Gorgias (en grec ancien / ) de Léontinoi (variantes : Léontini ou Léontium) est un philosophe présocratique, né à Léontinoi en Sicile (vers 480 av. J.-C.). Contemporain de Socrate, il apparaît dans plusieurs dialogues de Platon.
Sophiste, il enseignait l’art de persuader, 453 a.. Lucien de Samosate entre autres auteurs, dit qu’il vécut 108 ans.. Platon, dont les écrits forment le noyau autour duquel la philosophie et son histoire se sont cristallisées, a jeté un tel discrédit sur la pensée de Gorgias, 267 a-b : ., le raillant dans son Banquet - jeu de mots entre les prénoms de Gorgias et la Gorgone Méduse., que le mot sophiste est péjoratif, tandis qu’un sophisme désigne un raisonnement dont la logique est fallacieuse.
Selon Athénée, Gorgias, après avoir lu le dialogue platonicien qui porte son nom, aurait dit : , XI, 505, D.. Il serait juste de revenir aux sources afin de découvrir l'importance de cette pensée, non seulement dans l'histoire de la philosophie en Occident mais aussi pour la pensée contemporaine. Athénée, au Livre VI de son Banquet des Deipnosophistes cite une anecdote sur Gorgias, d’après le philosophe péripatéticien Démétrios de Byzance : Quand on a demandé à Gorgias la raison de sa longévité, lui qui était centenaire, il a répondu : .
Biographie On situePlutarque, Vies des dix orateurs : « Antiphon de Rhamnonte est né pendant les guerres médiques. Il était contemporain du sophiste Gorgias, quoiqu'un peu plus jeune que lui » - La référence à Antiphon permet de dater la naissance de Gorgias un peu avant 480. la naissance de Gorgias un peu avant la olympiade, c'est-à-dire vers 480 av.J.-C. Son père, Charmantide de Léontinoi, était orateurSuidas, Lexique : « Gorgias, de Léontinoi, fils de Charmantide, orateur, disciple d'Empédocle, maître de Polos d’Agrigente, de Périclès, d’Isocrate et d’Alcidamas d'Élée, qui lui succéda dans son école. Il était frère du médecin Hérodicos. ». Il avait une sœur, dont on sait seulement qu'elle était la femme d'un nommé Déicrate, et un frère médecin, Hérodicos - qu'il ne faut pas confondre avec Hérodicos de Selymbrie.
Philosophie Disciple de TisiasBernard Quilliet, La tradition humaniste, Fayard, p. 62., ainsi que d'Empédocle d'Agrigente, avec qui il apprit la rhétorique, il tient également de ce dernier maître sa conception de la connaissance : les corps émettent des particules. Or, les appareils sensitifs sont munis de pores. La sensation ne se produit que lorsque les pores des organes sensoriels sont d'un calibre conforme à celui des particules qui les rencontrent : trop larges ils les laissent filtrer, trop étroits ils les retiennentMénon de Platon, 76 d.. Cette théorie d'Empédocle est, d'après Théophraste, également celle de Gorgias.
Médecine et Persuasion Son frère médecin semble avoir joué un rôle important dans la formation de Gorgias et la genèse de sa pensée : Gorgias l'accompagnait auprès des malades et, lorsqu'ils étaient récalcitrants, parvenait à les convaincre de se laisser soigner, « GORGIAS : J’ai souvent accompagné mon frère et d’autres médecins chez quelqu’un de leurs malades qui refusait de boire une potion ou de se laisser amputer ou cautériser par le médecin. Or tandis que celui-ci n’arrivait pas à les persuader, je l’ai fait, moi, sans autre art que la rhétorique. ». Médecine et éloquence, Livre VIII, 58 - « Satyros, dans ses Vies, déclare qu'il était aussi médecin et excellent orateur. Gorgias de Léontium fut son élève [...] » constituent justement les deux centres d’intérêt d'Empédocle dont il fut l'élève - « il eut pour disciple Gorgias de Léontium, auteur d’un traité sur la rhétorique, et l’un des hommes qui se sont le plus distingués dans cet art. Gorgias vécut jusqu’à l’âge de cent neuf ans, d’après les Chroniques d’Apollodore, et il racontait lui-même, au dire de Satyrus, avoir connu Empédocle exerçant la magie. ». C'est durant la olympiade, c'est-à-dire à partir de 444 av. J.-C., qu'il écrivit son Traité du non-être - « Et il n'est pas douteux que Gorgias écrivit le De la nature [...] au cours de la quatre-vingt-quatrième olympiade. ».
