L'éliminativisme (ou matérialisme éliminativiste, ou encore matérialisme éliminatif)On parle également en français d'éliminationnisme ou de matérialisme éliminationniste. est, en philosophie de l'esprit, la théorie selon laquelle certains concepts mentaux — voire l’ensemble d’entre eux — doivent être « éliminés » du champ de la recherche. L'éliminativisme soutient que la compréhension du mental ou de la conscience par le sens commun (ou dans une théorie psychologique du sens-commun) relève d'une conception erronée sur laquelle ne peut reposer aucune recherche scientifique féconde. Il n'existerait en effet aucune base physique aux divers concepts psychologiques que nous utilisons quotidiennement, tels que « croyance », « désir », « conscience ». Si nous sommes généralement persuadés que les états qu'ils décrivent existent, c'est parce que nous avons développé une conception fausse de la nature du mental.

Bien que l'on attribue parfois à l'éliminativisme l'idée que la conscience n'est qu'un épiphénomène de certaines fonctions du cerveau dont la description ne peut en ce sens intégrer le champ de la science, l'approche éliminativiste de la conscience implique en réalité qu'il n'existe rien de tel que ce que l'on entend habituellement par ce terme, et que son concept sera éliminé au fur et à mesure des progrès en neurosciences. Une telle élimination ne sera toutefois pas nécessairement accompagnée de celle des autres concepts psychologiques, et certains parmi les éliminativistes qui nient l'existence de la conscience admettent cependant le caractère irremplaçable de la psychologie du sens commun.

Les thèses ontologiques de l'éliminativisme entrainent des conséquences jugées souvent extrêmes non seulement dans la manière d'envisager la recherche dans les sciences cognitives, mais aussi dans la façon de concevoir la nature de l'action et des normes humaines, obligeant à une révision de l'ensemble de nos conceptions ou intuitions moralesLa question des conséquences morales de l'éliminativisme reste néanmoins débattue.. Jerry Fodor affirme en ce sens que si la psychologie ordinaire basée sur les concepts mentaux devait réellement disparaître au profit des seules sciences du cerveau et du comportement, comme le prévoit la forme classique de l'éliminativisme, « cela représenterait sans conteste la plus grande catastrophe intellectuelle de l'histoire de notre espèce »Fodor 1987, p. xii, traduit dans Ray Brassier, Le néant déchaîné – Lumières et extinctions, Paris, Presses Universitaires de France, 2017, p. (?)..

L'éliminativisme a été fortement critiqué à partir des années 1980, présenté souvent comme une reductio ad absurdum du béhaviorisme, du physicalisme et des divers courants fonctionnalistes par leurs adversaires. Karl Popper le qualifie ironiquement de « matérialisme en promesse », comparable à « la thèse qui nous fait croire que nous abolirons un jour les chats et les éléphants en cessant de parler d'eux »Karl Popper (trad. Daniel Pimbé), Le soi et son cerveau – Plaidoyer pour l'interactionnisme [« The Self and Its Brain »], Paris, Éditions Rue d'Ulm/Presses de l'École normale supérieure, 2018 ( éd. 1977), p. 157.. L'éliminativisme est souvent abordé à des fins didactiques, notamment lorsqu'il s'agit de baliser les différentes positions matérialistes, et bien que l'attention qui lui est portée soit grandissante, il a encore peu d'adhérents. Il constitue néanmoins une réponse au problème corps-esprit, l'une des deux plus radicales, avec le panpsychisme, de la philosophie de l'espritRoger Pouivet, « Éliminativisme », in M. Blay (dir.), Grand Dictionnaire de la Philosophie, Paris, Larousse, 2003, p. 326-327.Pierre Jacob, « Le problème du rapport du corps et de l'esprit aujourd'hui – Essai sur les forces et les faiblesses du fonctionnalisme aujourd'hui », in D. Andler (dir.), Introduction aux sciences cognitives, Paris, Gallimard, 2004 ( éd. 1992), p. 427-432 (chap. V : « Le matérialisme éliminatif »)..

Origines

On trouve les premiers développements de l'éliminativisme dans les écrits de W. V. O. Quine (1908-2000) ( éd. 1960)., Paul Feyerabend., et Richard Rorty., dès le début des années 1960Michael Esfeld, La philosophie de l'esprit – Une introduction aux débats contemporains, Paris, Armand Colin, 2012, p. 89-93 (« Le matérialisme éliminatif »)... Le qualificatif d'« éliminativiste » n'est alors pas encore utilisé et l'expression « matérialisme éliminativiste » (eliminative materialism en anglais) est employée pour la première fois par James Cornman en 1968 lorsqu'il décrit une forme de physicalisme soutenue par Richard Rorty. Le Wittgenstein de la seconde période (années 1930) influence considérablement ces premiers développements, en particulier par la remise en cause qu'il fait de l'existence des « expériences privées », traitées par lui comme des fictions grammaticales.

À partir des années 1980, l'éliminativisme est représenté principalement par Patricia et Paul Churchland, qui contestent l'existence de bon nombre de phénomènes mentaux, dont les états intentionnels (croyances, désirs, pensées) et les qualia, ainsi que par Daniel Dennett, précurseur du courant illusionniste. Selon Pierre Jacob, leur matérialisme radical trouve son origine au début du dans l'idée défendue par Bertrand Russell et Arthur Eddington qu'il existerait un conflit dans le champ de la connaissance entre science et sens commun. Pour Dennett et les Churchland, en effet, la neurobiologie est à la psychologie du sens commun ce que, pour Russell et Eddington, la physique scientifique est à la compréhension naïve de notre environnement matériel : une réfutation (au moins partielle). Eddington, en particulier, justifie cette opposition en distinguant deux types de concepts incompatibles entre eux : le concept ordinaire d'après lequel ma table en chêne massif, par exemple, est un objet plein, et le concept scientifique d'après lequel la même table est faite de particules dynamiques séparées par un vide bien plus grand. Ces deux concepts ne peuvent être conjointement vrais du même objet ; il faut donc choisir. La physique scientifique ayant fait ses preuves contre la physique intuitive, Eddington choisit de renoncer au concept ordinaire au profit du concept scientifique, adoptant ainsi une attitude éliminativiste concernant les objets physiques.

