Pieuvre et poulpe sont des noms vernaculaires ambigus désignant en français certains céphalopodes benthiques du sous-ordre Incirrina (principalement la famille des octopodidés, de l'ordre Octopoda). Ces animaux sentients se caractérisent, au sein des céphalopodes, par leur grande intelligence et leur capacité à changer de couleur au millième de seconde, par mimétisme avec leur environnement ou en fonction de leurs émotions. Leur corps est entièrement souple, hormis un bec qui ressemble à certains égards à celui des perroquets. Leurs huit bras sont pourvus de ventouses et leur sang est transparent-bleuâtre. Durant plus de 600 millions d'années, ils ont évolué indépendamment de la lignée des vertébrés, à partir d'un ancêtre commun ressemblant probablement à un ver doté d'un système nerveux rudimentaire et de cellules sensibles à la lumière. Par convergence évolutive, leurs yeux et leur cerveau présentent des similitudes avec ceux des mammifères.
Étymologie et appellations vignette|gauche|Pieuvre commune. vignette|Velodona togata vignette|Certains poulpes vivent dans les abysses, comme ce Graneledone boreopacifica. Le mot « poulpe » vient du grec πολύπους (polypous), qui signifie « plusieurs (πολύ - poly : plusieurs) pieds (ποúς - poús) ».
Le mot « pieuvre » est d'origine plus récente que « poulpe » : il semble cependant en dériver, si l'on en juge par la forme intermédiaire « poufre » ou « pouvre » que l'on rencontre dans le vocabulaire des pêcheurs dans le Languedoc (la forme occitane générale étant « póupre »). « Pieuvre » est emprunté aux pêcheurs guernesiais par Victor Hugo lors de son séjour à Guernesey. : en 1866 il introduit ce mot en français dans son roman Les Travailleurs de la mer. Le succès de cette œuvre est tel que « pieuvre » supplante rapidement le mot « poulpe » dans l'usage courant, et passe même en italien sous la forme piovra.
Ces deux appellations ne sont pas également usitées selon les régions et ne concernent pas tous les octopodes des côtes atlantiques et méditerranéennes françaises. En général, « poulpe » a évolué en appellation surtout commerciale et gastronomique, concernant notamment le poulpe commun. Toutefois, l'animal vivant est bien désigné par « poulpe » depuis la Camargue jusqu'à la frontière italienne, alors que « pieuvre » domine ailleurs. On désigne surtout par « poulpe » les espèces de la famille des octopodidés, soit la plus grande famille d'octopodes, qui rassemble plus de 200 espèces, qui ont notamment en commun un mode de vie benthique. Mais le terme « poulpe » peut aussi désigner des espèces du sous-ordre Incirrina, puisqu'elles partagent avec la famille des Octopodidae certains caractères, hormis ce mode de vie benthique. Tandis que les espèces de l'autre sous-ordre, Cirrina, ou Cirrates, ne sont pas des poulpes : elles sont pourvues de cirres, d'une ombrelle, de nageoires et ont un mode de vie pélagique..
vignette|Poulpe commun en captivité.
Noms vernaculaires et noms scientifiques correspondants Liste alphabétique de noms vernaculaires attestésAttention aux appellations et traductions fantaisistes circulant sur l'Internet. en français.Note : certaines espèces ont plusieurs noms et, les classifications évoluant encore, certains noms scientifiques ont peut-être un autre synonyme valide.
Pieuvre à anneaux bleus — Hapalochlaena maculosa Pieuvre blanche — Eledone cirrhosa Pieuvre boréale — Bathypolypus arcticus Pieuvre chatrou de nuit — Octopus briareus Pieuvre commune — Octopus vulgaris Pieuvre dimorphe — Ocythoe tuberculata Pieuvre diurne — Octopus cyanea Pieuvre géante du Pacifique — Enteroctopus dofleini Pieuvre tachetée — Callistoctopus macropus Pieuvre ocellée — Octopus ocellatus Pieuvre mimétique — Thaumoctopus mimicus Pieuvre mouchetée — Callistoctopus macropus Pieuvre musquée — Eledone moschata Pieuvre photogénique — Wunderpus photogenicus Poulpe de récif commun — Octopus cyanea Pieuvre de récif caraïbe — Octopus briareus Gros poulpe bleu — Octopus cyanea
Physiologie, comportement et écologie vignette|Pieuvre mimétique Les caractéristiques générales des pieuvres sont celles des Octopodes, avec des nuances pour chaque espèce (voir les articles détaillés pour plus d'informations sur leur description ou leur mode de vie).
