La bourgeoisie catalane (en catalan : ; en castillan ), est la bourgeoisie de Catalogne, c’est-à-dire la classe sociale regroupant des Catalans ayant un capital social, culturel et financier relativement élevé, qui leur confère une certaine autorité, économique et symbolique.
Comme ailleurs en Europe occidentale, le concept de « bourgeoisie » peut désigner des réalités très différentes selon les époques. Au Moyen Âge, il s'applique à certaines populations apparues au cours des processus d’urbanisation durant l’époque féodale (les habitants des « bourgs »), jouissant d'un statut juridique spécifique. C’est au cours du que le concept de « bourgeoisie » acquit peu ou prou son acception contemporaine, celle d’une classe urbaine, de niveau social moyen à élevé, dominant les secteurs mercantiles et industrielsEntrée , .
La bourgeoisie catalane a joué un rôle important dans l'histoire économique et politique de la Catalogne et de l’Espagne contemporaines. Son rôle historique fait l’objet de diverses controverses, concernant sa relation, souvent qualifiée d’ambigüe, avec l’État espagnol, notamment le soutien qu’elle apporta aux deux dictatures espagnoles du et le rôle qu’elle a joué dans l’essor du nationalisme catalan.
Histoire Époque médiévale et moderne En Catalogne, le terme désignant le bourg, d’origine germanique (bŭrgs, ), apparaît fréquemment dans des documents en bas latin dès le sous la forme . Il est employé surtout chez des personnes très cultivées, en particulier versées en droit féodal et coutumier, mais aussi chez des poètes. L'équivalent catalan () apparaît et est largement attesté au , tout d’abord dans des traductions des (compilation du droit coutumier de la ville de Barcelone). L'équivalent du français « bourgeois » apparaît à son tour à la fin du , sous différentes variantes ; la première attestation du terme correspondant à « bourgeoisie » () se trouve dans une édition modernisée de 1521 du roman de Raymond Lulle (écrit vers 1270) : . ().
Autour du , les bourgeois étaient les personnes non serviles habitant les bourg et les villes ; ils se consacraient à des activités non agricoles, en particulier au commerce, ce qui leur conférait une certaine indépendance vis-à-vis du pouvoir féodal. Dès le , l'ébauche d’une économie urbaine fit son apparition à Barcelone grâce aux constructions navales.
Au Moyen Âge tardif, les bourgeois acquirent un statut légal distinctif répondant à leurs aspirations à se confondre avec l’aristocratie territoriale. Tous ensemble, ils constituèrent le patriciat urbain, oligarchie qui contrôlait les municipalités des villes, et le terme de tomba en désuétude. Pour leur part, les commerçants et artisans se regroupèrent dans des corporations (les ) et des confréries, dont l’accumulation de capitaux permit le financement des premières petites industries de manufacturesvoir l'article « menestral » sur Wikipédia en catalan.. La production était variée, avec une domination du secteur textile. Le commerce d’esclaves et des céréales jouèrent un rôle de premier plan dans l'économie catalane, qui se déploya dans l’ensemble du bassin méditerranéen. En 1510, les membres du patriciat urbain de Catalogne obtinrent le statut de (). Ceux du comté de Roussillon furent anoblis par le roi de France Louis XVI en 1789, et participèrent donc aux États généraux tenus la même annéeEntrée , .
Le fut marqué par une période de déclin de l’économie catalane et une baisse démographique durable, en raison notamment des épidémies de peste. Valence devint le centre le plus actif de la couronne d'Aragon au détriment de Barcelone. Le commerce maritime catalan demeura néanmoins vigoureux, malgré sa restriction à la Méditerranée occidentale.
Les siècles suivants virent l’apparition de ce qui devint la bourgeoisie moderne, avec le développement d’un embryon d’entrepreneuriat. On parlait alors de , le terme de dans son acception moderne marxiste n’apparaissant que lors du Sexennat démocratique (1868-1874).