Ambassadeur à Athènes Il fréquenta Tisias « On dit que Gorgias s'est couvert de gloire par ses discours, lors de la panégyrie d'Olympie et lors de son ambassade à Athènes avec Tisias. », célèbre pour son procès contre son maître Corax et auteur du premier manuel de rhétorique – « Les plus anciens auteurs de traités de rhétorique sont les Siciliens Corax et Tisias ; après eux, on trouve Gorgias de Léontium [...]. », avec qui il fut envoyé à Athènes comme ambassadeur « Dans cette année, les Léontins, en Sicile, descendants d'une colonie de Chalcidiens, et tirant ainsi leur origine des Athéniens, avaient à soutenir une guerre contre les Syracusains. Accablés par les forces supérieures de leurs ennemis, ils étaient menacés d'être soumis violemment. Dans leur détresse, ils envoyèrent des députés à Athènes, pour supplier le peuple athénien de leur envoyer de prompts secours, et de défendre leur ville contre les dangers qui la menaçaient. À la tête de cette députation se trouvait Gorgias le rhéteur qui l'emportait sur tous ses collègues par la force de son éloquence. C'est lui qui, le premier, a inventé les artifices de la rhétorique, et il fut tellement supérieur aux autres dans la sophistique, qu'il recevait de ses disciples jusqu'à cent mines de salaire (88). Arrivé à Athènes, et amené devant l'assemblée du peuple, il harangua les Athéniens pour obtenir leur alliance. La nouveauté de sa diction produisit beaucoup d'effet sur les Athéniens qui ont le goût si délicat et qui aiment tant l'éloquence. » en 427 av. J.-C.. Il y remporta un succès considérable. Malgré tout, comme Platon le rappelle, Socrate pensa qu'il n'était vraiment pas difficile de louer les Athéniens devant les AthéniensPlaton, Ménexène : « Lorsqu’on parle devant ceux-là mêmes dont on fait l’éloge, il ne paraît point difficile de bien parler. » Voir aussi Aristote, Rhétorique, XXX. Il faut considérer aussi devant qui on fait un éloge. En effet, comme le disait Socrate, , et ceci d'autant plus qu'Athènes, nouvellement engagée dans la guerre du Péloponnèse, venait d'être frappée par la Grande Peste.
Politiquement, Gorgias semble favorable à l'unification de la Grèce (panhellénisme) « Avec son Discours olympique, il fit une mémorable intervention dans la politique : voyant la Grèce divisée, il se fit l'apôtre de l'union, il tourna les Grecs contre les Barbares [...] », mais s'adressant aux Athéniens - « Son Oraison funèbre, prononcée à Athènes pour les soldats tombés à la guerre, en l'honneur desquels les Athéniens donnaient des funérailles publiques assorties d'éloges, était composé avec un art extraordinaire. Il y dresse les Athéniens contre les Mèdes et les Perses, exaltant le même esprit que dans le Discours olympique, mais sans faire allusion à l'union entre les Grecs, car il parlait à des Athéniens ivres d'une suprématie qu'il n'était pas possible d'acquérir sans faire appel à la violence », il préfère opportunément ne pas .
Les élèves de Gorgias Proxène le Béotien, ami de Xénophon, devint son élève : « Proxène le Béotien, lorsqu'il était encore jeune, désirait devenir un homme capable de grandes choses. Animé par ce désir, il donna de l'argent à Gorgias de Léontium, pour être autorisé à suivre ses leçons ». Antisthène, VI, 2., Alcidamas et Lycophron suivirent ses leçons. Protarque et son frère, de la riche famille de Callias, « un homme qui dépense plus en sophistes que tous nos autres citoyens ensemble », 20 a., furent aussi ses élèvesPlaton, Philèbe, 58 a.argien. Pour son enseignement, Gorgias Suidas, « Gorgias »., somme considérable. Son activité fut si lucrativeIsocrate, Sur l'échange, 115-116 : « Celui qui a gagné le plus d'argent, parmi les sophistes dont on a conservé la mémoire, est Gorgias de Léontium. » qu'il se fit ériger, au Temple de Delphes, une statue en or massifPline l'Ancien, Histoire naturelle, XXXIII, 83 ; Cicéron, De l'orateur, III, XXXII, 129.. Selon Isocrate, son « plus célèbre élèveQuintilien, Institution oratoire, III, I, 13.», Gorgias Isocrate, Sur l'échange, 156. : c'est en Thessalie qu'il le rencontre. Gorgias y enseigna son art à la puissante famille des Aleuades, notamment à et à Ménon, de Larissa, que l'on retrouve dans le dialogue éponyme de PlatonPlaton, Ménon, 70 b : « De cet état où vous voici, Gorgias est la cause : en effet, à son arrivée dans votre cité [...] il subjugua les notables chez les Aleuades, auxquels appartient ton ami Aristippe, puis les autres Thessaliens. » Toujours à Larissa en Thessalie, il rencontra le fameux médecin Hippocrate.
