Le Front populaire est, en France, une coalition politique de gauche qui a été formée en vue des élections législatives de 1936 autour du Parti radical, de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) et du Parti communiste. Remportant une majorité de sièges au sein de la législature de la Troisième République, elle donne naissance à quatre gouvernements entre et . Le premier est dirigé par le socialiste Léon Blum, les deux suivants par le radical Camille Chautemps et le dernier par Léon Blum à nouveau. Les communistes les soutiennent mais n'y participent pas.
La victoire du Front populaire aux élections est un choc pour une grande partie de la bourgeoisie. À l'inverse, elle suscite en soutien un large mouvement de grève dans les usines en et . Pourtant élu sur un programme modéré, le gouvernement nouvellement formé appuie alors, par la négociation des accords de Matignon, l'instauration d'importantes réformes sociales, comme la réduction du temps de travail à par semaine ou la création de deux semaines de congés payés. Si le bilan du Front populaire est , il est ainsi marqué par des réformes historiques qui ont connu une grande pérennité en France.
Après deux ans au pouvoir marqués par de nombreuses dissensions, la coalition éclate devant le refus du Sénat d'accorder à Léon Blum les pleins pouvoirs financiers pour faire face à une crise économique et monétaire. Le radical Édouard Daladier lui succède à la présidence du Conseil en .
Près d'un siècle après sa disparition, le Front populaire reste une des références majeures de la gauche française. La coalition des partis de gauche formée en vue des élections législatives de 2024 y fait directement référence.
Histoire
Genèse et formation
La réaction militante au 6 février 1934 vignette|gauche|upright| thumb|upright|Emblème du parti socialiste SFIO, avec les Trois Flèches antifascistes. Dans les années 1920, l'émergence des ligues d'extrême-droite fortifie le militantisme conservateur agitateur. En 1934, la crise du 6 février est marquée par des émeutes dans le centre-ville de Paris, menées par l'Action française, les Jeunesses patriotes et d'autres, ainsi que par des groupes d'anciens combattants, qui choquent durablement la gauche. Les partis de gauche décident de s'unir contre ..
Dès le , un mouvement en faveur d'une unité d'action se dessine lors des manifestations de rue en FranceAntoine Prost, « Les manifestations du 12 février 1934 en province », Le Mouvement Social, , janvier-mars 1966, .. Les cortèges communistes et socialistes défilent ensemble sous la pression des militants de chaque parti. Le même jour, la Confédération générale du travail (CGT) et la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) appellent à une journée de grèveVERGNON, Gilles. Chapitre II. « Le fascisme ne passera pas. » Février 1934, naissance de l’antifascisme In : L'antifascisme en France : De Mussolini à Le Pen [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2009.
Les socialistes et les communistes convergent dans leur analyse en ce qu'ils sont sincèrement convaincus qu'ils viennent de connaître une tentative de coup d'État concerté en vue d'établir un régime autoritaireSentiment que les historiens ne partagent plus, comme l'indique Danièle Zéraffa-Dray : . .. Cependant, ils divergent dans leur réponse, et réagissent d'abord en ordre dispersé. À la fois concurrents et adversaires depuis la scission survenue lors du congrès de Tours (1920) qui a vu la formation de la Section française de l'Internationale communiste (futur Parti communiste), les deux partis ouvriers peinent à renouer le dialogue. Pour les communistes, qui suivent les orientations de la Troisième Internationale, le capitalisme est entré dans sa « troisième phase » : il va bientôt connaître une période de crise qui le poussera à agresser l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Lorsque ce conflit, qu'ils pensent inévitable, surviendra, les communistes auront pour tâche de lutter énergiquement contre leur bourgeoisie nationale, quel que soit son bord politique ; or, les radicaux et les républicains-socialistes sont assimilés à cette bourgeoisie. S'affirmant révolutionnaire, le PC considère même que le combat doit s'étendre à la SFIO, coupable de contribuer à faire avorter la Révolution en prônant des politiques réformistes. Cette défiance contre la SFIO remonte également à l'acceptation de l'Union sacrée en 1914 par la SFIO.
Pour sa part, la SFIO se méfie d'un Parti communiste qui, sous couvert de proposer un front unique, pourrait chercher en réalité à attirer vers lui les militants socialistes en les éloignant de leurs dirigeantsNon sans raison : l'ancien dirigeant communiste Treint dira d'ailleurs : , cité dans .. Par ailleurs les socialistes, alliés traditionnels des radicaux, sont en froid avec ces derniers. Ces deux partis ont déjà connu ensemble par deux fois l'expérience de la coalition, dans le cadre du cartel des gauches (1924-1926, puis 1932). Des accords de désistements réciproques leur avait alors permis d'obtenir une majorité de sièges à la Chambre des députés. Or, à chaque fois, socialistes et radicaux finissaient par entrer en conflit sur les questions économiques et sociales : les premiers refusant à terme leur soutien aux gouvernements des seconds, les radicaux finissaient par s'allier à la droite et les socialistes passaient dans l'opposition. Les deux partis renvoient vers l'autre la responsabilité de leur échec et leurs rapports sont, depuis 1934, très conflictuels.. Les socialistes comme les communistes, attaquent violemment les radicaux, ne leur pardonnant pas leur alliance avec la droite dans le gouvernement Doumergue (février-), tandis que les radicaux reprochent aux socialistes de ne pas les avoir efficacement soutenus lors des deux expériences du cartel, ce qui en fait à leurs yeux des alliés peu fiables.