Vers le milieu du , la grande bourgeoisie catalane adopta une attitude collaborative avec la monarchie espagnole.
Première partie du : Industrialisation Selon Guy Hermet, .
Au cours du , la bourgeoisie catalane prit fait et cause pour le libéralisme, tout en défendant une politique économique protectionniste.
Elle apporta son soutien économique et politique à Ferdinand VII lors des révoltes réactionnaires qui troublèrent son règne au cours du Triennat libéral (antécédents du carlisme, dont un bon exemple est la guerre des Mécontents), puis dans la promulgation de la Pragmatique Sanction de 1830.
Lors du règne d'Isabelle II, la bourgeoisie catalane, formée par les vieilles familles de l’élite commerçante, connut un essor à travers le développement de nouvelles industries basées sur les progrès techniques , concentrée à Barcelone mais aussi présente dans certaines zones littorales, et du commerce avec les colonies.
En 1850, la bourgeoisie catalane lança le plus ambitieux projet de transformation urbaine d'Espagne à travers le quartier de l’Eixample, qui devint une vitrine du modernisme catalan avant-gardiste. Au cours des décennies suivantes des architectes catalanistes, comme Lluís Domènech i Montaner et Josep Puig i Cadafalch créèrent .
Lors du Sexennat démocratique (1868-1874), la conscience de classe de la bourgeoisie se développa en réaction aux troubles sociaux du mouvement ouvrier, les industriels et commerçants souhaitant sortir d’une instabilité défavorable aux affaires.
Selon l’historien britannique Raymond Carr, .
1875-1923 : La Restauration
Soutien au nouveau régime et premières années Comme d’autres secteurs de la société espagnole , la bourgeoisie catalane soutint activement la Restauration des Bourbons en la personne du prince Alphonse, futur Alphonse XIII, séduite par les promesses de stabilité institutionnelle des alphonsins, en premier lieu Antonio Cánovas del Castillo, qui fut l’architecte du nouveau régime. Ce dernier promit notamment un rétablissement de l'ordre social en freinant le mouvement ouvrier et l’adoption d’une politique plus protectionniste .
Dans les premières années du régime, elle participa de la structure oligarchique qui défendit les intérêts dans les colonies et ceux des propriétaires terriens, tout en pilotant la mise en place du libéralisme économique.
Toutefois le nouveau régime n’apportera pas satisfaction aux industriels catalans. Selon le sociologue Amando de Miguel, . Les membres de la classe dirigeante madrilène .
Jusqu’en 1879, la bourgeoisie catalane demeura majoritairement indifférente au mouvement de renaissance de la langue catalane , défenseur d’une vision romantique de la culture catalane et d’un régionalisme modéré partisan d’une décentralisation administrative de l’État. Si les racines du catalanisme sont complexes et combinent aussi bien des secteurs républicains fédéralistes que les revendications rétrogrades du carlisme, demandant la restauration des institutions d’Ancien Régime, à la fin du , celui-ci devint l’instrument d’un nationalisme radical qui marqua une rupture. Cela supposa un profond remaniement des postulats du catalanisme politique, essentiellement l’œuvre d’une partie des élites intellectuelles et économiques catalanes. Dorénavant, le catalanisme disposait d’une doctrine et d'organisations puissantes et se trouva en mesure de trouver une large audience parmi les classes moyennes.
En 1891, Cánovas mit fin à la politique de libre-échange. Dorénavant, les industriels catalans se consacrèrent à contrer les tentatives de libéralisation du marché par les libéraux. Selon Raymond Carr, .
De la fin du à 1909 : soutien au nationalisme catalan et opposition au pouvoir central Ceci favorisa le développement d'une mentalité plus régionaliste au sein de la bourgeoisie catalane, et non plus seulement dans les zones rurales comme ce fut le cas au Pays basque.
La haute bourgeoisie catalane réactionnaire partageait ses intérêts avec les céréaliers castillans, ce qui se traduisit par une alliance avec les gamacistes au tournant du .
