Le règne d'Alphonse XIII est la période de l’histoire contemporaine de l'Espagne s’étendant entre le , jour de l’anniversaire des 16 ans du prince Alphonse de Bourbon, qui obtient sa majorité anticipée et démarre son règne effectif, et son départ du pays le , à la suite d’élections municipales qui sont interprétées comme un désaveu pour la monarchie.

Ce règne constitue l’étape finale de la Restauration, commencée en 1875 avec l’accès au trône du père d’Alphonse XIII, Alphonse XII. Il suit la période de régence exercée par Marie-Christine d’Autriche, mère du prince et épouse d’Alphonse XII, après la mort prématurée de ce dernier en .

Dès le début, le règne d’Alphonse XIII se distingue des périodes antérieures du régime de la Restauration par une plus grande implication du monarque du pays dans certaines questions politiques, notamment en relation avec l’Armée. Les premières années du règne voient le surgissement de deux problèmes qui auront une grande répercussion dans la suite de l’histoire du pays : le nationalisme catalan et la réemergence d’un interventionnisme des militaires dans la politique.

Autour de 1914 le système politique de la Restauration rentre dans une période de crise, avec une très grande instabilité gouvernementale et une conflictualité sociale exacerbée, en particulier à Barcelone, qui connaît une vague de pistolérisme où s’affronte les autorités alliées à la bourgeoisie industrielle catalane au mouvement ouvrier, notamment anarchiste.

En , alors que le système montre de sérieux signes de déliquescence, le général Miguel Primo de Rivera, assumant les postulats du mouvement régénérationniste qui dénonce depuis le début du siècle l’oligarchie et le caciquisme, considérés comme les plaies du régime, lance un coup d'État et instaure, avec l’assentiment du roi et d’une partie des classes dirigeantes, une dictature qui suspend la Constitution en vigueur depuis 1876, sans rencontrer de grande résistance, du moins dans un premier temps. Malgré quelques réussites, la dictature échouera dans sa tentative de mener les réformes jugées nécessaires pour guérir le pays de ses maux, elle doit faire face à une crise économique mondiale et à une contestation intérieure grandissante. En , Primo de Rivera quitte le pouvoir pour être remplacé par le général Dámaso Berenguer, qui dirige une autre brève dictature , censée marquer la transition vers un retour du régime constitutionnel, cependant que la monarchie souffre d’un grand discrédit au sein des élites intellectuelles et dirigeantes, qui se décantent de plus en plus ouvertement pour une solution républicaine. Après de multiples hésitations du régime et tentatives insurrectionnelles, les élections municipales d’avril 1931, où les républicains dominent de façon écrasante les grandes villes du pays, entraînent la proclamation de la Seconde République, qui met fin au règne d’Alphonse XIII, qui a perdu tout soutien intérieur.

1902-1914 : Première période La première période du règne d'Alphonse XIII est marquée par les suites directes du désastre de 1898, qui ébranle sérieusement le système de la Restauration et se trouve amplifié par l’émergence des principales problématiques qui mèneront à la crise définitive du régime : le retour de l’Armée dans la vie politique et l’irruption de la question catalane.

Selon l’écrivain Gerald Brenan, le système instauré par Cánovas, fondé sur le caciquisme et une vie politique contrôlée d’en haut, aurait pu se maintenir sans l’apparition du catalanisme. Bien qu’une telle affirmation catégorique soit discutable, .

Le nouveau roi ne se limite pas à exercer un rôle symbolique, il intervient activement dans la vie politique, particulièrement sur la question militaire, ce qui constitue l’un des facteurs expliquant que le régime se montre incapable de se transformer en une authentique monarchie parlementaire. Face à l’instabilité et la fragmentation au sein des partis du turno, le choix du président du gouvernement par le monarque constitue désormais une participation décisive dans la vie interne de ceux-ci.

Cette période se caractérise par d’importants changements dans la société espagnole avec la consolidation d'un mouvement ouvrier autonome.

Au cours de cette période, la place de l’Espagne en Europe s’atténue et se rapproche de celles d’États de second rang comme l’Italie.

1902-1907 : premières années

1902 : accès au trône d'Alphonse XIII thumb|left|Monument à Alfonso XII dans les jardins du Retiro de Madrid, inauguré par Alphonse XIII au tout début de son règne. thumb|Le futur roi Alfonso XIII avec sa mère, la régente Marie-Christine d'Autriche, en 1901. Le règne d’Alphonse XIII commence le , jour de ses seize ans, où il prête serment sur la Constitution de 1876. Plus de personnes se rendent à Madrid pour son intronisation, grâce aux billets de train bon marché mis à disposition par les compagnies ferroviaires à cette occasion. Elle donne lieu à diverses célébrations avec des défilés d’orchestres, une grande parade militaire, une corrida, des batailles de fleurs, des championnats sportifs (polo, tir, football ).

Le lendemain, le jeune roi inaugure le monument à Alphonse XII aux jardins du Retiro et envoie un message au pape Léon XIII dans lequel il affirme l'importance de la foi catholique en Espagne.

