Juan Francisco de Cárdenas y Rodríguez de Rivas (Séville, 1881 – Madrid, 1966) était un diplomate espagnol.

Après le coup d’État militaire de juillet 1936, et alors qu’il exerçait comme ambassadeur à Paris, Cárdenas prit fait et cause pour le camp insurgé et fut nommé la même année chargé d'affaires pour le compte du gouvernement franquiste à New-York, où il eut à tâche tout au long de la Guerre civile de défendre, au moyen de diverses publications s’adressant au public américain et avec le soutien de la puissante presse catholique locale, les points de vue et les intérêts de l’Espagne nationale (notamment en plaidant pour la neutralité américaine et en donnant un large écho aux persécutions religieuses dans la zone républicaine), afin de contrecarrer ainsi le prosélytisme de l’ambassade d’Espagne républicaine légale (avec à sa tête Fernando de los Ríos), que la presse du pays et l’opinion publique soutenaient majoritairement. Pendant la guerre mondiale, Cárdenas, habile diplomate, désormais ambassadeur à titre officiel, s’efforça, dans les premières années de la guerre, d’apaiser les relations entre l’Espagne de Franco, alors dans sa phase fasciste, et les États-Unis (afin d’assurer les indispensables exportations américaines vers l’Espagne), puis, à la fin du conflit, mit opportunément en relief les facilités accordées par l’Espagne aux Alliés victorieux, et faisait passer l’Espagne pour un héraut du monde libre dans la guerre froide qui s’amorçait.

Biographie

Seconde République et coup d’État de juillet 1936

Sous la Seconde République, Juan Francisco de Cárdenas officia comme ambassadeur d’Espagne à Washington de 1932 à 1934, puis comme ambassadeur auprès de la République française de 1934 à 1936. Aristocrate, d’idées monarchistes, il se rallia aussitôt aux militaires rebelles après le coup d’État nationaliste de juillet 1936, amorce de la subséquente Guerre civile. Tout en préservant dans un premier une apparence de loyauté envers l’ordre républicain, il s’appliqua à saboter la demande d’armements adressée par l’Espagne légale au chef du gouvernement français Léon Blum, en entravant les procédures de ladite demande, laquelle finit néanmoins par être présentée formellement le . Le président du Conseil José Giral y dépêcha ensuite Fernando de los Ríos, qui se trouvait alors à Genève, pour soutenir la requête de fourniture d’armes et faire face à la succession de démissions survenues dans l’ambassade. Cárdenas lui-même avait présenté sa démission le .

Représentant du camp nationaliste aux États-Unis

Pendant la Guerre civile (1936-1939) Cárdenas fut désigné pour remplir, au titre de « représentant du gouvernement national », les fonctions de chargé d’affaires diplomatique officieux du camp nationaliste aux États-Unis, avec siège à l’hôtel Ritz Carlton de New York, où il arriva fin . Pour combattre les thèses républicaines qui s’étaient répandues dans ce pays, le nouvel État franquiste allait mettre à profit les centrales de propagande que la Phalange avait créées dans différents États du continent. Cependant, un autre objectif allait bientôt se faire jour, à savoir celui d’engager l’Espagne, tant du point de vue politique que culturel, sur la voie de l’Ordre nouveau hitlérien. Le principal organe de propagande dont disposait l’Espagne en 1939 à l’étranger était le parti unique FET y de las JONS..

L’un des obstacles à l’action de la diplomatie franquiste sur le continent américain était la politique de bon voisinage promue par le président Roosevelt, politique qui tendait à approfondir la coopération des États-Unis avec ses voisins du sud moyennant la réciprocité commerciale et le libéralisme économique, et dont un des aspects impliquait de contrecarrer les avancées du fascisme dans les Amériques par le jugulation de ses activités et organisations. Aussi une opération de portée continentale fut-elle lancée dans le but de faire interdire toute idéologie suspecte d’attenter aux principes démocratiques. FET y de las JONS fit les frais de ces directives, d’autant plus que le département d’État le qualifiait de diffuseur de la propagande subversive de l’Axe dans les Amériques.. Parallèlement prévalait la volonté de la diplomatie américaine de ne pas intervenir dans les affaires européennes et donc dans la Guerre civile espagnole (rejoignant en cela la ligne de conduite adoptée par la Grande-Bretagne et la France), au diapason de l’opinion isolationniste américaine et aussi par suite de la dépendance de Roosevelt au vote catholique. Cette situation déterminait une toile de fond générale peu propice à la propagande du camp rebelle.