La fin du siècle fut marquée par un renouveau du catalanisme, avec l’arrivée de nouvelles générations de conservateurs, sous l’impulsion desquels le mouvement acquit une coloration nettement nationaliste, en réaction au régionalisme de gauche incarné par Valentí Almirall. En 1891 fut fondée l’Unió Catalanista (), menée par des figures de la haute bourgeoisie comme Francesc Cambó ou Enric Prat de la Riba, qui adopta une stratégie électorale agressive, dans laquelle elle prétendit entraîner les masses populaires, à l’image de ce qui commençait à prendre forme en Europe. L’année suivante furent approuvées les Bases pour la Constitution régionale catalane, connues comme « Bases de Manresa », qui demandaient une autonomie politique et économique, l'officialité de la langue catalane et la protection de l’industrie catalane. Ses signataires étaient dans l’immense majorité des grands propriétaires, rentiers, industriels, commerçants ou membre des professions libérales âgés de moins de 60 ans. Jusqu'à la dictature de Primo de Rivera dans les années 1920, le catalanisme conserva cette empreinte fondamentalement conservatrice.
La presse féminine destinée aux femmes de la bourgeoisie catalane débute en 1883, avec la publication à Barcelone du magazine La Ilustración de la Mujer, consacré à la littérature, aux sciences, aux beaux-arts et à la mode, auquel collaborent notamment l'écrivaine Dolors Monserdà et la compositrice Clotilde Cerdà répudiée par son père, l'architecte Ildelfons Cerdà, créateur de l'Eixample..
L’Exposition universelle de Barcelone de 1888 constitue une vitrine pour les jeunes conservateurs catalanistes, qui leur conféra du prestige à l’international. Ils commencèrent leurs interventions dans la vie politique espagnole en participant aux campagnes d’opposition à un projet de réforme politique du Code Civil espagnol, qu’ils considèrent comme la .
Certains de ces catalanistes accédèrent à d’importantes responsabilités, comme Manuel Duran i Bas, qui devint ministre de la Justice du gouvernement du conservateur Silvela.
Le dénommé « désastre de 1898 », qui marqua la perte des dernières colonies, fut à l’origine d’une grande vague de pessimisme et de marasme dans tout le pays, mais plus particulièrement en Catalogne. La défaite eut d’importantes répercussions économiques, pour l'État comme pour la bourgeoisie industrielle catalane, notamment celle du secteur textile. Celle-ci dirigea un mouvement d’opposition au système politique de la Restauration et réclama une forme d’autonomie économique . Ce faisant, elle rejoignit le mouvement régénérationiste décentralisateur qui fit suite au manifeste du général Polavieja publié le : . Sous cette impulsion, .
Faisant face à une importante crise budgétaire à la suite de la défaite de 1898, le gouvernement décida de hausses d’impôts qui entrainèrent l’union des commerçants et industriels catalans dans le mouvement de protestation dit de () d’, qui consista à fermer temporairement les commerces et les industries afin de ne plus payer les taxes tout en restant dans la légalité. Le mouvement fut lancé par Bartomeu Robert, médecin et représentant de la bourgeoisie barcelonaise, nommé récemment maire de la ville par les autorités madrilènes, et animé par le jeune Francesc Cambó.
Au début du , la bourgeoisie catalane s’identifiait plus pleinement dans le mouvement catalaniste, à travers lequel elle promut une réforme en profondeur de l’État espagnol, en défendant la démocratisation et la décentralisation du régime auquel elle s’opposa avec plus d’affirmationRamón Parada Vázquez, prologue à .
Les tensions augmentèrent en 1900 lors de la visite à la capitale catalane du premier ministre Eduardo Dato, boycottée par les catalanistes conservateurs à l’initiative de Cambó, qui fut suivie d’une répression gouvernementale et de la déclaration de l’état de guerre.