vignette|redresse=1.5|« J'accuse…! » à la une de L'Aurore du .

« J'accuse…! »« J'Accuse…! » selon la graphie du titre en une du journal. « Une forme efficace ». est le titre d'un article rédigé par Émile Zola au cours de l'affaire Dreyfus et publié dans le journal L'Aurore du L'Aurore, , . sous la forme d'une lettre ouverte au président de la République française, Félix Faure.

En 1894, Alfred Dreyfus, officier français d'état-major d'origine alsacienne et de confession juive, accusé à tort d'avoir livré des documents à l'Allemagne, est condamné à l'emprisonnement à perpétuité et expédié sur l'île du Diable, en Guyane française.

Sa famille organise sa défense. Le lieutenant-colonel Marie-Georges Picquart identifie le traître en : c'est le commandant Walsin Esterhazy, fait reconnu par le lieutenant-colonel Georges Picquart, chef du service des renseignements militaires. Aussitôt, Picquart est limogé par l'état-major, manœuvre visant à empêcher toute reprise judiciaire de l'affaire. Malgré tout, l'élargissement du soutien à Dreyfus qui s'ensuit oblige l'état-major de l'armée à faire comparaître le commandant Esterhazy en conseil de guerre ; il est acquitté à l'unanimité le .

Ce verdict scandaleux pousse Émile Zola à intervenir de façon forte, en s'exposant personnellement à des poursuites pénales en cour d'assises, devant un tribunal non militaire.

En lançant par voie de presse des accusations nominatives contre dix protagonistes de l'affaire, dont le ministre de la Guerre et le chef d'état-major de l'armée, le romancier sait qu'il se met sous le coup de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, ce qu'il mentionne à la fin de son article.

Zola comparaît effectivement au mois de . Bien que le président de la Cour interdise de parler de l'affaire Dreyfus, plus de cent témoins s'expriment. Zola est condamné au maximum de la peine et s'exile à Londres. Le résultat est atteint : le procès a mis au grand jour les failles de l'accusation contre Alfred Dreyfus, ce qui a pour conséquence la révision de son affaire quelques mois plus tard (procès de Rennes en 1899, suivi de sa grâce immédiate, puis plus tard, en 1906, de sa réhabilitation par la Cour de cassation).

« J'accuse… ! » est donc, par son engagement et en raison des résultats obtenus, le symbole du pouvoir de la presse au service de la défense d'un homme injustement condamné et de la vérité.

Les circonstances Émile Zola en 1898

vignette|Émile Zola en pleine gloire s'engage dans l'affaire Dreyfus. En , l'écrivain est photographié par Nadar dans l'attitude qu'évoque la conclusion de « J'accuse… ! » : « J'attends. »

En 1898, Émile Zola est un écrivain au sommet de la gloire. Bien qu'il n'ait jamais pu se faire élire à l'Académie française, il est décoré de la Légion d'honneur et préside la Société des gens de lettres. Ayant déjà achevé son cycle romanesque des Rougon-Macquart en vingt volumes, il termine à ce moment-là un triptyque, Les Trois Villes, et s'apprête à en commencer un autre, Les Quatre Évangiles. Il est à l'abri du besoin, et même à la tête d'une petite fortune, après des décennies de vaches maigres. Il n'a plus rien à prouver ni à gagner dans ce nouvel engagementC. Becker et al, Dictionnaire Émile Zola, ..

Reconnu avant tout comme romancier, Zola a pourtant commencé sa carrière d'homme de lettres dans la presse, dont il a compris le pouvoir croissant. Journaliste passé par toutes les rubriques de nombreux journaux, y compris les faits divers, il y a acquis la maîtrise d'une écriture tournée vers l'efficacité. Surtout, son éloquence fait de lui l'un des éditorialistes à la fois les plus respectés et les plus craints de la presse parisienneH. Mitterand, Zola : La Vérité en marche, Découvertes Gallimard, 1995, ..