Biologie Le corps de la pieuvre est constitué d'un épais manteau musculeux. Elle ne possède pas de coquille. Elle se déplace grâce à ses huit bras (les tentacules). Ces bras longs et musculeux sont pourvus de ventouses qui permettent à la pieuvre de se cramponner sur un point fixe ou de saisir un objet. Chaque bras dispose d’un centre nerveux propre, ce qui permet des mouvements indépendants. L’animal possède ainsi neuf centres nerveux et trois cœurs, dont deux spécialisés pour la respiration branchiale. Leur sommeil semble comprendre des phases évoquant le sommeil paradoxal, avec des mouvements musculaires et l'apparition de motifs sur leur peau..
Les tentacules sont disposés autour de la bouche, laquelle contient un bec chitineux puissant appelé . Ce bec permet de décortiquer les crabes ou coquillages dont la pieuvre se nourrit avant de rejeter les débris autour d'elle. L'eau est aspirée dans la cavité du manteau (cavité palléale) à travers deux ouvertures (pourvues d'une valve) et en ressort par deux entonnoirs (ou siphons). Le courant d'eau, entretenu grâce à l'action des muscles du manteau, baigne les branchies assurant ainsi la respiration. Ce rejet d'eau par les siphons permet aussi d'orienter et d'accélérer ses déplacements. Les pieuvres, pour mieux s’adapter aux tâches à accomplir, ont des tentacules agiles qui leur permettent de réduire le diamètre de leurs membres.
Deux yeux à la forte acuité sont placés au sommet de la tête de la pieuvre..
Le poulpe dispose d'un système circulatoire qui contient un sang dont la coloration bleuâtre est due au pigment respiratoire : l'hémocyanine, découverte en 1878 par le savant belge Léon Fredericq lors de son étude détaillée des poulpes.. En effet, le cuivre contenu dans l’hémocyanine, la métalloprotéine qui transporte le sang, donne au sang des poulpes sa coloration bleutée. Ce sang circule grâce à un cœur principal ou « systémique » relayé par deux petits cœurs branchiaux qui pompent le sang préalablement oxygéné lors de son passage dans les branchies. La pieuvre possède donc trois cœurs.
Certaines espèces ont une espérance de vie de six mois, alors que la Pieuvre géante du Pacifique peut vivre cinq ans si elle ne se reproduit pas. En 2024, une équipe de chercheurs australiens a mis au point des méthodes pour estimer l'âge des poulpes.
Alimentation En temps normal, la pieuvre chasse en se déplaçant plutôt au ras du fond qu'elle effleure à peine de la pointe de ses tentacules.
Doublant son poids presque tous les trois mois, la pieuvre est dotée d'un appétit proportionnel à sa croissance. Surtout friande de crabes et de coquillages, elle en rejette les carapaces et coquilles. La bouche qui s'ouvre entre les tentacules, est armée d'une paire de mandibules cornées normalement invisibles, en forme de bec de perroquet.
Reproduction Lorsque les poulpes copulent, le mâle utilise un bras spécialisé appelé hectocotyle pour transférer les spermatophores (paquets de spermatozoïdes) de l'organe terminal de l'appareil reproducteur (le « pénis » céphalopode) dans la cavité du manteau de la femelle, la cavité palléale.. L'hectocotyle des poulpes benthiques est généralement le troisième bras droit, qui présente une dépression en forme de cuillère et des ventouses modifiées près de la pointe ainsi qu'un manque de ventouse sur le reste du tentacule. Chez la plupart des espèces, la fécondation a lieu dans la cavité du manteau..
