Julie ou la Nouvelle Héloïse est un roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau paru en chez Marc-Michel Rey à Amsterdam. Maintes fois réédité, il a été l'un des plus grands succès de librairie du , révélant ainsi la place faite à la sensibilité au temps des Lumières.
La page de titre originale dit Lettres de deux amants, Habitans d'une petite ville au pied des Alpes : le sous-titre en guise de faux-titre Julie ou la nouvelle Héloïse évoque en filigrane l’histoire d’Héloïse (Julie) et de Pierre Abélard (Saint-Preux) où, à la suite de la castration de ce dernier par le chanoine Fulbert (M. de Wolmar), la passion amoureuse finit par être sublimée dans une renonciation spirituelle, tandis que dans la Nouvelle Héloïse, le désir est surmonté, voire réprimé, au moyen d’un transfert sur un objet imaginaire : la Nature.
Rousseau conçoit les quatre premières parties de cet ouvrage en 1756. Au cours de la rédaction, en 1757, il éprouve le grand amour de sa vie pour Madame d'Houdetot sur laquelle il transpose l'image de l'héroïne de Julie ou la Nouvelle Héloïse. Mais, contrairement au roman, cet amour n'est pas réciproque et il doit y renoncer en le sublimant dans les Lettres morales (1758).
Les amateurs de roman ont pu y voir un mythe renfermant les valeurs les plus profondes du romantisme., mais en dépit de la forme romanesque sous lequel se présente Julie, l’œuvre prend également la forme d'une méditation philosophique où Rousseau expose sa vision de l’autonomie ainsi qu'une éthique de l'authenticité, préférée aux principes moraux rationnels., dans un univers fusionnant étroitement la pensée contractuelle à une certaine psychologie de l'amour, et révélées dans une identité profonde.. Pour être symbolique, la castration à l’œuvre dans la Nouvelle Héloïse, n’en est pas moins réelle. L’ordre social n’est plus maintenu par la brutalité d’un vieil oncle castrateur, mais par une société pastorale régie et surveillée avec une douce sollicitude par un vieux mari omniscient et omnipotent, mais non moins castrateur..
Par ce roman, Rousseau a aussi une visée politique et veut agir sur les mentalités de son époque, ainsi qu'il s'en explique dans la seconde préface : Il montre ainsi que l'amour se heurte à des préjugés périmés de noblesse et de richesse. Il dénonce aussi les conversations superficielles et fausses des salons pour mettre en valeur la recherche de soi. Au livre IV, avant Diderot, il critique le colonialisme, faisant un bilan du monde dans lequel il souligne les oppositions de classe.
Intrigue Julie relate la passion amoureuse entre Julie d’Étange, une jeune noble suisse, et son précepteur, Saint-Preux, un homme d’origine humble. Après avoir tenté de s’en défendre, ce dernier est tombé sous le charme de son élève. Saint-Preux et Julie vont alors s’aimer dans le décor du Léman, mais leur différence de classe sociale les force à garder leur relation secrète. En raison des conventions sociales qui empêchent cet amour de s’exprimer au grand jour, Saint-Preux quitte enfin la Suisse pour Paris et Londres. Les deux personnages échangent alors de nombreuses lettres et billets amoureux délibératifs, cherchant une réponse au dilemme que leur pose leur amour et à la situation catastrophique qu’elle engendre, jusqu’à ce que la famille d’Étange, ayant découvert cette relation, persuade Julie d’épouser un autre homme, le vieux M. de Wolmar, ancien camarade militaire du baron d'Étange, qui secrètement sait toute l'histoire des amants. Lorsque Saint-Preux rentre, des années plus tard, Julie a déjà choisi d’honorer ses vœux matrimoniaux et de remplir ses devoirs d’épouse et de mère ; elle est pourtant incapable d’oublier Saint-Preux.
Analyse Emblème du roman sensible, la Nouvelle Héloïse constitue un prototype du mouvement littéraire préromantique dont on retrouve les caractéristiques : exaltation des sentiments ; plainte des personnages ; quête d'absolu ; goût de l'exotisme et du pittoresque.
