La manifestation contre le général américain Matthew Ridgway, organisée à Paris le 28 mai 1952, s’inscrit dans le contexte de la guerre froide, alors que la guerre de Corée et la guerre d'Indochine sont en cours. Elle est organisée principalement par le Parti communiste français (PCF) et des organisations qui lui sont proches, dans le cadre d’une campagne contre la venue en France de Matthew Ridgway, commandant du corps expéditionnaire en Corée, et récemment nommé commandant suprême des forces de l’OTAN en Europe. Les organisations communistes accusent à cette période les forces américaines d’avoir utilisé des armes bactériologiques en Corée, accusation relayée par les pays du bloc soviétique, mais largement contestée par les historiens contemporains.
Malgré les restrictions préfectorales, prononcées après une première série de manifestations le 23 mai, plusieurs rassemblements et défilés sont organisés à Paris et dans le reste de la France. Des affrontements éclatent entre manifestants et forces de l’ordre, entraînant de nombreuses arrestations ainsi que plusieurs blessés. Un manifestant meurt dans le contexte des violences survenues lors des manifestations ; deux autres décèdent des suites de leurs blessures. L’arrestation de Jacques Duclos, dirigeant majeur du PCF, le soir du 28 mai après la manifestation, devient l’un des épisodes les plus médiatisés de cette séquence politique, le gouvernement tentant de faire croire à un « complot communiste ».
À la suite de ces événements, les autorités françaises engagent une série de poursuites judiciaires contre des responsables communistes, syndicaux et militants accusés d’activités portant atteinte à la sûreté de l’État ou de propagande antimilitariste. Ces poursuites ont pour but de rendre inopérantes les organisations communistes, ou à tout le moins d'empêcher leurs membres de continuer à faire partie des corps de l'État ou des entreprises publiques. Si les poursuites sont rapidement abandonnées, discréditant du point de vue juridique la politique gouvernementale anticommuniste, l'épuration administrative, permise par les documents trouvés lors des perquisitions, a bien lieu et affaiblit les réseaux cégétistes et communistes au sein de l'appareil d'État.
Examinant plus les conséquences de ladite manifestation que son objectif premier ou son déroulement, les historiens considèrent ces événements comme un épisode important des tensions politiques de la IVe République durant la guerre froide. Ils soulignent à la fois l’ampleur de la mobilisation communiste contre la politique atlantiste de la France, et l’importance de la réponse policière et judiciaire des autorités françaises.
Contexte vignette|redresse|Le général Matthew Ridgway.
Politique intérieure française
Instabilité gouvernementale L'activisme communiste, très virulent en France contre la guerre d'Indochine au premier semestre 1950, connait un essoufflement depuis 1951, à la suite des mesures antisubversives prises par les responsables français en 1950 à destination de l’opinion. Dès le , René Pleven, président du Conseil, réunit les principaux responsables afin d’étudier comment réprimer l’action des communistes étrangers contre la sécurité du pays, et désigne le député Jean-Paul David pour créer le mouvement Paix et Liberté, en lien avec un « comité secret », abondé par des fonds secrets, coordonnant les principaux ministères et services gouvernementaux et alimentant plusieurs journalistes soucieux d’arrondir leurs fins de mois. Dans un télégramme du , le ministère de la Défense mentionne des arrestations de distributeurs de tracts et la condamnation du journal La Voix de l'Est pour démoralisation de l'armée.
Aux législatives de 1951, les communistes et gaullistes, dans l'opposition, totalisent à eux deux presque la moitié des voix. En , le climat est proche d'un maccarthysme dans les médias et la Justice, mais sans la virulence et l’extrémisme qui caractérisent le sénateur du Wisconsin. Une note officielle demande de supprimer Quand un soldat d’Yves Montand des programmes officiels de la radio. Le même mois, le secrétaire d’État à la Guerre Pierre de Chevigné déplore que . Le gouvernement Pleven tombe le , censuré par les gaullistes. Ceux-ci font également tomber aussi le le gouvernement de son successeur Edgar Faure, mais n'obtiennent pas l'élection à la présidence du Conseil de Paul Reynaud, la SFIO préférant faire élire le Antoine Pinay.
Contestation de la guerre d'Indochine La guerre d'Indochine génère plus généralement des tensions de rue, avec et recrutés chez les parachutistes, qui . Une manifestation prévue le par la CGT pour commémorer celle du 12 février 1934 contre la montée du fascisme, est interdite ; elle est suivie d'une grève, qui est un premier échec : les abords de l'usine sont le théâtre d'affrontements entre les ouvriers et les forces de police, des barricades sont érigées.
Le à à Melun, l'ouvrier français Alfred Gadois est mortellement blessé par un camion américain, qui pour éviter la foule se trouvant sur le côté droit de la rue, a doublé celle-ci sur la gauche. Le PCF, comme la CGT, reprend la version des manifestants, les charges (réelles) des CRS et le camion dans la foule étant présentés comme des actes simultanés et volontaires ; la version officielle est que la mort de Gaudois est un accident. Le chauffeur du camion bénéficie ensuite d’un non-lieu.
En avril, Chevigné demande aux généraux commandant les régions militaires de se mettre en relation avec les procureurs en vue de procédures pour atteinte à la sûreté de l'État. En mai, les pièces Drame à Toulon et Le colonel Foster plaidera coupable sont victimes d'intimidations par des « gros bras » à Paris, Belfort, et La Ricamarie ; à Lyon, le concert d'Yves Montand est perturbé lorsqu'il entonne Quand un soldat, chanson interdite de diffusion à la radio d'État à partir de 1955<ref></font></ref>. Dans le quotidien L'Aurore, rappelant que dans cette Corée , Robert Lazurick en appelle à l'intervention des autorités françaises pour bloquer les représentations des pièces.
