right|upright=1.5|vignette|Illustration du cycle de l'œuf et de la poule.
Le paradoxe de l'œuf et de la poule est un très ancien paradoxe : .
Si on vous répond « C'est l'œuf », vous demandez « Mais qui a pondu cet œuf ? ».
Si on vous répond « C'est la poule », vous demandez « Mais cette poule sort bien d'un œuf, non ? ».
Le paradoxe vient du fait qu'aucune réponse ne paraît satisfaisante.
Réponses humoristiques, religieuses ou latérales Le paradoxe relevant généralement de la blague, il est légitime de lui répondre par une autre blague.
L'œuf vient en premier… dans la question. Dieu créa deux poussins. « La poule est seulement un moyen pour l’œuf de faire un autre œuf » (Samuel Butler) - Le coq, Dieu créa ensuite la poule à partir d'une de ses côtes. La réponse, c'est : l'autre. C'est toujours l'autre qui crée. L'œuf, pondu par un dinosaure. Réponse en forme de kōan ou "piège" zen, dont l'aspect paradoxal vise à décevoir la question dans sa logique intellectuelle et à dissoudre les contradictions insolubles, en proposant au disciple un chemin de méditation, lui permettant enfin le discernement entre l'éveil et l’égarement dans des questions sans fin et sans réponse : — L'élève : « Qu'est-ce qui est premier, est-ce l’œuf ou est-ce la poule ? » — Le professeur (maître zen) : « Oui. » Ce Kōan moderne est emprunté à Banesh Hoffmann, dans son livre L'Étrange Histoire des quanta.) : — L'élève : « La lumière est-elle une onde ou une particule ? » — Le professeur (maître zen astrophysicien) : « Oui. »
On peut également éluder la question en niant ou ignorant une ou plusieurs hypothèses implicites dans la question : De quel œuf parles-tu ? d'un œuf pondu par une poule, ou d'un œuf qui donne naissance à une poule ? (Cela ignore l'implicite qu'on parle d'œuf de poule qui donnera naissance à une autre poule. Quelle que soit la réponse, le paradoxe est automatiquement résolu par définition : dans le premier cas, c'est la poule qui précède, dans le second c'est l'œuf…).
Réponses sérieuses Le paradoxe peut néanmoins être traité comme une question de cosmogonie très sérieuse.
Philosophie Aristote étudia ce paradoxe. Il faut pour lui distinguer deux sens du mot « premier » : logique et chronologique.
Chronologiquement, alors qu'intuitivement le grain est antérieur à l'épi, ou que l'enfant précède l'homme, c'est l'inverse selon Aristote :
Seul l'adulte, l'être achevé, peut logiquement être une cause génératrice. Un être encore imparfait comme un enfant ne le peut pas, sinon il faudrait dire que l'imperfection est cause de la perfection, ce qui est impossible, même si chronologiquement nous avons l'impression que les choses vont dans le sens d'un développement du moins au plus parfait. On retrouve le principe général selon lequel Aristote Métaphysique (1049b).. Aristote dit ainsi que (ibid. 1070-1073). et non le sperme comme le croyaient les Pythagoriciens et Speusippe.
