liberté de penser, de reconnaître et d'énoncer la vérité ; de savoir choisir le meilleur parti. Comme le constate Hans Ruin, ce discours cartésien sur la liberté se veut aussi une définition de l’essence de l’homme et un appel à la réalisation de cette essence par le jeu du « libre-arbitre ». Hans Ruin note que la liberté y est aussi présentée, dès ses premières explorations, comme une invitation pour l’homme à réaliser à travers elle la plénitude de son être.
Kant, de son côté, met en lieu et place de Dieu, l'homme au centre de la philosophie parce que seule la réalisation de son humanité, de sa dignité, donne sens au monde. Pour Kant comme pour Rousseau refusant l'idée de péché originel, l'homme naît bon, c'est la vie en société qui le pervertit. En mettant au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l'être humain et sa capacité d'« auto-détermination », Kant va avoir à résoudre l'aporie que lui impose la prise en compte de la finitude concrète des capacités humainesNotre connaissance dépend d'une intuition, exclusivement réceptrice, qui se rapporte à un objet existant, elle est donc non créatrice et finie. Cette contradiction a été soulevée par Heidegger, dans son livre Kant et le problème de la métaphysique.