Enrique González Duro (La Guardia de Jaén, 1939) est un psychiatre, professeur d’université et essayiste espagnol.

González Duro commença sa carrière de psychiatre dans les dernières années du franquisme, à l’hôpital général Francisco Franco (la Ciudad Sanitaria Francisco Franco, CSPFF), sis calle Ibiza à Madrid, où il eut pour premier maître de stage le « psychiatre du régime » , avec les méthodes duquel il était en profond désaccord, ainsi qu’avec le mode de prise en charge prévalant alors en Espagne et à la CSPFF en particulier.

En 1971, dans un contexte de contestation générale de la psychiatrie officielle, González Duro, avec quelques-uns de ses confrères, s’opposa au transfert, décidé par l’autorité provinciale, du pavillon psychiatrique de la CSPFF vers un institut spécialisé situé dans la lointaine banlieue madrilène, et s’impliqua activement dans le subséquent (et très médiatisé) mouvement de contestation, lequel allait bientôt acquérir une portée plus large, englobant aussi une critique du traitement de la maladie mentale appliqué alors en Espagne (internements forcés, abus de psychotropes, électrochocs, strict isolement du malade), ainsi qu’une dimension politique implicite (que les contestataires se gardèrent bien d’exprimer), attendu que les contestataires, imprégnés des idées de la contre-culture espagnole et des tendances nouvelles en psychiatrie (Foucault, antipsychiatrie…), jugeaient que ce mode de prise en charge portait la marque de l’idéologie franquiste, sinon poursuivait des objectifs politiques (en fournissant une caution scientifique à la mise à l’écart des déviants), et méconnaissait les facteurs sociaux, familiaux et politiques de la maladie mentale, pour ne retenir, au détriment de l’aspect dysfonctionnel, que les seules causes organiques individuelles et se borner aux traitements biologiques. De répressive, discriminatoire et institutionnelle qu’elle était, la psychiatrie devait se faire libératrice, intégratrice et communautaire.

Au lendemain de la Transition démocratique, González Duro fut chargé de réformer l’hôpital psychiatrique de Jaén, avant de revenir à la calle Ibiza, où il s’attela à mettre en œuvre sa vision des soins psychiatriques, à savoir : un processus de resocialisation dans un environnement protégé, privilégiant la thérapie de groupe (où le malade mental aurait le loisir d’« exprimer » sa folie, avant de la surmonter par un certain nombre de mécanismes , jusqu’à réaliser son « émancipation », notamment vis-à-vis de l’école et de la famille) et l’intervention communautaire (censée prolonger le traitement et consolider la guérison par un suivi médical souple à travers divers dispositifs, tout en confrontant la communauté à sa folie, c’est-à-dire à ses propres contradictions).

Auteur prolifique, González Duro réunit sous son nom un grand nombre de publications, dont des livres relatant ses expériences de réformateur des soins psychiatriques en Espagne et traitant de l’histoire de la psychiatrie en Espagne (en particulier sur les vicissitudes de la psychiatrie pendant la Guerre civile et sous le franquisme), ainsi qu’une série de biographies, conçues sous un angle psychologique et psychiatrique, de personnalités politiques (Franco, Felipe González), historiques (Ferdinand VII) ou littéraires (Juan Ramón Jiménez).

Biographie Parcours professionnel Début de carrière pendant la phase finale du franquisme vignette|redresse|Juan José López Ibor, premier maître de stage de González Duro à Madrid et l’une des figures emblématiques de la psychiatrie franquiste. Venu à Madrid après ses études de médecine, Enrique González Duro suivit une formation en psychiatrie à la Cité médicale provinciale Francisco Franco (en espagnol Ciudad Sanitaria Provincial Francisco Franco, sigle CSPFF, actuel Hôpital universitaire Gregorio Marañón), située calle de Ibiza, dans le centre-ville. En tant qu’interne, il eut pour premier maître de stage Juan José López Ibor, « psychiatre du régime », qui travaillait dans la CSPFF, mais dirigeait parallèlement (car placé en disponibilité) une clinique privée, où González Duro passa quelques années à travailler ; de cette expérience, González Duro n’a pas gardé bon souvenir, déclarant en effet dans un entretien : « vu la pauvreté thérapeutique de sa pratique, j’ai été en mesure, en à peine quelques mois, d’apprendre tout ce qu’il ne fallait pas faire ».. Il entra ensuite comme boursier à la CSPFF proprement dite, où allait se dérouler la majeure partie de son activité professionnelle ultérieure (pendant plus de )..

Aux alentours de 1965, dans le cadre des Plans de développement économique du gouvernement franquiste, chaque autorité provinciale commençait à mettre en œuvre, à coups d’investissements très importants, son propre projet de prise en charge psychiatrique, certaines provinces choisissant de créer de grands asiles d’aliénés (manicomios), d’autres préférant réformer les asiles existants, le tout sans aucune cohérence.