Or, partant du principe que l'œuf n'est rien d'autre qu'une poule en puissance, et qu'à ce titre il n'existe que pour elle : c'est la poule qui est la raison d'être de l'œuf, et non l'inverse. En effet, s'il n'y avait pas d'animal à porter à maturité, l'existence de l'œuf n'aurait aucun sens. D'un point de vue logique donc c'est la poule qui doit précéder l'œuf. Pour comprendre la génération, il faut ainsi inverser l'ordre chronologique des faits :
Aristote nie donc toute théorie de l'évolution, qui avait déjà été formulée avant lui par Démocrite, et affirme l'existence éternelle des genres ou espèces (fixisme). Ce sont en fait ces idées ou espèces qui existent véritablement, plus que les individus qui naissent et meurent. Contrairement aux théories matérialistes et mécanistes qui posent un hasard aveugle à l'origine du monde, il pense que ce n'est pas accidentellement qu'un œuf donne une poule, qu'il y a une raison à cela, une « idée », « forme », « espèce » qui explique tout le développement observable en fournissant un modèle de perfection que les individus essayent d'atteindre durant leur vie. Aristote oppose ainsi à (mécanisme), (finalisme), laquelle , celui des êtres divins et éternels, les astres qui sont dans le ciel. En théorie, il ne devrait en fait pas y avoir de cycle de naissance et de mort des animaux, puisque l'univers est tout entier parfait et éternel. Pourquoi donc y a-t-il génération ? C'est le « principe du meilleur » qui seul permet de répondre :
Diderot rejette la vision fixiste d'Aristote, selon laquelle les espèces seraient éternelles :
Sciences Évolution des espèces L'œuf en tant que stade de croissance biologique est antérieur à la poule en tant qu'espèce. Les dinosaures pondaient des œufs amniotiques avant d'évoluer en oiseaux, dont les gallinacés (Galliformes). Les premiers œufs amniotiques ont été pondus il y a environ d'années, tandis que les formes les plus anciennes de galliformes datent d'environ d'années.
Évidemment, le raisonnement ci-dessus ignore qu'on parle implicitement d'un œuf de poule. Les espèces qui pondent des œufs (amniotiques ou pas) et leurs œufs ont co-évolué : les espèces actuelles qui pondent des œufs et leurs œufs résultent de millions de mutations génétiques, certaines apparues dans la lignée germinale d'animaux adultes et d'autres lors du développement d'embryons.
Sémantique Ce paradoxe réversible (que l'on peut qualifier de linguistique plutôt que de scientifique) n'existe que par rapport au plan de discussion dans lequel il est énoncé. Cela part du postulat selon lequel l'un ou l'autre des éléments cités devrait avoir une prépondérance sur l'autre, alors que l'un et l'autre découlent de l'un ou de l'autre.
Approche causale classique La première approche et la plus facile relève de la sémantique : on peut discuter du sens donné au mot « œuf », voire discuter du concept de « poule ».
Si l'on s'en tient au concept d'œuf le plus général, alors il est clair que l'œuf est apparu quelques centaines de millions d'années avant la poule. Les poissons pondaient des œufs à une époque où n'existait pas encore la moindre poule, et plus tard les dinosaures ont pondu des œufs calcifiés comme ceux d'une poule.
Une variante de la même série feint de lever le paradoxe en demandant quelle définition l'on adopte pour « œuf » : un œuf pondu par une poule ? ou comme un œuf donnant naissance à une poule ? La poule le précède dans le premier cas (par définition) alors qu'elle le suit dans le second (par définition aussi).
Il n'y a pas davantage de paradoxe si l'on définit l'œuf comme ce qui est à la fois pondu par une poule et donnant naissance à une poule. En fait, le premier œuf de poule, du fait qu'il était le premier, a nécessairement été pondu par un autre animal qu'une poule, sans quoi il ne serait pas le premier œuf de poule, mais au mieux le second. En ce cas, l'œuf précède la poule, mais par simple conséquence d'une définition ad hoc.
Ce paradoxe révèle ainsi les limites du langage humain et des concepts, comme les termes « poules » et « œufs de poules », auxquels nous avons recours pour comprendre et décrire la réalité. À ce sujet, Ludwig Wittgenstein écrivait que .
Génétique On sait que le matériel génétique d'un animal n'évolue pas pendant sa vie, mais qu'il peut produire des descendants différents de lui-même. Une poule est génétiquement identique à ce qu'elle était, en tant qu'embryon, dans son œuf, mais un animal qui n'était pas une poule peut produire un œuf qui donnera une poule.
Ainsi, « C'est l'œuf », et la réponse à la question « Mais qui a pondu cet œuf ? » est : « une autre espèce (archéo-poule) ! ».