Personnages vignette|Charles-Édouard Le Prince, Promenade de Julie et Saint-Preux sur le lac Léman, 1824. Julie, fille du baron d'Étange, elle tombe amoureuse de son précepteur Saint-Preux. Celui-ci ayant dû fuir car leur liaison menaçait d'être découverte, Julie accepte le mariage que lui impose son père avec un ami, qui lui avait sauvé la vie à la guerre, M. de Wolmar. Saint-Preux, engagé par la mère de Julie comme précepteur de sa fille, il tombe amoureux d'elle. Le roman commence par sa déclaration d'amour. Sa seule signature dans le roman est l'énigmatique « S. G. » ( partie, billet après la lettre XI). M. de Wolmar, compagnon d’armes du baron d’Étange qui lui a promis la main de sa fille après qu’il lui a sauvé la vie. Castrateur symbolique de Saint-Preux a épousé Julie pour lui éviter les affres de la passion et le déshonneur vis-à-vis des autres. Wolmar organise avec Julie le domaine de Clarens selon les principes d'une économie nouvelle. Ce personnage est basé en grande partie sur Paul Thiry d'Holbach., dirigeant supposé de la soi-disant « coterie holbachique » coupable de complot athée..
Claire, cousine de Julie et son amie inséparable, elle épouse M. d'Orbe dont elle a une fille. À la mort de son mari, elle rejoint Julie et M. de Wolmar à Clarens. Baron d’Étange, père de Julie. Noble suisse, ancien mercenaire autoritaire et emporté, il s'oppose violemment au mariage de sa fille avec Saint-Preux. Il adore néanmoins sa fille et se réconcilie avec Saint-Preux une fois le danger d'une mésalliance de Julie écarté. Baronne d’Étange, mère de Julie, tente en vain de fléchir son mari. Elle meurt de maladie, et peut-être également de chagrin en apprenant la liaison de sa fille. Milord Édouard Bomston, aristocrate et militaire anglais, devient le meilleur ami de Saint-Preux et soutient sa liaison avec Julie.
Résumé vignette|Le premier baiser de l'amour, par Nicolas Monsiau, in Nouvelle Héloïse, Œuvres de Jean-Jacques Rousseau, Paris, Defer de Maisonneuve, 1793-an VII.
Première partie Saint-Preux, précepteur de la jeune Julie, écrit à cette dernière plusieurs lettres par lesquelles il lui avoue son amour. Après avoir joué la froideur, celle-ci finit par lui avouer qu’elle partage ce sentiment. Lorsqu’elle écrit à sa cousine Claire, pour la supplier de revenir suivre les leçons de ce précepteur auprès d’elle, celle-ci comprend tout et tremble pour Julie. De platonique, la relation entre Saint-Preux et Julie prend un tour physique avec le baiser échangé dans le bosquet en présence de Claire. Saint-Preux effectue un premier voyage en Valais à la demande de Julie qui craint que leur relation ne soit découverte. Mis en demeure par le baron d’Étange, père de Julie, d’accepter un salaire ou de cesser ses leçons, Saint-Preux quitte sa place et s’installe de l’autre côté du lac Léman, mais ne parvient pas à oublier son amour pour Julie qui, de son côté, tombe malade. Le baron d’Étange, qui ne veut pas entendre parler mariage, la fiance à M. de Wolmar. Julie devient la maîtresse de Saint-Preux. Les remords, qui suivent cette « chute », sont apaisés par Claire et Saint-Preux qui démontrent à Julie la responsabilité de la société dont les préjugés empêchent cet amour. Un départ en voyage des parents de Julie offrait aux deux amants une perspective de se voir librement chez Claire qui ne se réalise pas lorsque Saint-Preux doit, à son tour, s’absenter. Milord Édouard, dont Saint-Preux avait fait la connaissance lors de son voyage en Valais, rend visite à Julie et Saint-Preux. Il leur fait découvrir la musique italienne mais manque de se battre en duel avec Saint-Preux après que celui-ci a découvert qu’il n’est pas insensible aux charmes de Julie. Après avoir renoncé au duel, Milord Édouard propose à Saint-Preux de se faire le champion de sa cause auprès du baron d’Étange, mais ce dernier ne veut rien entendre. Après une explication avec sa fille, il la frappe et la blesse au visage. Malgré une réconciliation avec Julie, son père exige néanmoins une séparation définitive, et Saint-Preux doit quitter Clarens.