Les artisans de ladite propagande qu’étaient Juan Francisco de Cárdenas, la colonie d’émigrés espagnols (regroupés dans la Casa de España) et la Phalange (par le biais de son Département extérieur) eurent à batailler jour après jour avec les puissants groupes républicains espagnols établis aux États-Unis, dont la figure de proue était le professeur socialiste et ambassadeur Fernando de los Ríos, et qui jouissaient de l’appui du Parti communiste américain (le CPUSA), de groupes d’intellectuels libéraux influents, avec leurs respectifs organes de presse, et du Medical Bureau and North American Committee to Aid Spanish Democracy (MB & NACASD), principale organisation de propagande pro-républicaine aux États-Unis. La Casa de España, fondée en à l’initiative de Cárdenas et d’une partie du comité directeur de la Chambre de commerce espagnole, était alors la cheville ouvrière des partisans de Franco à New York et s’appliquait à recueillir des appuis et à défendre les intérêts des insurgés, mais allait aussi devenir le théâtre de fréquentes et vives altercations entre Cárdenas, chef de file des franquistes monarchistes, et les représentants de la communauté phalangiste de la ville. Les membres de Casa de España se targuaient de connaître les véritables obstacles que la propagande franquiste aurait à surmonter pour réussir et qui étaient, d’après eux, au nombre de cinq aux États-Unis, « le pire pays au monde pour la Cause nationale de l’Espagne », à savoir : le gouvernement de Roosevelt (« un démagogue de type Azaña ») ; les juifs (« ils ne laissent passer aucun moment pour mener campagne contre nous ») ; les communistes (« ils font croire à ce pays qu’il s’agit en réalité d’une lutte entre le gouvernement défendant la démocratie, contre un fascisme tyrannique ») ; l’indécision des groupes conservateurs ; et la haine des « anti-catholiques » (« en ce compris toutes les nuances de protestants »). La Casa de España produisait des rapports en ce sens, truffés de clichés et de préjugés.

Entre-temps, les diplomates Alexander Weddell et Carlton J. H. Hayes (traduction espagnole sous le titre Misión de guerra en España chez Ediciones y Publicaciones Españolas (Espesa), Madrid 1946). soulignaient la tendance résolument germanophile des médias espagnols et rappelaient la signature d’accords de propagande entre la Phalange et l’Allemagne nazie, dont notamment le traité Schmidt-Tovar. Le régime franquiste étant considéré par d’amples groupes de pouvoir aux États-Unis comme un simple État satellite de l’Allemagne hitlérienne et de l’Italie fasciste, les activités de FET y de las JONS finirent par être proscrites aux États-Unis. Ce n’est que quand apparurent les premières frictions entre les États-Unis (capitalistes) et l’URSS (communiste) que la propagande franquiste, en présentant l’Espagne de Franco comme héraut de la lutte contre Staline et ses ambitions expansionnistes, put relever la tête.

Le principal instrument sur lequel le camp franquiste allait désormais se reposer pour diffuser ses idées et arguments aux États-Unis était la Sous-délégation de presse et de propagande (« Subdelegación de Prensa y Propaganda »), qui, pour se doter d’une façade américaine, changea de nom en pour adopter celui de Peninsular News Service. Présidé par le journaliste Russell Palmer, encore que dirigée en réalité par Cárdenas et Echegaray, Peninsular News Service se voyait confier pendant la Guerre civile l’édition de deux importantes publications, d’une part le bimensuel Spain, dont le premier numéro parut en et parmi les éditeurs et rédacteurs en chef de laquelle figurait une palette de journalistes américains connus (enrôlés afin d’éviter des problèmes de légalité, mais restant sous la tutelle d’Echegaray), et d’autre part Cara al Sol, organe du camp rebelle s’adressant à la communauté espagnole, qui ne cherchait à aucun moment à dissimuler dans ses colonnes l’idéologie qui l’animait. Il y a lieu de mentionner enfin le rôle joué par la revue España Nueva, porte-voix également des Espagnols partisans de Franco aux États-Unis, dont Cárdenas s’enorgueillissait d’avoir obtenu à partir de le changement de ligne éditoriale pour une ligne plus favorable à Franco, en s’en donnant les gants.

À son arrivée aux États-Unis, Cárdenas reçut le soutien inconditionnel de la hiérarchie catholique américaine, au sein de laquelle la National Catholic Welfare Council (NCWC) veillait à entretenir dans la population catholique du pays une image idoine de ce qui se passait en Espagne pendant la Guerre civile. On recensait alors aux États-Unis, outre plusieurs stations de radio, près de d’affinité catholique, qui entre 1936 et 1939 s’évertuèrent, dans leur quasi-totalité, à exalter les idéaux des « croisés » espagnols en lutte contre les « antéchrists » républicains et communistes. Cette importante presse catholique apparaît donc, à quelques rares exceptions près, entièrement favorable à Franco.

Cette collaboration des plus étroites entre la représentation de l’Espagne franquiste et la hiérarchie catholique américaine détermina qu’en 1938 celle-ci s’employa à réfuter certains documents émis par l’ambassade républicaine à Washington dans lesquels il était notamment assuré que la liberté religieuse était respectée dans la zone républicaine. De même, à la requête de Cárdenas, un fort nombre de signatures furent réunies pour faire pièce au message de sympathie que du Sénat et de la Chambre des représentants avaient adressé, à l’initiative de Fernando de los Ríos, au gouvernement républicain de Valence et par lequel ils acclamaient ses dernières mesures en matière religieuse. Une autre modalité d’action en faveur de la cause franquiste consistait, pour quelques membres éminents du catholicisme américain, à se rendre sur place en Espagne et de publier ensuite le compte rendu de leur séjour dans des médias importants, tels que le New York Times ; l’un de ces visiteurs, l’évêque d’Érié, John Mark Gannon, se fit un devoir à son retour de mettre en évidence « les cruautés commises par les rouges qui ont assassiné onze mille religieux » ou de relever que « la cruauté et les carnages communistes ont consigné au tombeau de martyr plus de des prêtres et séminaristes espagnols ».. Ce fut une première réussite de Cárdenas et d’Echegaray que d’avoir su manœuvrer à leur propre bénéfice la puissante machine d’information catholique américaine, ce qui allait jouer un rôle déterminant dans le maintien de l’embargo moral des États-Unis contre la République.