Christopher Marlowe (baptisé le à Canterbury – mort le à Deptford) est un dramaturge, poète et traducteur anglais de l'ère élisabéthaine.

Tragédien élisabéthain contemporain de Shakespeare (qui est né en avril de la même année), il est connu pour sa maîtrise du pentamètre iambique, pour ses protagonistes emblématiques, ainsi que pour sa mort violente, prématurée et entourée de mystère. Il passe pour l'un des précurseurs de la tragédie moderne, pour le créateur du vers blanc, et pour le père fondateur du drame élisabéthain.

Biographie Jeunesse Exact contemporain de William Shakespeare, Christopher Marlowe est le fils de John Marlowe, un cordonnier franc-bourgeois de Canterbury, et de sa femme Catherine Arthur. Cet artisan n'est pas riche ; son métier lui procure pourtant suffisamment de ressources pour élever correctement sa famille, qui est nombreuse. À sa mort, il lègue à sa femme, entre autres, quelques bagues en or, des couverts en argent et une centaine de shillings, et chacune des trois filles reçoit un trousseau. Peu de temps avant son quinzième anniversaire, date limite d'admission, Christopher entre comme boursier à la King's School, école secondaire où on apprend à parler et écrire le latin. Nul ne sait pourquoi il y entre si tard, puisque l'admission peut se faire dès l'âge de neuf ans. Il y est inscrit les trois derniers trimestres de l'année scolaire 1578/79, et il y reste aussi sans doute l'année suivante.

Deux ans plus tard, en 1581, il entre au Corpus Christi College de l'université de Cambridge grâce à l'une des trois bourses créées par l'archevêque Matthew Parker. L'obtention de cette bourse contredit l'impression défavorable laissée par son entrée tardive à la King's School, et si son montant ne lui permet pas le train de vie des fils de famille qui vivent aux frais de leurs parents, elle lui évite l'existence misérable des sizars, qui doivent se faire domestiques pour subsister. Il reçoit 1 shilling par semaine de présence réelle à l'université, et les comptes de l'université permettent ainsi de connaître son assiduité, qui n'était pas fameuse (présence de 15 à 19 semaines par an), mais qui correspond à celle des autres boursiers.

Nul ne sait où il passe ses périodes d'absence de l'université ; les chercheurs en sont réduits aux conjectures pour imaginer comment il subvient alors à ses besoins. Certains pensent qu'il se met au service du gouvernement de la reine ou de quelque grand personnage. Il obtient le diplôme de Bachelor of Arts à Pâques 1584, sur 231, et son diplôme final de Master of Arts le 31 mars 1587 avec un rang meilleur, pour lequel intervient le Conseil privé de la reine.

Suspicions d'espionnage

En 1587, l'université dont il suit les cours — le Corpus Christi College de Cambridge — hésite à lui accorder son diplôme de Master of Arts à cause d'une rumeur selon laquelle il se serait converti au catholicisme romain, et aurait essayé de s'inscrire au lycée anglais de Reims, pour y suivre des études de théologie en vue de devenir prêtre. Il faut que le Conseil privé de la reine intervienne en sa faveur, pour que ce diplôme lui soit finalement remis en même temps qu'aux autres étudiants, lors de la cérémonie solennelle d'investiture du Commencement Day de juillet 1587. Le Conseil privé est alors la plus haute institution du royaume, sorte de ministère responsable, non devant le Parlement, mais seulement devant la reine. Cette intervention se traduit par une note du Conseil privé, écrite par les « Seigneuries » le composant, adressée à la direction de l'université et datée du 29 juin 1587, que a retrouvée dans les archives du Public Records Office — Acts of Privy CouncilTranscript complet : Peter Farey's Marlowe page. Cette note dit ceci : Attendu qu'on a rapporté que Christopher Morley s'était résolu à traverser les mers pour se rendre à Reims et y demeurer, Leurs Seigneuries ont jugé bon de certifier qu'il n'avait jamais eu une telle intention, et qu'il avait toujours agi par ordre et discrètement, rendant ainsi bon service à sa Majesté, et méritant d'être récompensé pour sa conduite loyale. Leurs Seigneuries demandent que cette rumeur soit dissipée par tous les moyens possibles, et qu'il soit confirmé dans le grade qu'il doit recevoir au prochain Commencement Day. En effet, il n'est point du plaisir de sa Majesté que quiconque employé, tel qu'il l'a été, dans des domaines touchant les intérêts du pays, soit calomnié par ceux qui ne connaissent rien du type d'affaires qu'il a traitées.