Dans les années 1970, González Duro fut une des figures de proue du mouvement « anti-institutionnel », proche de la mouvance de l’antipsychiatrie, qui remettait en question les techniques de la psychiatrie espagnole traditionnelle et proposait des solutions alternatives, sur le plan théorique comme pratique. González Duro prit part à la Coordinadora Psiquiátrica (littér. Coordination psychiatrique), qui s’était donné pour mission d’élaborer et de défendre des projets de réforme en psychiatrie. Après l’action de protestation de 1971, dite « de l’Hôpital de jour », où des psychiatres s’étaient barricadés dans le pavillon psychiatrique de la CSPFF, González Duro fut en 1973 le premier en Espagne à organiser un hôpital psychiatrique de jour public, expérience qu’il raconte dans Distancia a la locura: teoría y práctica del Hospital de Día (littér. Distance vis-à-vis de la folie : théorie et pratique de l’hôpital de jour) de 1982.

Contextualisation : discussions théoriques dans la psychiatrie espagnole Tout au long des années 1970, de nouveaux courants antiautoritaires s’étaient fait jour en Espagne et vinrent s’ajouter aux secteurs de l’opposition antifranquiste classique. En particulier, l’adoption extra-universitaire de l’antipsychiatrie était associée, en Espagne comme ailleurs, aux tendances propres à la contre-culture et à l’activisme de la nouvelle gauche, et ses tenants avaient introduit une critique institutionnelle et des thématiques underground qui étaient en rupture avec le consensus prévalant chez les opposants classiques. La contre-culture, caracterisée par sa prédilection pour la musique rock, les drogues psychédéliques, la vie en communes et la philosophie orientale, avait dans les années 1960 émergé de la tradition underground, qui se présentait comme universaliste, antiautoritaire, communale, libertaire et décentralisatrice.. Dans les années 1960, l’antipsychiatrie était, pour sa diffusion, tributaire des réseaux informels, en particulier des publications de la contre-culture, avant que le cinéma et la télévision espagnole ne lui fassent une place au début de la décennie 1970. En s’identifiant comme antipsychiatres, et en s’inscrivant dans le cadre de la contre-culture, les psychiatres contestataires espagnols furent donc amenés, sous l’effet des « nouveaux mouvements sociaux », à radicaliser leur discours vis-à-vis de la psychiatrie institutionnelle de l’Espagne franquiste.

La théorie critique qualifiait la psychiatrie officielle de dispositif laïc voué à classifier les déviances sociales et à servir de complément au système légal. La classification et le traitement du dérangé mental permettraient la réintégration du déviant, sans risque de contagion ou de déséquilibre pour la structure qui produisait ces troubles mentaux. La réification et l’objectivation par la psychiatrie serviraient d’outil de domination institutionnel, qui opposerait une violence à allure scientifique au malaise de la culture. La définition psychiatrique conventionnelle de la maladie mentale mettrait en évidence la fonction idéologique de la science, qui est d’occulter les aspects politiques et sociaux, présents en combinaison dans le trouble mental.

La psychiatrie espagnole se trouvait alors devant le choix entre deux modèles antagonistes : d’une part la vieille pratique d’isolement et de surveillance des malades, et d’autre part la nouvelle intervention communautaire. L’approche nouvelle était centrée non tant sur la description et la classification des maladies mentales, que sur leur prévention et sur la détermination de leur cadre étiologique. L’hôpital communautaire tendait à établir une typologie de la maladie mentale suivant le critère de la possibilité de guérison ou de la réponse que réussissait à obtenir le traitement médical mis en œuvre. À l’opposé du modèle de gardiennage, la modalité nouvelle s’attachait à opposer au traumatisme déclencheur un entourage sécurisé et une intervention psychothérapeutique continue, propres à fortifier graduellement les défenses et la réadaptation du patient. Au sein de l’hôpital, un type de communauté était organisée par les psychiatres qui permette d’éviter l’isolement et prenne appui sur la capacité de maîtrise de soi et d’interaction des patients. On avait soin en outre de préserver leur individualité et de restaurer de façon progressive leur activité, leur initiative et leur responsabilité.

À la psychothérapie individuelle, la nouvelle approche préférait le modèle groupal, où les conflits relationnels pouvaient être mis à nu et se résoudre, pendant que les explications médico-psychologiques étaient nuancées et confirmées par le groupe. L’intervention de l’hôpital communautaire se prolongeait à l’extérieur, par le truchement de divers dispositifs destinés à consolider la guérison du malade et à flexibiliser le suivi médical et se traduisant par l’hôpital de jour, l’hôpital de nuit, la consultation ambulatoire, et le club de patients. Les soins psychiatriques se présentaient comme un processus de resocialisation dans un environnement protégé, où l’intensité de l’action médicale s’ajustait au degré d’adaptation communautaire atteint par le groupe et par l’équipe médicosociale.

Dans l’Espagne franquiste, la législation régulant l’internement psychiatrique ne s’appuyait pas sur le critère médical, et la psychiatrie, résignée à l’incurabilité des maladies mentales, se réduisait à la pratique de l’isolement et à la surveillance en asile psychiatrique. Dans le nouveau modèle de soins, l’internement devait être conditionné par son effet thérapeutique, et la mise sous tutelle du patient être soumise au principe juridique de liberté surveillée et à l’impératif de traitement ; en cas de délit et moyennant diagnostic préalable, le psychiatre est habilité à troquer la peine prévue contre une prise en charge psychiatrique forcée. Les comportements déviants sont considérés comme susceptibles d’intervention médicale, en raison de quoi l’internement involontaire doit être temporaire et céder le pas à un traitement obligatoire, de préférence ambulatoire.