Ludwig Binswanger, né le à Kreuzlingen, où il meurt le , est un psychiatre et philosophe suisse, fondateur de la Daseinsanalyse.
Biographie
Ludwig Binswanger naît le à Kreuzlingen (canton de Thurgovie). thumb|left|Ancien .
Famille Il appartient à une lignée de psychiatres, d'origine bavaroise : son grand-père, Ludwig senior (1820-1880), originaire d'une famille juiveSelon Leslie Helm, Ludwig senior Binswanger se convertit au protestantisme évangélique vers 1850. d'Osterberg en Bavière, est le fondateur de la clinique psychiatrique Bellevue (), que son père reprend et que lui-même va diriger à partir de 1910. Il en transmettra la succession en 1956 à son propre fils.
Son oncle, Otto Binswanger a décrit la maladie qui porte son nom..
Jeunesse et formation thumb|upright=0.8|La clinique psychiatrique du Burghölzli vers 1890. Après avoir fréquenté le lycée de Constance, Ludwig Binswanger fait des études de médecine à Lausanne, puis à Heidelberg et à Zurich. En 1906, à la fin de ses études de médecine, il entre comme assistant à la clinique psychiatrique du Burghölzli de Zurich, dirigée par Eugen Bleuler. En 1907, il soutient sa thèse de doctorat, dont Carl Gustav Jung est le directeur.
Ludwig Binswanger est également .
Parcours médical
En 1911, la mort de son père contraint Ludwig Binswanger à prendre la direction de l'établissement qu'il dirigeait, ceci jusqu'en 1957, date à laquelle il transmet ce poste à son fils Wolfgang.
En 1908, il épouse Hertha Buchenberger, qu'il a connue à Iéna où elle travaille comme infirmière dans la clinique dirigée par Otto Binswanger. Elle le secondera jusqu'à sa mort. Six enfants naîtront de cette union.
Il se spécialise dans le traitement des psychoses, notamment schizophréniques. Dans ce cadre, il reçoit en particulier des patients que Freud lui recommande et que celui-ci, dont la doctrine se concentre – à de rares mais notables exceptions – sur les cas de névrose, ne peut prendre en charge.
Certains de ses patients donneront le jour aux célèbres « cas », tels que recensés dans le recueil Schizophrenie (1957). Ainsi le cas Ellen West qui fera l'objet d'un vrai engouement dans l'aire germanophone. C'est d'ailleurs le suicide de cette dernière, en 1921, qui amène Binswanger à importer la philosophie en psychiatrie. Le travail de Binswanger avec le a eu une influence majeure dans le développement de la psychiatrie phénoménologique et existentielle, et son étude du cas est encore étudiée et discutée dans la littérature psychiatrique contemporaine.
En lui conférant un caractère institutionnelInstitutionnalité dont ne témoignent pas seulement la propriété et l'administration de la clinique (privée) Bellevue mais aussi l'adhésion à de nombreuses sociétés jouissant d'une certaine publicité, Binswanger s'efforce de faire bénéficier la psychiatrie, discipline somme toute encore jeune, d'une reconnaissance officielle, en levant un certain nombre d'obstacles d'ordre épistémique qui hypothèquent son accès au statut de science. Pour ce faire, il tiendra à égale distance, sans jamais les évincer, les courants freudiens et jungiens et sur un plan théorique, husserliens autant qu'heideggeriens, qui souhaitent tous accroître leur influence. Mais aussi, parfois, il accueille ces mêmes courants. C'est ainsi qu'en 1919, il relancera la Société psychanalytique suisse, endommagée par le départ de JungWalser, Hans, Psychoanalyse in der Schweiz. In Die Psychologie des 20. Jahrhunderts, II: Freud und die Folgen, Zürich 1976., tout en participant, en 1948, avec Yolande Jacobi, Liliane Frey et Carl Meier, au premier comité de l'Institut C.G Jung de ZürichCarl Gustav Jung, Vie et psychologie de Kaj Noschis - coll. le Savoir suisse, 2004 - ..