Dans Empirisme et philosophie de l'esprit, long article publié pour la première fois en 1956, Wilfrid Sellars envisage déjà de considérer les états mentaux comme des concepts relevant d'une théorie susceptible d'être réfutée. Il y présente le « mythe de Jones », récit philosophique visant à montrer que l'on peut proposer une théorie non béhavioriste des « événements mentaux » sans recourir à l'introspection ou à la notion d'expérience vécue, en les interprétant simplement comme des « épisodes intérieurs » dont le rôle est uniquement fonctionnelMathias Girel, « Wilfrid Sellars, philosophe synoptique », in S. Laugier & S. Plaud (dir.), Lectures de philosophie analytique, Paris, Ellipses, 2011, p. 523-545.. Il imagine à cette fin une communauté humaine originelle ne disposant pas des idiomes de la psychologie du sens commun et où le comportement est prédit sur une base purement comportementale.. En s'appuyant sur ce que l'on sait des théories béhavioristes, Sellars soutient que les membres de cette communauté ne réussiront vraisemblablement pas à se comprendre mutuellement ni à prédire le comportement de leur prochain. Il imagine ensuite un théoricien de génie découvrant que l'on peut augmenter la valeur des prédictions comportementales en postulant l'existence en chaque agent de processus internes discursifs (le « discours intérieur ») qui expliquent son comportement, et qui sont comparables à ce que nous entendons généralement par « processus mentaux ». Bien que cet ouvrage justifie l'intérêt pratique et théorique des concepts mentaux, il constitue une référence historique pour l'éliminativisme classique, car il est le premier à souligner le caractère théorique et hypothétique de notre psychologie naïve et des notions sur lesquelles elle s'appuie, comme la notion de « pensée ».

En 1956 encore, le psychologue Ullin Place annonce dans un court article resté célèbre, « Is Consciousness a Brain Process ? » (« La conscience est-elle un processus cérébral ? ») Ullin T. Place, « Is Consciousness a Brain Process? », British Journal of Psychology, vol. 47, 1956, . Article en ligne., la critique faite par l'éliminativisme de l'« introspectionnisme », autrement dit, du « préjugé » selon lequel l'introspection constitue un mode de connaissance direct et par là infaillible de nos propres états mentaux. Il dénonce l'« illusion phénoménologique » (phenomenological fallacy) par laquelle nous sommes amenés à considérer que quand un sujet décrit ses expériences au moyen de l'introspection, il décrit vraiment les propriétés des expériences qui l'affectent. Pour Place, nous croyons à tort connaître directement les propriétés réelles de nos sensations à travers leurs caractéristiques « phénoménales », à partir desquelles les objets et les propriétés physiques de notre environnement sont effectivement inférés, alors que c'est au contraire à partir de la connaissance de notre environnement physique que nous pouvons connaître la nature véritable de nos sensations. Les prétendues propriétés phénoménales des sensations ne peuvent dès lors être conservées dans une psychologie scientifique visant la compréhension de la nature de l'esprit, et les expressions qui y renvoient doivent être remplacées par des descriptions physiques.

Élimination et réduction

Au moment même où commence à se former la théorie éliminativiste, au début des années 1960, la question du rapport entre ce courant radical du matérialisme et le réductionnisme s'est posée. A l'instar de l'éliminativisme, le réductionnisme est une position qui se veut conforme au principe du rasoir d'Ockham. La démarche de réduction doit en effet toujours aller dans le sens d'une diminution du nombre d'entités postulées pour constituer une ontologie minimale. Les aspects de la réalité qui ne peuvent être remplacés terme à terme par des entités plus fondamentales sont alors exclus de cette ontologie. En outre, l'entreprise de réduction est comparable à l'opération d'élimination dans le sens où elle ne conserve pas les descriptions qui correspondent aux concepts réduits. Un concept ne peut en effet être dit « réduit » si le phénomène qu'il décrit n'est pas entièrement redécrit ou redéfini dans le vocabulaire spécifique d'une théorie réductrice. Or, un concept ainsi redéfini est en un sens éliminé. Comme le remarque Patricia Churchland, l'un des principaux représentants de l'éliminativisme, la redéfinition des concepts mentaux en termes d'états et de processus neurophysiologiques relève non seulement d'une démarche réductionniste, mais est également un des principes de l'éliminativisme : il s'agit dans les deux approches de « remplacer » des concepts naïfs de niveau supérieur, ceux de la psychologie ordinaire (mémoire, attention, raisonnement, etc.), par des catégories plus fines définies notamment à partir du vocabulaire des neurosciences.

On peut ainsi se demander avec W. V. O. Quine, dans son ouvrage Le mot et la chose, si les aspects de la réalité qui sont correctement réduits ne sont pas eux-mêmes exclus de l'ontologie réductionniste, comme sont exclus de l'ontologie éliminativiste les aspects de la réalité qui sont simplement éliminés. Deux exemples sont invoqués par lui pour illustrer ce problème : la « théorie de la matière » et le « problème de l'âme et du corps ». Pour ce qui est de la théorie de la matière, Quine se demande si la microphysique constitue une explication de notre image familière des objets matériels ou si elle la discrédite comme on discrédite une croyance fausse ou une illusion :

Quine 1977 ( éd. 1960), p. 364.