vignette|Vue partielle sur les bords de la Vienne de l'usine de papeterie Sylvamo de Saillat-sur-Vienne (Haute-Vienne), héritière d'une usine fondée en 1894. La vallée supérieure de la Vienne, rivière française du bassin versant de la Loire, est marquée depuis l'époque moderne par une activité papetière intense, qui s'inscrit dans la tradition artisanale, industrielle et sylvicole du Limousin. Le secteur concerné par le développement de cette production de papier correspond principalement à la vallée de la Vienne et celle de plusieurs de ses affluents dans les départements de la Haute-Vienne et de la Charente, actuellement en région Nouvelle-Aquitaine, au nord-ouest du Massif central.

Concernée par la fabrication du papier de chiffon dès le Moyen Âge, la région bénéficie de l'introduction locale de l'imprimerie à la fin du , et produit des papiers réputés dès le . Le Limousin se spécialise au dans la production industrielle de papier-paille, notamment pour l'alimentation, et de carton pour l'emballage jusqu'au milieu du . Au début du , plusieurs entreprises modernisées demeurent productives, notamment à Châteauneuf-la-Forêt, Bosmie-l'Aiguille, Saillat-sur-Vienne et Exideuil-sur-Vienne.

S'incarnant dans une succession de moulins et usines entre Eymoutiers et Confolens, en amont et en aval de Limoges, cette activité a produit un patrimoine bâti et immatériel important, en partie conservé.

Contexte Contexte géographique La présence d'eau en abondance et de ressources en bois explique en partie l'essor de la papeterie dans l'ouest du Limousin.

La Vienne vignette|La Vienne. vignette|La Vienne à Saint-Priest-Taurion (Haute-Vienne), au cœur de la vallée papetière. La Vienne est une rivière du centre-ouest de la France qui prend sa source sur le plateau de Millevaches, dans le département de la Corrèze, et se jette après un parcours de dans la Loire, à Candes-Saint-Martin (Indre-et-Loire). Elle arrose sept départements (d'amont en aval : Corrèze, Creuse, Haute-Vienne, Charente, Vienne et Indre-et-Loire), et parmi les villes principales, Limoges, Saint-Junien, Châtellerault et Chinon.

C'est un affluent majeur de la Loire en rive gauche, le plus important en termes de débit.

Son cours amont, avant sa bifurcation vers le nord à son entrée en Charente, est marqué par le relief du Massif central, correspondant ici aux collines et plateaux de la Montagne limousine, qui s'étagent de 950 à 250 mètres d'altitude. La vallée papetière concerne essentiellement la première moitié du cours de la Vienne (sans la partie la plus élevée en amont d'Eymoutiers), le long de ses rives entre d'altitude.

Les matières premières vignette|gauche|Piles de bois à Salesse, près de Bonnac-la-Côte (Haute-Vienne). Historiquement richement pourvues en chênes et châtaigniers, les forêts limousines sont abondamment replantées en résineux dans le courant du , dans un contexte marqué par l'exode rural et la déprise agricole des hautes terres du plateau de Millevaches. La mise en place du Fonds forestier national et la politique de reboisement inspirée par Marius Vazeilles, tenant d'une forêt gérée localement, stimulent les plantations. Depuis les années 1950, la montagne limousine se couvre de forêts de résineux dont l'exploitation intéresse les papeteries de la vallée.

Préalablement, le Limousin est également connu pour sa production de seigle, qui aux constitue un des matériaux principaux pour la confection de papier. L'importation des matières premières s'avère toutefois indispensable dès le début du ..