Il tisse des liens plus informels avec ceux qui partagent sa volonté, face à un positivisme biologisant en plein essor, de donner naissance à un humanisme médical, tels Minkovski, Viktor Emil von Gebsattel ou Roland Kuhn.
Longtemps réélu président de l'Association des psychiatres suisses, il reçoit en 1956 la médaille Kraepelin, plus haute distinction décernée en psychiatrie, pour l'ensemble de son œuvre.
Parcours philosophique
Parallèlement à cette carrière médicale, et en interaction avec elle, Ludwig Binswanger développe une activité de recherche en philosophie, anthropologique notamment, l'enjeu étant de sauver la notion d'homme tout en purgeant cette notion de son essentialisme et en particulier, de sa rationalité constitutiveComme le phénoménologue, le psychiatre doit se recentrer sur l'expérience et le vécu du sujet, "s'introduire dans et non porter des jugements sur le sens des mots (utilisés par le sujet)". "Über Phänomenologie" (1922), III, trad. française J. Verdeaux in ..
Très tôt, il noue des liens épistolaires avec nombre de philosophes connus et reconnus : Husserl et Heidegger d'abord, La correspondance échangée avec ces personnalités se trouve pour l'essentiel dans Ausgewählte Vorträge und Aufsätze, I et II, Heidelberg, Asanger, 1994. La correspondance avec Aby Warburg a été publiée à part par Payot, coll. Rivages, 2007, sous le titre La Guérison infinie..
Le parcours de Binswanger connaît dès lors trois étapes :
une étape marquée par la volonté de réunir psychiatrie et psychanalyse, mais dès 1920 se font sentir les limites d'une telle conjonction, notamment au travers de la critique de la notion de « pulsion », jugée par Binswanger trop biologisante et de celle d'« homo natura » qui en dérive« La conception freudienne de l'homme à la lumière de l'anthropologie », in . L'"homo natura", c'est l'homme réduit à ses pulsions naturelles instinctives, ce qui, selon Binswanger, dérobe au regard sa dimension symbolique, son aptitude à produire du sens.. une période husserlienne. Binswanger pense trouver dans les concepts d'intentionnalité et de sens la clé d'une possible redéfinition de l'homme, limitant le recours au concept de raison, que la folie invalide dans une large mesure. D'autres redéfinitions s'ensuivent : les rapports langage-silence et langage-corps. Ce virage est amorcé dès 1922 dans la conférence donnée à l'Association suisse de psychiatrie (« Über Phänomenologie »Über Phänomenologie, traduction française « De la phénoménologie », in .). Le concept d'intentionnalité lui apparaît cependant comme revêtu d'un caractère trop exclusivement épistémique. Une période heideggerienne s'ouvre alors, stimulée par une lecture assidue de Sein und Zeit. La notion d'existence ; puis la notion de Dasein, , s'implantent en profondeur dans la réflexion de Binswanger, comme en témoignent les Grundformen und Erkenntnis menschlichen Daseins, maître-ouvrage paru en 1942. Si cette influence a tendance à s'estomper à partir de 1945, c'est pour laisser place, sous le nom de Daseinsanalyse (analyse existentielle), à un système de pensée autonome qui reçoit sa formulation définitive au premier Congrès international de psychiatrie réuni à Paris, le .
Philosophie de Ludwig Binswanger
Un espace pour aimer La relation entre espace et nostrité (Wirheit) (« nostrité » plutôt que « Nous » : ce dernier suppose la conjonction d'un Je et d'un Tu, c’est-à-dire des subjectivités séparées) constitue le cœur de la doctrine de la Daseinsanalyse.
Les Grundformen... lui consacrent un étonnant premier chapitre de plus de deux-cents pages, presque un tiers de l'ouvrageGrundformen une Erkenntnis menschlichen Daseins, I, 1, éd. München, Ernst Reinhardt, 1964..