Il s'est aussi fait longtemps connaître comme critique d'art, épinglant ou louant les nouveaux mouvements picturaux comme les anciens. Son passage au Figaro a été particulièrement remarqué, quotidien qu'il quitte officiellement le dans un article à la une, « Adieux »É. Zola, « Adieux », Le Figaro, ., pour se consacrer entièrement aux Rougon-Macquart.

Avant ses premiers contacts à l'occasion de l'affaire Dreyfus, Zola n'a jamais fait de politique, hormis un bref intermède à la chute du Second Empire, afin d'obtenir un poste de sous-préfet, sans succès. Observateur attentif de cette fin de régime et de la naissance de la Troisième République, il s'est tenu à l'écart de tout engagement. Mieux : son observation du monde politique le rend sceptique, et il gardera toujours une once de mépris et d'incrédulité face à un personnel politique beaucoup trop compromis à son goût. Mais il reste convaincu que la République et la démocratie sont les meilleurs garants des libertés publiques. Zola sait, la connaissant bien, qu'il pourra compter sur une presse de contre-pouvoir le jour où il décidera de s'engager pour une causeSur Zola jusqu'en 1898 et ses engagements, lire H. Mitterand, Zola, Fayard, 1999-2002, et plus particulièrement le vol. 2C. Becker et al, Dictionnaire Émile Zola, « Éléments biographiques » et « Affaire Dreyfus »..

L'affaire Dreyfus jusqu'en janvier 1898

L'affaire Dreyfus commence à l'automne 1894 sur la base d'une lettre appelée « bordereau ». Cette lettre prouve que des fuites sont organisées vers l'ambassade d'Allemagne à Paris. Un capitaine d'état-major de confession juive, Alfred Dreyfus, est alors accusé d'espionnage et condamné au bagne à perpétuité car son écriture ressemble à celle du bordereau. Malgré les dénégations de l'accusé, un dossier vide de preuves, l'absence de mobile, le conseil de guerre le condamne à l'unanimité. Cette unanimité emporte l'adhésion quasi totale de l'opinion publique française : Dreyfus a trahi et a été justement condamné, pense-t-on. Le capitaine est dégradé dans la cour d'honneur de l'École militaire à Paris le , puis expédié à l'île du Diable, en Guyane française. Deux années passentSur les débuts de l'affaire Dreyfus, lire ..

La famille du capitaine n'a jamais accepté cette condamnation. Mathieu Dreyfus, le frère du condamné, et Lucie Dreyfus, son épouse, ne peuvent s'y résoudre et engagent tout leur temps et leurs moyens. Petit à petit, des informations filtrent, des détails s'amoncellent encourageant la famille dans la voie de la demande de révision. Parallèlement, Georges Picquart, nouveau chef des services secrets français, s'aperçoit à l'été 1896 que le véritable auteur du bordereau n'est pas Alfred Dreyfus mais Ferdinand Walsin Esterhazy, commandant d'infanterie, criblé de dettes. Fort de ces constatations, le lieutenant-colonel Picquart prévient ses chefs. Mais ces derniers refusent de rendre l'erreur publique et insistent afin que les deux affaires restent séparées. Devant l'insistance du lieutenant-colonel Picquart, celui-ci est limogé et transféré en Afrique du Nord. Alors qu'il est l'objet de diverses machinations orchestrées par son ancien subordonné le commandant Henry, Picquart confie ses secrets à son ami l'avocat Louis Leblois. Celui-ci, révolté par l'iniquité faite au capitaine Dreyfus, se confie à son tour au vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner, mais tous deux décident de garder le secret faute de preuves positivesSur l'évolution de l'affaire Dreyfus jusqu'en 1898, lire et Duclert, Alfred Dreyfus : L'Honneur d'un patriote, 375 et suivantes..