Histoire Débuts vignette|Au , les premières cartes géographiques de l'éditeur hollandais Johannes Blaeu recourent au papier de Saint-Junien. La production de papier à base de chiffon est attestée dès le Moyen Âge, au . À cette date, l'installation d'une fabrique de papier est mentionnée à Isle, près de Limoges. En 1891, Alfred Leroux et Camille Rivain estiment déjà qu'à la fin du Moyen Âge, la vallée de la Vienne est jalonnée de moulins à papier « sur les 25 lieues qui séparent Eymoutiers de Chabanais ».. L'arrivée de l'imprimerie à Limoges en 1495 suggère le développement de la fabrication du papier dans les années qui suivent. Ainsi, il est fait mention dès 1498 d'un moulin à Fontraynaud, sur les rives de la Maulde, environ en amont de Saint-Léonard-de-Noblat.. Par ailleurs, les documents du séminaire de Limoges contiennent la mention d'un « Jean Nicolas, papetier de Saint-Junien », en 1523. Dans le courant du , d'autres moulins sont signalés près de Saint-Léonard, au Got et à Farebout.

La production de papier de chiffon de chanvre, lin ou coton, se fait par trempage des étoffes rapportées par les chiffonniers (ou peillaires) dans des pourrissoirs, puis par découpage avec un dérompoir, avant battage et applatissage, par pression sur un feutre. La suspension des feuilles ainsi obtenues sur des cordes est le fait des sallerands, également préposés au lissage, au tri et à l'emballage des papiers.

Dès le , les papetiers de la vallée de la Vienne connaissent la réussite, y compris au-delà des frontières du royaume de France. Ainsi, il est attesté que le cartographe et éditeur hollandais Johannes Blaeu recourt à des papiers de Saint-Junien pour les besoins de ses atlas... De nombreux autres marchands flamands s'approvisionnent auprès des papetiers de l'Angoumois et du Limousin tout au long du siècle.

Développement au vignette|L'action d'Anne Robert Jacques Turgot à son poste d'intendant du Roi à Limoges de 1761 à 1774, est jugée notable dans le développement économique et industriel de la province. L'imprimerie demeure cependant modeste en Limousin, entravée par la mauvaise qualité des axes de communication et l'administration royale, qui limite à 4 le nombre d'imprimeurs à Limoges en 1704 (ce qui n'empêche pas à d'autres de poursuivre leur activité sans autorisation). Quelques familles dominent le secteur, comme les Barbou.. Ces derniers, implantés à Limoges (à partir de 1566), Lyon et Paris, emploient du papier carré de Saint-Léonard, mais s'approvisionnent aussi à Saint-Auvent et en Périgord, et recourent en sus aux marchands en gros de Limoges ().

Aux , à mesure que l'activité se déploie, on recense de nombreux moulins à papier dans la généralité de Limoges, en particulier le long de la Vienne autour de Saint-Léonard-de-NoblatMartine Tandeau de Marsac et Raymonde Georget (1994) en comptent près de 25 en amont de Saint-Priest-Taurion sur les rives de la Vienne et de ses affluents., mais aussi près de Tulle, le long de la Montane, ou en Angoumois, sur les rives du Charreau et de la Boëme.. Au , les bords du Charreau accueillent déjà une dizaine de moulins ; on en compte 12 sur la Boëme, 7 sur la Charente en aval d'Angoulême, et près d'une trentaine le long de la Dronne et de la Lizonne entre Angoumois et Périgord. Leurs papiers fournissent les imprimeurs parisiens mais aussi certains imprimeurs étrangers, notamment les Anglais, dès le .. L'exportation des papiers du centre-ouest de la France se fait en grande partie par voie fluviale, via la Charente, au départ du port de l'Houmeau à Angoulême.

Un règlement royal en date du , puis une décision de Louis-Urbain Aubert de Tourny, intendant de la généralité de Limoges de 1730 à 1743, encadrent le développement des papeteries dans les décennies qui suivent. L'arrêt du Conseil du roi de 1730, le premier du type en France, accorde en effet aux papetiers du Limousin le droit de produire 12 types de papiers de chiffon différents aux formats spécifiés, comprenant le « grand soleil », le « grand Jésus », la « grande fleur de lys » ou le « papier au pot ». Les papiers « carré fin » ou « carré moyen au raisin », mais aussi le papier dit « lombard », plus lourd et plus grossier, sont la production dominante du moment.