La mort de Gorgias Né avant Socrate et mort après que celui-ci fut condamné à boire la ciguë (399 av. J.-C.)Quintilien, Institution oratoire, III, I, 8 : , tous les doxographes s'accordent à dire qu'il vécut très vieux : la plupart avancent l'âge de 108 ans (ce qui correspond exactement à 27 Olympiades). « Gorgias de Léontium, arrivé au terme de sa vie, fort avancé en âge, fut pris d'une sorte de faiblesse : il se laissa aller doucement au sommeil et se coucha. Comme un de ses familiers s'était approché et l'examinait en lui demandant ce qu'il avait, Gorgias répondit : Le sommeil commence à me prendre sous sa garde, comme un frèreElien, Histoires variées, II, 35. ».
L’implacable logique du Traité du non-être IsocrateÉloge d'Hélène (3) a évoqué la logique de Gorgias :
Suppression du critère de la vérité De la nature ou Traité sur le non-être, ouvrage de Gorgias transmis par Sextus Empiricus, qui en restitue entièrement l'implacable logique dans son Contre les mathématiciens. C'est en effet d'un point de vue purement formel qu'il faut aborder le Traité du non-être : il serait vain de se demander si les propositions du sophiste sont vraies ou fausses en essayant d'en faire la réfutation à la manière du Pseudo-AristoteDe Mélissos, Xénophane et Gorgias. La question peut se poser, quant à savoir si Gorgias n'a pas de toute façon Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 65.
Le Poème de Parménide Pour mieux comprendre l'enjeu du traité De la nature ou Traité sur le non-être, il faut tout d'abord évoquer le poème de Parménide intitulé De la nature : - autre traduction plus littérale et moderne : . Ainsi pour Parménide . Ce sont ces deux affirmations ontologiques que Gorgias va littéralement annihiler. Cette lui attribuera du même coup une réputation injustifiée de philosophe nihiliste. La logique a très tôt été utilisée contre elle-même, c'est-à-dire contre les conditions mêmes du discours : Gorgias l'utilise dans son Traité du non-être afin de prouver qu'il n'y a pas d'ontologie possible : : la vérité matérielle de la logique est ainsi ruinée. Le langage acquiert ainsi sa propre loi, celle de la logique, indépendante de la réalité. Mais les sophistes ont été écartés de l'histoire de la philosophie (sophiste a pris un sens péjoratif), si bien que la logique, dans la compréhension qu'on en a eue par exemple au Moyen Âge, est restée soumise à la pensée de l'être.
Trois propositions fondamentales
Pour cela, comme le résume Sextus Empiricus, « il met en place, dans l'ordre, trois propositions fondamentales : premièrement, et pour commencer, que rien n'existe ; deuxièmement que, même s'il existe quelque chose, l'homme ne peut l'appréhender ; troisièmement, que même si on peut l'appréhender, on ne peut ni le formuler ni l'expliquer aux autres. »
Rien n'existe Il ne s'agit pas ici de refaire pas à pas la lumineuse, mais néanmoins fastidieuse démonstration de Gorgias. Il suffit seulement de montrer qu'il utilise à chaque étape de son raisonnement (qui tour à tour emploie les couples être/non-être, éternel/engendré, limité/illimité, un/multiple) la même formulation de base qui, en logique propositionnelle s'écrit (p∨¬p)∨(p∧¬p). Ainsi, « s'il existe quelque chose, c'est ou l'être, ou le non-être, ou à la fois l'être et le non-êtreSextus Empiricus, Contre les mathématiciens, VII, 66.. »