Plus précisément, les mutations génétiques aboutissant aux individus de la génération N ont lieu au sein des cellules sexuelles des individus de génération N-1. Ainsi, une poule adulte est le même organisme que l'embryon existant dans l'œuf. Autrement dit, une poule et l'œuf dont elle est issue forment un unique individu. Cela signifie que le premier animal ayant les caractéristiques distinguant la poule de la non-poule fut d'abord un œuf de poule pondu par une non-poule.
La démonstration a sérieusement été énoncée par de l'université de Nottingham, spécialiste en génétique évolutive, et David Papineau, philosophe des sciences du de Londres, qui sont formels.. L'œuf a précédé la poule.
Leur thèse : sachant que le matériel génétique n'évolue pas (ou peu) durant la vie d'un organisme vivant, le premier oiseau à pouvoir être qualifié de « poule » (c'est-à-dire comme appartenant aux familles des galliformes ou rallidae) a dû d'abord exister sous la forme d'un zygote dont le génome aurait muté par rapport à celui du spécimen qui l'a pondu. Il serait alors une erreur de distinguer la coquille de l'œuf arrivé à maturité par rapport à l'individu qu'il contient, chez les ovipares ; car en réalité, cette coquille, en tant que phénotype dont la création est inscrite dans le matériel génétique de l'individu qu'elle contient, fait bel et bien partie de ce dernier.
Papineau renchérit : .
Brookfield achève la démonstration : .
Biologie
Selon les principes de l'évolution, un être vivant ne naît pas d'un être vivant exactement identiqueIl faut bien sûr souligner le « exactement » dans la mesure, où la différence est imperceptible, et où les deux animaux sont considérés de la même espèce. C'est ce en quoi ce paradoxe est un paradoxe sorite.. Ainsi, « toute poule ne naît pas forcément d'un œuf de poule »Par œuf de poule, on entend ici œuf issu d'une poule, et non œuf contenant un embryon ou un fœtus de poule.. En revanche une poule reste une poule à l'éclosion. Ainsi l'œuf a précédé la poule.
Plus concrètement, les oiseaux sont des « dinosaures transformés » et spécialisés. Donc grossièrement, la première poule est éclose d'un œuf de dinosaure. Mais dans la mesure où les dinosaures étaient ovipares, cela ne fait que déplacer le problème :
En définitive, la question devient floue : « Quelle est l'origine de l'œuf, de la sexualité, de la vie ? » et la science offre peu d'éléments de réponses.
Cependant selon le point de vue du gène égoïste, un organisme vivant pluricellulaire n'est rien d'autre qu'un outil construit momentanément par la cellule-œuf pour lui permettre de se reproduire. Plus prosaïquement, Richard Dawkins résume cette idée en disant qu'une poule n'est rien d'autre que le moyen qu'a trouvé un œuf pour faire un autre œuf. Selon ce point de vue, c'est bien l'œuf qui précède la poule.
Approche écosystémique
Sur le long terme, en faisant intervenir le temps et l'évolution : un jour, les poules se sont distinguées d'une espèce antérieure (on pourrait la nommer proto-poule). On retrouve alors le paradoxe du barbu : à partir de quel niveau de différence considère-t-on que la poule se distingue de la proto-poule ?
Le fond du paradoxe est l'existence de situations où chaque élément semble à la fois un résultat et une condition de l'ensemble. C'est cette observation qui conduira à la réflexion systémique, portant sur l'articulation entre le tout (le cycle poule-œuf) et les parties (la poule, l'œuf).
En fait, comme souvent, le paradoxe est basé sur une certaine confusion entre deux niveaux (en l'occurrence, des niveaux de génération) : il y a le niveau où l'œuf engendre la poule, qui elle-même engendre l'œuf Et puis il y a le niveau où un système antérieur (proto-poule et proto-œuf) engendre le système suivant (poule et œuf). Une fois cette distinction faite, il n'y a plus de paradoxe.
Une bonne réponse possible est que le couple œuf-poule (une sorte d'attracteur) est apparu quasi-simultanément, engendré par un système antérieur qui n'en était pas très éloigné. Elle est conforme à nos connaissances actuelles en la matière.