Deuxième partie vignette|Seconde partie de la Nouvelle Héloïse. En exil, Saint-Preux s’abandonne au désespoir : milord Édouard écrit à Claire qu’il est passé de la léthargie à une sombre fureur. Milord Édouard offre un asile aux deux amants dans le duché d’York où les « sages lois » anglaises leur permettront de se marier. Julie refuse afin de ne pas couvrir ses parents tandis que Claire avait résolu de rester avec elle quelle que soit sa décision. Tentant de se reprendre, Saint-Preux décide d’entrer dans le monde. Julie met en garde Saint-Preux, qui lui répond en dépeignant la vie parisienne, ses habitudes, ses mœurs conjugales, son théâtre et les Parisiennes de façon négative. Julie répond en faisant la part entre Paris et la France. L’envoi d’un portrait d’elle déclenche des transports chez son amant. Saint-Preux rend compte à Claire de l’opéra et de la musique française en reprenant les termes de la Querelle des Bouffons. Saint-Preux trompe Julie par erreur lorsque de jeunes libertins l’ayant mené chez une prostituée qui pose à la femme de colonel, il se réveille, après s’être enivré (également par erreur) dans son lit. Julie répond en lui apprenant que sa mère a probablement découvert les lettres que lui a envoyées Saint-Preux.
Troisième partie La baronne tombe malade et Claire conjure Saint-Preux de renoncer à Julie. La baronne meurt, laissant Julie persuadée qu’elle est responsable de la mort de sa mère en dépit du caractère fort ancien de sa maladie. Le baron d’Étange rappelle sa promesse de mariage avec Wolmar à Julie qui lui répond qu’elle a promis à Saint-Preux de ne jamais épouser un autre que lui. Le baron d’Étange somme brutalement Saint-Preux de rendre sa parole à Julie. Saint-Preux s’exécute et tout est fini entre eux. Julie tombe gravement malade. Saint-Preux se précipite à son chevet. En embrassant la main de Julie, Saint-Preux a également contracté la petite vérole mais c’est et il en réchappe. Julie et Saint-Preux songent à l’adultère, mais celle-ci traverse une crise religieuse qui la convainc de renoncer à Saint-Preux et de se soumettre à la volonté de ses parents. Julie épouse Wolmar et entreprend de dénoncer les philosophiques qui ont failli causer leur perte. Elle demande à Saint-Preux de l’autoriser à révéler le secret de leurs amours passées. Saint-Preux est fort loin de partager la sérénité de Julie et lui demande de n’en rien faire, lui demandant si elle est heureuse. Julie lui répond qu’elle l’est à condition que Saint-Preux ne cesse de l’aimer en frère et de loin. Elle lui brosse un tableau de sa vie conjugale inscrit sous le signe de la modération, y compris dans les sentiments que se portent les époux. Elle a définitivement tiré un trait sur le passé et fait le serment de ne pas se remarier si elle devient veuve. Elle conclut en lui demandant de ne plus lui écrire en se contentant de communiquer, dans les occasions importantes, par l’intermédiaire de Claire. Saint-Preux sombre dans le désespoir et songe au suicide. Il renonce à cette idée après s’être laissé convaincre par l’argumentation de Milord Édouard. Il fera, au lieu de cela, le tour du monde. Des auteurs ont noté qu'il y a dans cette troisième partie la recension d'un expérience mystiqueRobert Granderoute Passion, pur amour et sagesse divine ou comment l'auteur de La Nouvelle Heloïse dialogue avec Fénelon dans Jacques Berchtold, François Rosset (directeurs) L'Amour dans La nouvelle Héloïse : texte et intertexte : actes du colloque de Genève (10-11-12 juin 1999), Genève, Droz, 2002, .. : « je crus sentir une révolution subite. Une puissance inconnue sembla corriger tout à coup le désordre de mes affections et les rétablir selon la loi de la nature. L'œil éternel qui voit tout, disais-je en moi-même, lit maintenant au fond de mon cœur<ref>Julie ou La Nouvelle Héloîse, Garnier-Flammarion, Paris, 1960, .</ref>...»
Quatrième partie vignette|Cinquième partie de Julie.