Ce document a provoqué d'autant plus de spéculations, qu'on ignore toujours ce qu'il a réellement fait et où il s'est rendu. Fernand Danchin évoque soit l'accompagnement comme secrétaire d'un haut personnage, soit le port d'un message important, soit son appartenance au réseau d'espionnage de Sir Francis Walsingham, « maître-espion » d'Élisabeth , ou du Conseil privé, favorable à la paix et antagoniste des plans de Walsingham. Vu le jeune âge de Marlowe à cette époque, Danchin privilégie dans ses hypothèses plutôt un rôle mineur, tout en reconnaissant son ignorance. De même, il propose comme hypothèse de lieu un voyage en France, d'où Marlowe aurait recueilli de la documentation sur la Saint-Barthélemy, qui lui aurait permis d'écrire ensuite son Massacre à Paris (1593), ou bien en Espagne, comme laisseraient supposer les bribes d'espagnol de son Juif de Malte (1589). Le fait concret et important, qui demeure inexpliqué, est qu'un fils de cordonnier de Canterbury a trouvé moyen, à 23 ans, d'intéresser à son sort la plus haute institution du royaume.

L'écrivain Charles Nicholl avance l'hypothèse selon laquelle Marlowe aurait été recruté alors qu'il était à Cambridge. Les registres de l'époque indiquent effectivement que Marlowe avait à son actif plusieurs séries d'absences de l'université durant des périodes étonnamment longues — davantage que ce que le règlement de l'université permettait — à partir de l'année académique 1584-1585. Les registres du restaurant scolaire de l'école indiquent qu'il commençait à dépenser des sommes considérables en nourriture et en boisson — plus que les dispositions financières de sa bourse n'autorisaient.

Charles Nicholl, entre autres, émet l'hypothèse selon laquelle Marlowe aurait en fait été le véritable Morley, tuteur d'Arbella Stuart en 1589. Si tel était effectivement le cas, cet élément tendrait à prouver qu'il était effectivement un espion, puisque Arbella, nièce de Marie reine d'Écosse, cousine de Jacques VI d'Écosse, plus tard Jacques d'Angleterre, était à l'époque un candidat prééminent à la succession au trône d'Élisabeth Charles Nicholl, The Reckoning: The Murder of Christopher Marlowe, 1992, .

Carrière de dramaturge Son Master of Arts en poche, il se rend à Londres, où il intègre la troupe de l'Amiral, pour laquelle il écrit la plupart de ses pièces. Il bénéficie de la protection et de l'amitié de Thomas Walsingham, fils ou cousin de Francis Walsingham, et de sir Walter Raleigh, et il fréquente avec panache le milieu brillant des poètes élisabéthains de Londres. Il est accusé, non sans raison, de tenir des propos athées ; il n'est pas condamné pour professer l'athéisme, quoique sa comparution devant le Conseil privé en mai 1593 soit peut-être en rapport avec cette accusation.