Pourtant, le déclenche une dynamique qui l'emporte peu à peu sur les querelles d'appareil.. Au lendemain de cette journée, de nombreux comités antifascistes se forment, comprenant des socialistes, des radicaux et des représentants de divers groupes de gauche, mais jamais de communistes. Les clivages idéologiques persistent. Le , le PC et la CGTU organisent un grand rassemblementLa manifestation dégénère rapidement et, au terme d'affrontements violents avec les forces de l'ordre, on compte six morts et plusieurs centaines de blessés., place de la République, contre le fascisme et les ambiguïtés du gouvernement. De son côté, la SFIO préfère relayer par une manifestation l'appel de la CGT à la grève générale pour le . Le PC décide de se joindre à la manifestation, espérant toujours attirer à lui les militants socialistes en plaçant des orateurs tout le long du cortège. C'est pourtant l'inverse qui se produit : ..
Certains militants et responsables sont d'emblée favorables à l'unité, comme l'aile gauche de la SFIO regroupée dans la tendance Bataille socialiste (Jean Zyromski, Marceau Pivert). Mais ce sont aussi des militants de base et des travailleurs ordinaires qui font du une manifestation unitaire : partisans d'une union antifasciste, ils préparent ainsi les esprits à l'idée du Rassemblement populaire.
Changement de ligne du Parti communiste vignette|gauche|upright| thumb|upright|La faucille et le marteau, alors emblème du PC. L'évolution vers l'unité n'est pas évidente, la direction du PC étant dans un premier temps hostile à tout rapprochement avec la SFIO, conformément à la tactique « classe contre classe » élaborée à la fin des années 1920 par la Troisième Internationale. Pourtant, le à Ivry, Maurice Thorez opère un virage en appelant à l'unité d'action avec les socialistes.
Les explications de cette spectaculaire évolution sont diverses et, pour certaines, sujettes à caution.. Il est certain que c'est avec l'accord de l'Internationale, dirigée depuis Moscou, que Thorez opère ce changement de stratégie, la question restant en suspens de savoir si les communistes français l'avaient préalablement sollicitée ou si l'initiative en revenait exclusivement au Komintern. Des raisons intérieures ont certainement joué, outre la volonté unitaire de la base : la tactique « classe contre classe » avait montré ses limites en isolant le parti et en provoquant un net recul du PC aux élections de 1932. Mais c'est également parce que Joseph Staline réévalue le danger fasciste,., considéré jusqu'ici comme une évolution de la démocratie bourgeoise. Face à l'installation d'Adolf Hitler au pouvoir le PC adopte une attitude résolument unitaire.
Il ouvre ainsi la voie à la formation d'un « Front populaire » (l'expression est attribuée à Eugen Fried, représentant de l'Internationale communiste en France), avec comme première étape la signature entre les deux partis marxistes d'un « pacte d’unité d’action antifasciste » le , où ils s'engagent à joindre leurs forces dans la lutte contre le fascisme et le gouvernement d'Union nationale de Gaston Doumergue.
Mais Thorez ne souhaite pas en rester là et déborde une SFIO qui, stupéfaite, l'entend à Nantes le suggérer et la constitution d'un rassemblement non seulement ouvrier mais « populaire », ce qui constitue clairement un appel du pied au Parti radical, représentant des classes moyennes. De fait, Thorez considère que les résultats des élections cantonales d', où l'extrême-droite progresse en attirant à elle d'anciens électeurs radicaux, , touchées par le chômage et désorientées politiquement. En intégrant les radicaux à la logique d'union à gauche, Thorez espère créer cette dynamique. Ces derniers, très méfiants vis-à-vis des communistes, refusent d'abord cette proposition d'alliance, position logique dans la mesure où ils participent aux gouvernements d'Union nationale : le Parti radical semble pencher à droite.
Le ralliement des radicaux vignette|gauche|upright| vignette|upright| Pourtant, en , la pression de l'aile gauche du Parti radical, notamment des « Jeunes Turcs » et d'Édouard Daladier (qui cherche à retrouver un espace politique après son échec à la suite du ), amène Édouard Herriot à accepter le rapprochement avec la SFIO et le PC. De fait, de nombreux éléments, outre la volonté de la plupart des militants de base de renouer avec la tradition d'un ancrage à gauche du parti, suggèrent le ralliement au Rassemblement populaire. En effet, le Parti radical, bien qu'allié de la droite dans les gouvernements de trêve, subit de la part de ses partenaires des critiques souvent violentes, allant de l'incompétence à la corruption, alors même que la politique de droite menée par ces gouvernements met mal à l'aise un nombre de plus en plus important de militants.
Dans le même temps, les communistes couvrent d'éloges le Parti radical, héritier selon eux de la Révolution française et représentant d'une classe moyenne désormais solidaire du prolétariatDans l'Humanité du , Maurice Thorez écrit : . Le dernier verrou tombe lorsque l'Union soviétique se rapproche de la France à la suite de la visite de Pierre Laval à Moscou en . Le PC peut désormais voter les budgets militaires et laisse libre cours à un discours patriotiqueGrâce à l'accord franco-soviétique, le PC était en mesure d' . qui tranche avec ses positions antérieures et ne peut que satisfaire les radicaux.