Démarrage du plan Cloven en Le Plan Cloven (puis Midiron) de subversion anticommuniste, approuvé le par les autorités américaines, démarre en . L'un de ses piliers en France est le préfet de Paris nommé en , Jean Baylot, assisté par Maurice Papon, nommé ensuite secrétaire général ; Baylot réintègre immédiatement les officiers de police écartés immédiatement après la guerre, spécialistes de l'anticommunisme.
Tensions à la tête du PCF en Le numéro un du parti communiste français, Maurice Thorez, est soigné depuis le en URSS, sur les bords de la mer Noire, où il reçoit à plusieurs reprises la visite inopinée du chef de l'État soviétique Staline. Il reçoit également celle de François Billoux, du PCF et patron du mensuel Cahiers du communisme. Celui-ci rentre en France le , avec un texte qu'il propose à son adjoint Roger Pannequin de tester auprès d'un auditoire de militants PCF du Nord, avant de les présenter deux jours après au bureau politique. Billoux en fait ensuite l'éditorial des Cahiers du communisme de mai, exprimant la volonté de Thorez d'une nouvelle interprétation de la coexistence pacifique entre bourgeoisie et prolétariat, estimant qu'il n'est plus possible de diviser la première par le neutralisme. Les communistes sont invités à mener l'offensive contre la bourgeoisie, afin de hâter l'heure du du gouvernement.
Le , le quotidien communiste L'Humanité complète ce virage en révélant une nouvelle version de la note soviétique du , dans laquelle Staline proposait une réunification de l’Allemagne, qui deviendrait indépendante des deux blocs, avec élections libres sous condition d'interdiction des organisations hostiles à la démocratie et à la paix en Allemagne. L'actualisation, datée du , précise que Moscou ne s’oppose plus à sa remilitarisation ; cela crée la surprise dans les rangs communistes, car Moscou a depuis 1951 poussé tous les partis communistes d'Europe occidentale à s'y opposer.
Cette nouvelle incite à souligner encore plus le virage stratégique affirmé par l'éditorial des Cahiers du communisme de mai, qui est les actions contre les guerres d'Indochine et de Corée ; la presse non-communiste lui donne une . Via l'article de Billoux, inspiré par Thorez, le parti s'efforce de maintenir ses militants sous pression pour hâter l'heure du renversement du gouvernement. Par la suite, tracts et papillons, d'une origine contestée, concourent à échauffer les esprits ; la base militante comprend souvent le message « cette fois, vous pouvez y aller ». Les archives du Quai d’Orsay montrent que les notes soviétiques de 1952 ont , afin de ralentir la ratification de la CED.
Guerre en Asie La France n'est pas directement impliquée dans la guerre de Corée, démarrée à l'été 1950, mais certaines de ses troupes ont été mises à disposition du corps expéditionnaire de l'ONU qui y est engagé. La guerre en Indochine française dure de son côté depuis déjà plusieurs années ; l'effort des USA en faveur de la France correspond en 1952 à un tiers du coût des opérations militaires, avec près de américains livrant du matériel. Les Français se retrouvent en difficulté à la sortie de l'hiver 1951-1952, et leur repli .
En Corée, en mars 1951, la contre-offensive réussie du général américain Matthew Ridgway repousse les Sino-Coréens au nord du 38e parallèle ; en avril, Ridgway remplace Douglas MacArthur, suspendu, à la tête du corps expéditionnaire. À partir de , la Corée du Nord et la Chine accusent les États-Unis de recourir aux armes bactériologiques, ce qui est contesté par ces derniers. On attribue alors à Rigdway le surnom de « Ridgway la peste » ou « le général microbien », mais celui-ci quitte bientôt le théâtre asiatique : il vient d'être promu au poste de commandant suprême de l'OTAN, succédant à Dwight Eisenhower, alors en campagne pour devenir président des États-Unis.
Une commence alors le dans L'Humanité ; une première manifestation est prévue le .
Manifestations du 23 mai La campagne de protestation contre la venue du général Ridgway se répartit sur plusieurs jours, selon les villes, avec des rassemblements peu fournis le puis le à Tours, Marseille, Angoulême, Béziers, Toulouse. Des regroupements secondaires permettent d'élaborer des moyens de contourner une interdiction.
Le voit aussi des rassemblements spécifiques du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD, dont le leader Messali Hadj a été assigné à résidence début 1952) dans quelques villes. Cette journée de mobilisation du MTLD voit , dont 42 suivies de maintiens en état d’arrestation et d’inculpations.
À Montbéliard (Doubs), dès le matin, les travailleurs algériens de Peugeot débrayent, et plusieurs centaines de personnes manifestent en ville ensuite aux cris de , Le décès de Mohamed Bouguerra, , raconté dans la presse locale, se produit lors de la fuite de manifestants qui suit la dispersion par la force et paniquent lorsqu'ils se retrouvent nez-à-nez avec une camionnette de police. Au Havre, Hocine Bellache, , est l'un des sept blessés graves ; dans la nuit, après la manifestation, il décède des suites de coups de crosse. A Charleville-Mézières, arrivent en train de Givet à et découvrent une manifestation interdite, se dispersent puis se rassemblent à nouveau. Les CRS tentent de les encercler ; 300 d'entre eux seront arrêtés puis brutalisés. Les autres fuient vers la Meuse, où deux sont poussés à coups de crosse par les CRS. Le corps de Mohand Bachir Essaadi, ouvrier aux carrières « La pierre bleue », est retrouvé deux jours après, selon le récit du des journaux communistes L'Humanité et de L'Algérien en France.