Le nouveau roi ne fait pas l’unanimité dans l’opinion. Le jour de la cérémonie, le journal progressiste El País déplore son cléricalisme et regrette le manque de patriotisme manifesté dans la célébration. Des critiques sont également émises dans les rangs des nationalismes périphériques, catalan et basque. Le leader du nationalisme basque, Sabino Arana, cause un important scandale et est incarcéré pendant plusieurs mois pour avoir envoyé un télégramme au président des États-Unis afin de le féliciter d'avoir reconnu l’indépendance de Cuba. thumb|Le tableau La Charge de Ramón Casas peint en 1899, montrant la Garde civile chargeant des manifestants, est rebaptisé Barcelone 1902 pour commémorer la répression de la grève de 1902. Au moment de l'accession au trône d’Alphonse XIII, la Catalogne vit une période de tensions : la capitale Barcelone est soumise à l’état de guerre à la suite d’une grève générale révolutionnaire qui, pour la première fois de son histoire, a paralysé la ville une semaine en , donnant lieu à des incidents violents , la situation étant finalement contrôlée grâce à une intervention de l’Armée

Début de la crise du système caciquiste thumb|Conseil des ministres du gouvernement Sagasta (1902). Lorsqu’Alphonse XIII accède au trône en , le gouvernement est présidé par le vieux leader libéral Práxedes Mateo Sagasta, qui reste au pouvoir jusqu’en décembre de la même année et meurt un mois après avoir abandonné la présidence, âgé de 77 ans.

C’est un autre vétéran de la politique espagnole, Francisco Silvela, âgé de 60 ans et leader du parti conservateur depuis l’assassinat du leader historique Cánovas del Castillo en 1887, qui lui succède à la tête du gouvernement. Le premier ministre obtient du roi l’habituel décret de dissolution du Parlement et convoque les élections générales d'avril 1903 pour se doter d’une majorité parlementaire confortable. Silvela promet des élections sincères, si bien que, bien que sans courir le risque de mettre le gouvernement en minorité, la coalition des partis républicains fait un triomphe dans plusieurs capitales, dont les trois plus grandes villes du pays ; ce succès relatif est très mal accueilli par le roi et son entourage, qui en rejettent la responsabilité sur le gouvernement, et notamment sur son ministre de l’Intérieur, Antonio Maura, exacerbant les tensions au sein du Parti conservateur.

Silvela, usé, ne supporte pas la pression et présente simultanément sa démission de la tête du gouvernement et du parti. Il s’agit de la première des crises dites « orientales » , étant donné que c’est le roi et son entourage direct qui résolvent toutes les crises, le monarque nommant et écartant librement les ministres en vertu de la Constitution. La presse de l’époque rejette la responsabilité de la crise, qualifiée de « capricieuse et dispensable » et « rappelant les jours d’Isabelle II », sur le monarque ; certains historiens , se basant sur la documentation diplomatique, soutiennent au contraire que ni le roi ni la reine mère ne sont responsables de la chute de Silvela , mais que sa démission est due à des pressions internes au parti conservateur.

thumb|Francisco Silvela (1903), successeur d’Antonio Cánovas del Castillo à la tête du Partido conservateur. thumb|left|Raimundo Fernández Villaverde, leader de l’une des factions du Partido conservateur après le départ de Silvela. La disparition des leaders historiques des partis dynastiques attise les luttes intestines pour en prendre le contrôle. Dans le parti conservateur, la faction menée par Raimundo Fernández Villaverde, successeur de Silvela à la présidence du gouvernement, s’oppose à celle d’Antonio Maura, qui le remplace en . Au sein du Parti libéral, la division est plus grande encore, avec jusqu’à 5 aspirants pour succéder à Sagasta : Eugenio Montero Ríos, José López Domínguez, Francisco Romero Robledo, Segismundo Moret et José Canalejas. En conséquence, bien que le processus du turno se maintienne, il le fait dès lors avec deux partis affaiblis. Le Parti conservateur gouverne entre 1903 et 1905, puis le Parti libéral entre 1905 et 1907, mais dans une grande instabilité : on dénombre au total 5 crises gouvernementales, 4 présidents et 66 ministres pour les conservateurs, et 5 gouvernements différents au cours des 18 mois où les libéraux sont au pouvoir.

La mort de Sagasta et le départ de Silvela révèlent au grand jour les faiblesses des deux partis dynastiques, qui fonctionnent en réalité comme des coalitions de petites factions avec des influences limitées et localisées dans le réseau des caciques. Au début du règne d’Alphonse XIII, le régime de la Restauration est confronté à deux problèmes fondamentaux et contradictoires, qu’il s'avèrera incapable de résoudre : d’une part, maintenir la cohésion de ses élites fondatrices avec l’apparition de leurs nouveaux leaders, et d’autre part « régénérer » le système en allégeant le poids du caciquisme, la fraude électorale et l’interventionnisme du roi, afin de lui conférer force et légitimité dans l’opinion. Une .

La première brèche dans le système du turno est ouverte en Catalogne. C’est en effet dans cette région que la mobilisation citoyenne parvient à mettre fin au réseau caciquiste, en commençant par la ville de Barcelone, avec des résultats électoraux qui traduisent les changements d’opinions des votants. Cela est rendu possible grâce au remplacement des partis dynastiques par deux forces extérieures au système : les catalanistes et les républicains de Lerroux. Dès le début du règne l'usure des partis dynastiques est aussi visible au Pays valencien, où ils sont déplacés par les républicains dans les villes de Valence et de Castellón, le caciquisme maintenant néanmoins son emprise dans les zones rurales.

Les succès électoraux républicains sont le fruit de la rénovation du vieux républicanisme espagnol par une jeune génération, dont deux figures importantes sont Alejandro Lerroux à Barcelone et l’écrivain Vicente Blasco Ibáñez à Valence, par ailleurs tous deux journalistes ; les deux mouvements associés démontrent qu’il est possible, au moins dans les capitales de province, de mobiliser le vote et d’obtenir des sièges parlementaires dans le vieux système basé sur l’oligarchie et le caciquisme.

Interventionnisme du roi thumb|Portrait d’Alphonse XIII portant l’uniforme de hussard, par Joaquín Sorolla (1907).