Une fois fécondée, la femelle surveille ses œufs pondus en grappes au plafond d'une niche rocheuse. Pendant six semaines, elle les protège, les « ventile », les nettoie, sans manger. Lorsqu'ils éclosent, elle meurt, affaiblie et amaigrie, mais pas de faim. Des sécrétions endocriniennes provenant des deux glandes optiques sont la cause d'une mort génétiquement programmée (si ces glandes sont enlevées par chirurgie, la femelle peut vivre plusieurs mois après sa reproduction, jusqu'à mourir finalement d'inanition).
Le jeune poulpe doit donc refaire les expériences de survie sur sa seule mémoire génétique, sans pouvoir bénéficier de la mémoire de ses géniteurs.
Locomotion et défense vignette|Pieuvre commune se déplaçant par propulsion, manteau en premier. En expulsant avec force l'eau de mer par ses deux siphons, la pieuvre peut se propulser rapidement (nage à réaction) notamment pour fuir un danger. La pieuvre peut masquer sa fuite en rejetant une encre opaque. Cette encre, la sépia, est sécrétée dans un réservoir appelé « poche du noir ».
Le cas échéant, si un de ses bras est sectionné, il peut repousser.
Grâce à l'homochromie, l'animal peut changer la couleur et la structure de sa peau en fonction de son humeur et de son environnement immédiat. Sa peau recèle des millions de cellules colorées contractiles, les chromatophores, et peut aussi se couvrir à volonté de taches, de petites cornes et autres pustules mimétiques. Le changement de couleur peut être un signal, par exemple, pour la très toxique Pieuvre aux anneaux bleus. Elle peut prendre l'apparence d'une silhouette comme celle de la Rascasse volante ou d'une anguille.
Sentience et intelligence vignette|Amphioctopus marginatus utilisant une noix et une coquille de palourde comme abri.
Les pieuvres se distinguent par leurs capacités intellectuelles étonnantes pour un invertébré. Celles-ci reposent sur 500 millions de neurones répartis entre l'encéphale central, les lobes optiques et les huit bras. De multiples expériences ont montré leur habileté à s'évader d'un réservoir ou à ouvrir un bocal contenant de la nourriture. Leur intelligence leur permet d'adopter des comportements faisant appel au camouflage, à l'innovation, à la tromperie..
La pieuvre est capable de déduire, de mémoriser et d'apprendre. Des pieuvres ont par exemple compris par observations successives comment retirer le couvercle d'un bocal pour accéder à la nourriture contenue dans ce dernier.. Il leur arrive de disposer des coquillages ou débris autour de leur habitat, ce qui a été comparé à une forme de décorationVoir fin de cet article du Web Pedagogique..
Une pieuvre est suffisamment molle pour étirer tout son corps et se glisser dans les plus petites failles, son seul obstacle étant son bec. Elle sait anticiper par palpation si l'orifice dans lequel elle veut s'introduire sera assez grand pour laisser passer son bec.
Elles possèdent une mémoire puissante, stockée dans leurs nombreux neurones. En ce qui concerne leur sentience, un rapport (revue d'études) de 2021 a notamment conclu que chez les poulpes, une douleur peut créer des émotions de crainte ou d'agressivité.. Une de ces études, de 2021, concluait que l'émotion ressentie en cas de douleur par le poulpe est similaire à celle ressentie par les mammifères..
Système nerveux Le système nerveux des pieuvres, parmi les plus complexes des invertébrés, combine un cerveau central et un réseau décentralisé dans ses huit bras. Chaque membre possède un cordon nerveux segmenté riche en neurones, surpassant en nombre ceux du cerveau. Une étude récente a mis en lumière cette organisation segmentée du système nerveux des bras, montrant que chaque segment fonctionne comme un centre de traitement indépendant, connecté à une ventouse. L’ensemble de ces connexions constitue une carte interne, appelée « suckerotopy », qui permet une coordination précise entre les différents segments nerveux des bras. Cette organisation, également observée chez le calmar, constitue une adaptation évolutive majeure et inspire les développements actuels en robotique souple.
Génome