Les îles Anglo-Normandes, ou îles de la Manche ( ; ), sont un ensemble d'îles situées dans la Manche, à l’ouest de la péninsule du Cotentin. Saint-Hélier, la capitale de Jersey, ne se trouve qu'à trente kilomètres du littoral. Elles font partie de la Normandie dans son sens géographique et culturelLa Normandie, territoire incluant les îles de la Manche, ne doit pas être confondue avec la Normandie administrative, sa partie française connue sous le nom de région Normandie..
Autrefois appelées LenurP. Quentel, « Les noms des îles dites anglo-normandes », Revue internationale d’onomastique, , , 1969.Rééd. « Le nom ancien des îles anglo-normandes », Dossiers du CeRAA, , , Centre régional archéologique d'Alet, Saint-Malo, 1976. puis archipel Normand, elles sont la partie insulaire du duché historique de Normandie et restent enclavées dans la zone économique exclusive de la France « Recherche maritime et valorisation de la mer et de ses ressources », , Direction interrégionale de la mer - Manche-Est Mer-du-Nord, Le Havre, 17 juin 2013.Tracé des frontières, « Carte maritime de la Manche », Service hydrographique et océanographique de la Marine, Brest, 2021., l'accès par le nord ouest depuis les eaux territoriales britanniques restant hors de la zone contiguë« Délimitations maritimes », SHOM, Brest, février 2021. française, c'est-à-dire libre de tout contrôle.
Depuis 1204, elles forment au sein des îles Britanniques deux États, Jersey, fief dépourvu de personnalité juridique donc de souveraineté, et Guernesey, qui dépendent, comme l'île de Man, de la Couronne britannique mais ne font cependant pas partie du Royaume-Uni, bien que le gouvernement britannique soit responsable de leur défense et des relations internationales. Elles furent sous la souveraineté du duc de Normandie, titre détenu par la monarchie anglaise à partir de la conquête normande de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant après la bataille d'Hastings en 1066. Leur très grande autonomie garantie par ce statut fait que les îles Anglo-Normandes n'ont jamais fait partie de l’Union européenne et sont un paradis fiscal.
Géologie thumb|left|Évolution du littoral normand et formation des îles Anglo-Normandes.
Après la fermeture du paléo-océan Iapétus il y a environ d'années (), l'Europe et l'Amérique du Nord sont restées accolées au sein de la Pangée. À partir d'environ l'ouverture de l'Atlantique Nord les sépare puis les écarte progressivement. Le littoral normand évolue ensuite au gré des régressions et transgressions marines. Durant le Pléistocène, le niveau de la mer remonte très au-dessus du niveau actuel. Il y a , le niveau de la Manche est à NGF (nivellement général de la France) si l'on se réfère au croquis stratigraphique de Denise Michel, de la fouille archéologique de Port-Pignot dans le Nord CotentinDenise Michel (1982)- Le gisement préhistorique de Port-Pignot à Fermanville (Manche), Gallia Préhistoire, t. 25, 1982, , 65 fig., 11 plans.. Le territoire de la commune est alors sous les eaux, excepté le petit hameau de la Houlgate. Inversement, le littoral se retire à plus de des côtes actuelles. Il y a , le développement des calottes de glace autour des pôles et des principaux glaciers fait baisser le niveau de la mer d'un peu plus de .
Ce va-et-vient maritime a progressivement détaché les îles Anglo-Normandes des côtes du Cotentin. Il était encore possible de se rendre à pied à Guernesey il y a Robert Lerouvillois, Scicy la forêt engloutie, 300 ans d'archéologie en Cotentin, édition 1999, les plus grandes découvertes de l'Antiquité à nos jours, Paoland Connaissance, cf. Croquis .. Il faudra attendre avant notre ère pour que Jersey, Chausey et les Minquiers ne soient plus accessibles par voie de terreRobert Lerouvillois, Scicy la forêt engloutie, 300 ans d'archéologie en Cotentin, édition 1999, les plus grandes découvertes de l'Antiquité à nos jours, Paoland Connaissance, cf. Croquis ..