Le tournant vient de la publication du fac-similé du bordereau par le journal Le Matin en . L'écriture du coupable est placardée dans tout Paris et, inévitablement, elle est reconnue : c'est celle d'Esterhazy. Mathieu Dreyfus en est informé et Lucie Dreyfus porte plainte contre Esterhazy. Auguste Scheurer-Kestner intervient alors officiellement et devient la cible des nationalistes et des antisémites. Le haut commandement vole au secours d'Esterhazy. Devant les risques présentés par les interrogations de l'opinion publique et l'éventuelle mise en place d'une enquête parlementaire en conséquence, il n'a d'autre choix que de faire comparaître Esterhazy en conseil de guerre. L'intérêt de cette décision pour les militaires est de fermer définitivement la voie juridique à la révision de l'affaire Dreyfus par un acquittement contre lequel il ne peut pas y avoir d'appelCour de Cassation (collectif), De la justice dans l’affaire Dreyfus, Fayard, 2006, 217.. L'audience est ouverte le . Adroitement manipulésSur la manipulation du Conseil de guerre, lire M. Thomas, L'Affaire sans Dreyfus, tome 2, 244., l'enquêteur, de Pellieux, et les militaires magistrats acquittent le véritable traître au terme d'une parodie de justiceSur les circonstances du procès dans lequel le colonel Georges Picquart est transformé en accusé, lire M. Thomas, L'Affaire sans Dreyfus, tome 2, 245-247. de deux journées, à l'issue d'un délibéré de trois minutes. En réponse, Zola, qui avait déjà écrit trois articles assez modérés dans Le Figaro, décide de frapper un grand coup au travers d'une lettre ouverte au président de la RépubliqueSur les conditions de l'engagement d'Émile Zola, lire ..

Zola devient acteur de « l'Affaire »

thumb|left|upright=0.7|Première des 32 pages autographes du manuscrit de « J'accuse… ! », janvier 1898.

La source du combat d'Émile Zola est à rechercher dans la tradition d'engagement politique de l'intellectuel, illustrée avant lui, et notamment par Voltaire et l'affaire Calas au ou encore, plus récemment, par Victor Hugo, dont l'affrontement avec Louis-Napoléon Bonaparte reste vivant dans tous les espritsSur Zola et l'affaire Dreyfus jusqu'en 1898, lire H. Mitterand, Zola, vol. 3, 309–372 et V. Duclert, Alfred Dreyfus : L'Honneur d'un patriote..

Ces écrivains ont su, à l'occasion, consacrer leur savoir-faire et leur habileté rhétorique à combattre l'intolérance et l'injustice. Ils ont mis leur célébrité au service de la cause défendue, sans souci des conséquences. Le camp dreyfusard cherchait à générer un engagement de ce type, souhaitait l'emblème littéraire au profit de leur cause. La presse de l'automne-hiver 1897-1898 fait référence de nombreuses fois à l'affaire Calas ou au Masque de fer, en réclamant un nouveau Voltaire pour défendre Alfred DreyfusDébut janvier 1898, le journal Le Siècle entreprend le récit de l'affaire Calas en feuilleton. En titrant « Une erreur judiciaire, l'affaire Calas », le quotidien fait directement référence à la brochure de Bernard Lazare : Une erreur judiciaire, l'affaire Dreyfus (cité dans H. Mitterand, Zola, vol. 3, 370)..

Mais les grandes plumes avaient disparu : Honoré de Balzac, Guy de Maupassant, Gustave Flaubert ou même Alphonse Daudet, qui meurt à ce moment-là, en . Des grands hommes de lettres célèbres ne restait qu'Émile Zola. Sollicité, il décide d'intervenir directement dans le débat au cours de l'automne 1897, après une longue réflexion. C'est que jusqu'à cette date le romancier a pratiquement ignoré l'affaire Dreyfus. Elle ne l'intéressait pas, sauf à craindre la montée des périls antisémites qui le navraientH. Mitterand, Zola, vol. 3, 339.Dans « Pour les Juifs », un article révolté contre l'antisémitisme publié dans le Figaro du 16 mai 1896, il ne fait encore aucune allusion à l'affaire du capitaine Dreyfus.