Suivant cette tendance, Anne Robert Jacques Turgot, intendant de 1761 à 1774, soutient à son tour le développement économique de la région, et notamment la papeterie, en favorisant l'installation d'une usine aux Courrières, sur les bords de l'Aurence, pilotée par Martial Barbou. Les contraintes fiscales que la monarchie maintient sur la profession limitent l'expansion de la papeterie, même si de nouveaux moulins sont mis en marche à la faveur des besoins croissants des imprimeurs et éditeurs. En 1765, des papetiers angoumoisins et limousins adressent une pétition au gouvernement pour se plaindre de la concurrence qui leur est préjudiciable ()..

Au , la production de papier emploie toujours le chiffon, déchiqueté par les maillets dans les cuves en bois (ou « piles ») des moulins à eau. Les papiers produits servent aux livres scolaires, ouvrages religieux et à la littérature de colportage (« bibliothèque bleue »), mais aussi à l'emballage pour tout l'Ouest de la France. Les papiers sont largement utilisés par les imprimeurs de Paris (comme Desaint & Saillant) et de Bordeaux. Chaque moulin emploie un moyenne de sept à dix ouvriers, essentiellement masculins, femmes et enfants étant cantonnés aux tâches annexes en amont (disposition des chiffons) et en aval (étendage et collage).

La Révolution porte un coup dur à la papeterie limousine ; de nombreuses fabriques ferments, et le prix du papier baisse considérablement.

vignette|Meules pour broyer la paille de seigle destinée à la production de papier (ici à Payzac, en Dordogne, non loin de la vallée de la Vienne). vignette|Enseigne peinte de l'usine de papier-paille de Sempinet, à Eybouleuf, au bord de la Vienne.

Au début du , les papeteries limousines se concentrent principalement autour de la vallée de la Vienne.

La première moitié du siècle, encore marquée par le contrecoup de la Révolution, demeure difficile : la mécanisation est tardive et les aides de l'Etat n'arrivent pas.

De nouveaux procédés sont expérimentés, à partir de bois grossièrement râpé et de paille (laquelle est attestée dans la vallée de la Glane dès 1837), tandis que le chiffon, qui décline, demeure principalement employé pour les papiers d'impression et d'écriture.. La production de papier-paille, effectuée à partir de la paille de seigle, dopée par certains événements comme l'Exposition industrielle du Centre de la France de 1858, est importante à la fin du et encore au début du , atteignant 50 millions de kilos produits annuellement en 1903 ().. La généralisation de la pile hollandaise, apparue en Limousin au début du siècle, permet de rationaliser la production..

vignette|Dessin d'une pile hollandaise, dont la mise au point puis l'introduction en Limousin renforce la productivité de la papeterie locale. La mécanisation est engagée dans les années 1870. Au même moment, on développe aussi des traitements chimiques du bois (pâte de pin à la soude, pâte de sapin au bisulfite), qui optimisent la production de papier, le papier fait à partir de bois étant plus résistant et plus souple que le papier-paille. Ce dernier trouve néanmoins de nouveaux débouchés avec l'emballage alimentaire (), ainsi que la mise au point du carton ondulé, dans les années 1890, dont l'usine d'Aubazine, en Corrèze, propriété de l'industriel Gaston Cassard, est l'un des fers de lance, peu après l'usine pionnière à Exideuil, et avant que d'autres usines de la vallée de la Vienne, comme la cartonnerie du Val-Isabelle à L'Aiguille, ne s'en saisissent peu après. Le Limousin s'impose comme l'un des principaux foyers de production du papier-paille avec l'Isère (). vignette|Papier de paille : détail Dans la deuxième moitié du , le développement du chemin de fer favorise le succès de la papeterie limousine. Plusieurs lignes desservent directement la vallée de la Vienne : après l'arrivée du train à Limoges depuis Châteauroux en 1856, la ligne Limoges-Angoulême via Aixe-sur-Vienne et Saint-Junien ouvre en 1875, et la ligne Limoges-Meymac via Saint-Léonard-de-Noblat et Eymoutiers en 1880.