De cette transgression marine, il subsiste le mythe de la forêt de Scissy qui devait alors s'étendre entre les îles Anglo-Normandes et les côtes du Cotentin. De nombreuses souches fossilisées ont été collectées sur la côte et sont actuellement au musée Thomas-Henry de Cherbourg-OctevilleRobert Lerouvillois, Scicy la forêt engloutie, 300 ans d'archéologie en Cotentin, édition 1999, les plus grandes découvertes de l'Antiquité à nos jours, Paoland Connaissance, cf. Photos , « Bois préhistorique en Cotentin »..
Îles et récifs vignette|Le passage de la Déroute sert de frontière le long du Cotentin entre la France et les îles Anglo-Normandes rattachées aux îles Britanniques.
Les principales îles et leurs dépendances sont : Jersey Les Minquiers Les Écréhou Guernesey Aurigny Burhou Ortac Sercq Brecqhou Lihou Herm Jéthou
À cela, il faut ajouter un nombre important d'îlots et d'écueils qui découvrent à marée basse. Les eaux des îles Anglo-Normandes sont enclavées au sein de la ZEE française..
Par contre, les îles Chausey appartiennent à la commune française de Granville.
Préhistoire et histoire thumb|upright=2|Carte marine du montrant les îles Anglo-Normandes.
Les îles Anglo-Normandes sont fréquentées depuis le Paléolithique inférieur, comme en témoignent les sites de la Cotte à la Chèvre et de la Cotte de St Breladre à Jersey. Le Néolithique est représenté par de nombreuses structures mégalithiques, parfois complexes, ce qui indique l’existence d’une organisation sociale très structurée. Durant l'âge du bronze, les îles anglo-normandes semblent s'intégrer pleinement dans l'aire culturelle Ouest Atlantique. Les pratiques funéraires évoluent, les tumuli funéraires cédant la place aux incinérations en urnes. Les découvertes archéologiques datées de l'âge du fer confirment les contacts étroits entre les îles, la Normandie, la Bretagne et le Sud de la Grande Bretagne. La saliculture se développe sur Guernesey, Herm et Jersey.
La fin de l'âge du fer se caractérise par une dichotomie entre les deux îles principales. À Guernesey, on observe la multiplication de sépultures de guerriers, semblables à celles mises au jour en Normandie. À l'inverse, sur Jersey, les découvertes archéologiques se traduisent par de nombreux dépôts monétaires, composés d'une très importante part de monnayage coriosolite..
Après la conquête des Gaules, les îles Anglo-Normandes sont romanisées. Elles constituent alors, comme à l'âge du fer, une étape privilégiée dans les voies de commerce maritime. À partir de -27Philippe de Jersey, « The Early Chronology of Alet and Its Implications forHengistbury Head and Cross-Channel Trade in the Late Iron Age », in , , , , Wiley, Hoboken (New Jersey), 1993. voire -80L. Langouët, La cité d'Alet. De l'agglomération gauloise à l'île de Saint-Malo., , Centre régional d'archéologie d'Alet, Saint-Malo, 1996., Jersey sert de relaiB. Cunliffe, Greeks, Romans and Barbarians, Spheres of Interaction, , Guild Publishing, Londres, 1988. entre Reginca, emporium des CoriosolitesPatrick Galliou, « Days of Wine and Roses ? », in S. Macready et F. H. Thomson, Cross-Channel Trade Between Gaul and Britain in the Pre-Roman Iron Age, coll. Occasional Paper, , , Society of Antiquaries of London, Londres, 1984. desservant la ville armoricaine de Condate, et l'échouage appelé aujourd'hui Hengistbury Head, qui était alors le principal accès commercial sur la côte méridionale de l'île de BretagneBarry Cunliffe, « Le trafic maritime entre le continent et la Grande-Bretagne. », in S. Moscati, O. Hermann Frey, Venceslas Kruta, B. Raftery et M. Szabó, Les Celtes, , Bompiani, Milan, 1991.. Durant le , les îles sont intégrées au système défensif du Tractus Armoricanus et Nervicanus, comme en témoigne l’existence sur Aurigny, à Longis Bay, d’un fortin romain daté de la fin du .