L'espace L'analyse cartésienne est l'une des premières à donner à l'espace le statut d'objet philosophique et dès le départ, celui-ci se trouve investi d'une puissance infinie puisqu'il s'identifie avec la matière, donnant par là forme et consistance au monde réel. Seul l'homme ou, exactement, une part de l'homme, le cogito, échappe au domaine de la res extensa. Un peu plus tard, la doctrine kantienne de l'idéalité de l'espace créditera cet espace d'un pouvoir également considérable, celui d'être une « représentation nécessaire a priori qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures ». Mais Binswanger va plus loin en plaçant cet espace au principe même de l'existant.
L'espace est « partout » c'est-à-dire se précède toujours lui-même. À l'instar de Dieu, il est « causa sui », précédant même le sujet, contrairement à ce qu'affirme Kant qui inverse cette précessionDans la Critique de la raison pure, Esthétique transcendantale, la doctrine de l'idéalité de l'espace fait de celui-ci une forme a priori que le sujet transcendantal apporte au monde et qui lui permet de construire son expérience de ce dernier..
Un amour insouciant Devenu originaire, l'espace se retrouve dans toutes les formes et manifestations de ce qu'on appelle le monde, non seulement les phénomènes matériels mais aussi dans l'esprit et même les affects.
Dans Problème de l'espace en psychopathologieProblème de l'espace en psychopathologie, trad. C. Gros, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1999, Binswanger expose l'existence, à côté d'un espace isotopique homogène (létendue de Descartes) et d'un espace orienté (qui a beaucoup à voir avec l'espace orienté de Kant, tel que celui-ci le définit dans Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée ? et dès avant, dans Les Prolégomènes...), un espace thymique qui offre la particularité d'être affectivement intonné, autrement dit qui exprime le thymos (l'humeur) du sujet et lui imprime sa marqueDans l'acte d'écrire par exemple, le dépressif n'utilisera qu'une toute petite partie de la feuille tandis que le maniaque en couvrira l'intégralité.. Pourtant, cette approche ne reflète qu'un espace postérieur au processus de subjectivation et aux dérèglements qu'il induit.
Pour retrouver l'espace originel, il faut remonter à l'affect originel : l'amour. « C'est un fait connu que le contenu de sens de la langue de l'amour est traversé au plus haut degré par des représentations spatiales ».« Où tu es seulement, naît un lieu » écrit encore le poète Rilke. Ce vers peut, à lui seul, résumer la doctrine binswangerienne de l'amour : comme l'amour, l'espace relie deux êtres mais aussi donne au Nous qu'ils forment l'espace que requiert l'exercice de leur commune liberté. L'amour requiert l'espace autant que l'espace requiert l'amour.
Cet amour « vaste comme les océans » ne signe pas l'abandon du Zuhandensein (l'être-à-portée de la main) qui caractérise l'outil et toute espèce d'instrumentalisation mais consacre, en quelque sorte, le partage d'un espace illimité. « La relation spatiale entre les choses corporelles isolées est l'être-sous-la-main-l'un-à-côté-de-l'autre ».
Plus tard, Binswanger identifiera le mouvement de va-et-vient qui caractérise l'amour - parcours sans fin d'un espace dés-orienté (analogue à celui décrit par la danse) - au mouvement par lequel se décrit une ellipse, espace unique à double foyer.
Enfin, Binswanger développe une réflexion poussée sur le centre et la périphérie – où se tient la sensibilité ? -, dans le sillage de la réflexion d'Helmut Plessner sur les comportements « à la limite ». Le discours amoureux part du cœur, non de la « gueule » ou de la main. Mais avec le recours au langage, déjà, s'annonce la mutation de l'espace en distance, son extension autant que sa distensionÜber Ideenflucht (1933) trad. Française M. Dupuis, Sur la fuite des idées, L'antinomie maniaco-dépressive, Grenoble, Millon, 2000. Voir p. ex, sq « Parle-t-il avec sa bouche ou avec son cœur ? ».