Arrestations

À côté de sa carrière de dramaturge, Marlowe mène une existence mystérieuse, turbulente et parfois violente. Le 18 septembre 1589, il s'engage dans une rixe avec un certain Bradley dans Hog Lane, à l'extérieur de la Cité. Thomas Watson, un autre poète protégé aussi par Thomas Walsingham comme Marlowe, arrive à ce moment, et, en tentant de s'interposer entre les deux adversaires, Watson tue Bradley d'un coup d'épée. Les deux hommes sont arrêtés et incarcérés à la prison de Clerkenwell. Marlowe est libéré le octobre contre une caution de 40 livres, somme très importante à l'époque, payée par Richard Kytchine et Humphrey Rowland. Marlowe est acquitté le 3 décembre, Watson, quant à lui, obtient le pardon, étant considéré en état de légitime défense. Cet épisode montre le caractère emporté de Marlowe et semble une répétition de la scène de sa mort.

En 1592, Marlowe est arrêté dans la ville flamande de Vlissienge (Flessingue) pour . Il est condamné à une amende, aucune peine d'emprisonnement n'est retenue. Cette arrestation tend à nouveau à conforter la théorie de son rôle d'espion : en cherchant à offrir cette fausse monnaie à la cause catholique, il est probable qu'il tentait d'infiltrer les proches du comploteur catholique William Stanley.

Vie privée

Pour Anthony Burgess (qui lui a consacré une thèseMA thesis on Marlowe's Dr Faustus to the last novel published in his lifetime (1970)) et d'autre critiquesCharles Nicholl ou Calvin Hoffman par exemple., il ne saurait y avoir de doute quant à l'homosexualité (mot inexistant à l'époque) de Marlowe : le dramaturge a vécu avec plusieurs hommes (Thomas Bradley, Richard Baines, Thomas Kyd et Thomas Walsingham), ne s'est jamais marié et aurait affirmé que Cf. la note du rapporteur Richard Baines aux autorités de mai 1593 qui porte 18 accusations contre Marlowe.. Si la chose avait effectivement été avérée, Marlowe eût pu tomber sous le coup de la loi de 1533 sur la Bougrerie.

Mort

Le , la police perquisitionne au domicile de Thomas Kyd, un dramaturge, auteur notamment de La Tragédie espagnole, et y découvre le fragment d'un essai contre la Trinité, ce qui rend celui-ci coupable d'hérésie, considérée alors comme un crime. Kyd est soumis à la question sous la forme du supplice du chevalet, et il finit par avouer que ces papiers appartiennent à Marlowe, et qu'ils se sont mêlés par erreur aux siens à l'époque où ils partageaient la même chambre. Il charge Marlowe, disant qu'il est irréligieux, athée, violent, cruel, qu'il aime à proférer des blasphèmes sur Marie, sur le Christ et saint Jean. Le Conseil privé lance contre Marlowe un mandat d'amener le 18 mai, et le 20 mai Marlowe se présente au Conseil. Après l'avoir entendu, le Conseil ne juge pas utile de l'emprisonner ; il lui demande simplement de se tenir à sa disposition tous les jours. Nul ne sait si ce sont les déclarations de Marlowe qui ont paru satisfaisantes au Conseil, ou si ce sont les anciens services rendus qui le font bénéficier d'un régime bien plus doux que celui subi par Kyd.

Dix jours plus tard, le , Marlowe n'a pas suivi les recommandations du Conseil privé de se tenir à sa disposition, puisqu'il se trouve à Deptford, petite agglomération située alors en dehors de Londres, accompagné de trois autres personnes : Ingram Frizer, Nicholas Skeres et Robert Poley. Les historiens proposent plusieurs hypothèses expliquant son départ de Londres. Soit Marlowe est sur le point de s'enfuir, par exemple pour l'Écosse — Deptford est un port — pour échapper à l'enquête du Conseil privé. Soit il agit dans le cadre d'une nouvelle mission d'espionnage ordonnée par le Conseil, au moins une des trois personnes, Robert Poley, étant un espion avéré. Soit enfin, il s'agit d'une mise en scène pour éliminer Marlowe, qui pourrait compromettre de hauts personnages s'il était soumis à la question comme Kyd.