Durant le haut Moyen-Âge, les récits hagiographiques rapportent que les îles Anglo-Normandes, appelées îles LenurSource du nom Lenur dans la table de Peutinger ., deviennent un lieu de passage et d'établissement pour les clercs. Saint Marcoul de Bayeux est réputé pour être le premier saint à avoir introduit le christianisme sur l'archipel, et son disciple, saint Hélier de Tongres, s'établit en ermite sur Jersey. Par la suite, saint Samson s'attarde à Guernesey avant de gagner le pays de Dol. La seconde Vie de saint Samson, rédigée au milieu du nous apprend que le roi Childebert donna les îles de Guernesey, Jersey, Sercq et Brecqhou à l’évêché de DolBernard Merdrignac, « L’insularité des Miracles de saint Magloire », in Les religieux et les mers (Actes du colloque de Lille-Baie de Somme, 21-23 sept. 2001), publié dans Histoire médiévale et archéologie, vol. 16, 2004, p. 77-93 (p. 79)., ce qui veut dire qu'elles dépendaient auparavant de celui de Coutances. Le cousin et successeur de Samson, saint Magloire, fonde un monastère sur Sercq. À Herm, saint Tugdual aurait bâti une chapelle. Le chef breton Judual, accompagné de saint Samson, rassemble des partisans. sur les îles avant de regagner la Bretagne. Deux siècles plus tard, saint Gerbold y est envoyé en mission par l'empereur Charlemagne pour négocier une paix avec le chef breton Anowarith..
Les données archéologiques sont moins nombreuses. À Jersey, le site de l'Île Agois, par sa position géographique et son bâti, a été rattaché aux établissements érémitiques de Bretagne et de Grande-Bretagne, notamment à celui de Skellig Michael en Irlande. Sur Guernesey, l'établissement de Grandes Rocques semble très similaire aux sites bretons, comme celui de Pen-er-Malo en Guidel. Les restes de poteries qui y ont été mises au jour sont toutefois d'origine normande. Sur d'autres sites (Guernesey, Les Écréhou, Aurigny), les rares tessons de poteries découverts sont liés à la Bretagne, aux Cornouailles et à la France mérovingienne.
Entre le milieu du et le début du , les îles et îlots à l'ouest du Cotentin changent de noms. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Louis Guinet défend la théorie d'une origine anglo-frisonne de certains de ces noms d'îles, réinterprétés plus tard par les Scandinaves, ces langues étant très prochesLouis Guinet, « De l'étymologie des îles anglo-normandes en -ey : Guernesey, Jersey, Chausey » [article] in Annales de Normandie, 1964, 14-4, p. 405-410 .. Paul Quentel propose que les nouveaux étymons des îles sont basés sur l'ancien scandinave. François de Beaurepaire avance une explication par le germanique commun. Les recherches modernes s'orientent nettement vers l'hypothèse scandinave qui s'inscrit dans un cadre historique et toponymique cohérent, correspondant à l'expansion des Vikings en Manche.
Durant l'époque carolingienne, les îles sont toutes mentionnées sous leurs noms prélatins (Andium, Caesarea, Sarnia, Riduna...). Les Vikings s'installent peu à peu dans les îles dont ils changent les noms (le nom de la plupart d'entre elles se termine par -ey, l'ancien norrois ey signifie « île »). Ils renomment également les îlots, les éléments du paysage côtier, ainsi que les établissements ruraux, etc. (par exemple : les noms d'îlots en -hou, Quétivel, La Hougue Bie, Jerbourg, Turgis, etc.). L'archéologie a mis au jour des maisons longues de type scandinave : l'une à Cobo (Guernesey, 1967) et l'autre à Saint-Hélier (Jersey, 1976)Jean Renaud, La Normandie des Vikings, OREP éditions, 2006, p. 38 ; ces maisons sont plutôt celtiques car similaires à celles rencontrées en Cornouaille britannique à la même époque, cependant l’archéologie a mis au jour une pièce de jeu peut-être d’origine viking dans celle de Guernesey Heather Sebire, The Archaeology and Early History of the Channel Islands, Brimscombe Port, Tempus, 2005, p. 135..